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6 mai 2014
Alexandra Dawson, Université Concordia, et Michael Sabia, Caisse de dépôt et placement du Québec

"Connaissances et habiletés sont incontournables. La génération qui prend en main l’entreprise familiale, soit la jeune génération, la connaît généralement bien grâce à l’apprentissage par la pratique", Alexandra Dawson.

 

 

Le 82e Congrès de l’Acfas est placé sous la présidence d’honneur de Michael Sabia, président et chef de la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Profitant de l’occasion, Découvrir, le magazine de l’Acfas, a invité M. Sabia à discuter avec la chercheuse Alexandra Dawson, professeure à l’École de gestion John-Molson de l’Université Concordia, autour d’une question de première importance pour le bien-être de notre collectivité, soit l’entrepreneuriat québécois.

Découvrir : M. Sabia, pour commencer cet entretien, nous aimerions vous entendre sur votre vision du rôle qu’une institution comme la Caisse de dépôt et placement du Québec peut jouer à l’égard de l’entrepreneuriat.

Michael Sabia : L’entrepreneuriat est un pilier important de notre stratégie au Québec. Comme vous le savez sans doute, la Caisse a un double mandat, soit de générer du rendement pour ses 31 déposants tout en contribuant au développement économique du Québec. La Caisse est donc un investisseur d’envergure mondiale solidement ancré au Québec, où nous voulons contribuer à bâtir des entreprises fortes. Et l’un des moyens que nous avons ciblés pour y arriver consiste à favoriser le développement de l’entrepreneuriat. Pourquoi? Parce qu’il s’agit d’un vecteur fondamental du développement et de la croissance de notre économie. Des études récentes indiquent que, dans les économies avancées, la vigueur de l’entrepreneuriat a un impact direct – et positif – sur la croissance du PIB.

Voilà pourquoi nous croyons que l’entrepreneuriat doit être stimulé davantage. Nous travaillons donc avec différents acteurs à cet égard. D’autant que la situation actuelle conduit à un constat préoccupant : il y a peu d’engouement pour l’entrepreneuriat au Québec. D’une part, la relève est rare et insuffisante si l’on considère le nombre de chefs d’entreprise qui en sont à l’étape de songer à passer le flambeau. D’autre part, la création d’entreprises est plus faible ici qu’ailleurs au Canada. Les chiffres du ministère des Finances et de l’Économie du Québec dressent un portrait global révélateur : entre 2013 et 2018, le nombre de propriétaires d’entreprise devrait chuter de 20 200, pour atteindre 155 600 entrepreneurs.

«La relève est rare et insuffisante si l’on considère le nombre de chefs d’entreprise qui en sont à l’étape de songer à passer le flambeau», Michael Sabia

Pour accomplir notre mission au Québec, nous proposons donc une offre distinctive, qui va au-delà de l’appui financier et qui comprend de l’accompagnement à travers une expertise financière et opérationnelle. Nous avons aussi amorcé une réflexion en profondeur sur le sujet de l’entrepreneuriat, de concert avec différents acteurs du milieu des affaires. L’exercice vise à examiner ce que nous faisons au Québec dans ce domaine, mais aussi ce qui fait ailleurs dans le monde. Différentes initiatives ont été mises en place dans des villes comme Tel-Aviv, Boulder et New York avec beaucoup de succès. Ce que nous souhaitons, c’est aller chercher les meilleures idées pour alimenter notre réflexion et, ultimement, accroître notre impact en identifiant ce que nous pourrions faire mieux et autrement. Cela nous permettra, à moyen terme, de mettre en œuvre de nouvelles actions concrètes et novatrices pour stimuler encore plus l’écosystème entrepreneurial et contribuer au développement des entrepreneurs de demain.

Découvrir : Professeure Dawson, quels seraient les principaux facteurs derrière cette baisse du nombre de propriétaires d’entreprise? Avons-nous des données à ce sujet?

Alexandra Dawson : Le changement de génération est le premier facteur déterminant. Les tendances démographiques actuelles au Québec, dans le reste du Canada et même à l’échelle mondiale sont claires : les entrepreneurs nés lors du baby-boom arrivent à la retraite. Selon une étude récente réalisée par la Banque CIBC, environ 50 % des propriétaires d’entreprise canadiens vont vendre leur entreprise, ou en céder le contrôle, dans les dix années à venir. De plus, une majorité des PME québécoises, 70 % environ selon certaines sources, sont des entreprises familiales, ce qui se révèle fort préoccupant parce qu’une majorité de ces propriétaires, en plus, n’ont pas formellement planifié leur relève.

«Des études montrent que le facteur clé d’une relève réussie est sa planification», Alexandra Dawson

Des études montrent pourtant que le facteur clé d’une relève réussie est sa planification. Celle-ci doit débuter le plus tôt possible et comporte plusieurs étapes : déterminer la stratégie de sortie du propriétaire, décider si la relève sera assurée par un membre de la famille ou par quelqu’un de l’extérieur, concevoir le futur de l’entreprise après le changement de garde, cerner le rôle qu’y jouera l’entrepreneur à la retraite, etc.

Du fait d’un départ massif à la retraite sur une courte durée, il est impossible que toutes les entreprises passent aux mains de la génération suivante – d’où cette tendance à la baisse.

Michael Sabia : Les études au sujet de la relève arrivent en effet à des conclusions préoccupantes. Non seulement de nombreux propriétaires d’entreprise pensent à la retraite, mais il y a un sérieux déficit de « releveurs », qui serait d’environ 38 000 selon la Fondation de l’entrepreneurship. Pourquoi est-ce inquiétant? D’abord parce que cela risque de conduire à une diminution du nombre d’entreprises et d’emplois, mais ensuite parce qu’une telle situation freine la croissance : une personne qui pense à la retraite et qui n’a pas de plan de relève aura tendance à se concentrer sur la survie de son entreprise plutôt que de décider d’investir dans le développement de nouveaux marchés, l’innovation et l’amélioration de la productivité.

La planification de la relève s’impose donc, en effet, comme un élément fondamental, et ce, pour favoriser non seulement le succès du transfert de propriété, mais également la pérennité des entreprises et leur croissance à longue échéance. Dans un tel processus, qui s’échelonne souvent sur quelques années, un investisseur de long terme comme la Caisse peut être un partenaire privilégié. Nous travaillons de concert avec les propriétaires cédants pour faciliter le transfert graduel et ordonné de la propriété, en leur permettant d’encaisser une partie de la valeur de leur organisation. Nous poursuivons en fait un double objectif : placer l’entreprise en bonne position pour l’avenir et permettre au propriétaire cédant d’obtenir le maximum de capitaux pour assurer sa retraite. Au fil des ans, nous avons facilité le transfert de propriété de plusieurs entreprises québécoises dont la relève a été assurée avec succès, que ce soit par des cadres ou des membres de la famille.

Découvrir : Professeure Dawson, vos travaux de recherche démontrent que le sentiment d’attachement et d’engagement des membres de la famille envers l’entreprise familiale est  aussi un facteur déterminant de sa survie. Au moment de la planification d’une relève, accorderait-on trop d’importance aux connaissances et aux habiletés de gestion?

Alexandra Dawson : En fait, il faut savoir articuler deux aspects, chacun tout aussi essentiel au succès : les connaissances et habiletés en entrepreneuriat, d’une part, et l’engagement réel envers l’entreprise, d’autre part.

Connaissances et habiletés sont incontournables. La génération qui prend en main l’entreprise familiale, soit la jeune génération, la connaît généralement bien grâce à l’apprentissage par la pratique, en y ayant travaillé, par exemple, durant la période estivale. Cela lui permet de développer une connaissance implicite et très ciblée des activités – connaissance d’ailleurs difficile à transmettre hors du contexte familial –, mais aussi d’enrichir les savoirs et les habiletés acquises dans le cadre des études formelles.

«Il faut savoir articuler deux aspects, chacun tout aussi essentiel au succès : les connaissances et habiletés en entrepreneuriat, d’une part, et l’engagement réel envers l’entreprise, d’autre part», Alexandra Dawson

De plus, les membres de la famille sont souvent plus engagés à l’égard de l’entreprise que les employés n’appartenant pas au cercle familial. Plusieurs facteurs contribuent à façonner cet engagement, dont l’encouragement à s’identifier précocement à l’entreprise ou une offre rapide de perspectives de carrière en son sein selon les champs d'intérêt et les aspirations de chacun. Les attentes exprimées par les membres de la famille favorisent aussi cette adhésion. Se sentir sous pression pour faire carrière dans l’entreprise familiale, voire s’y sentir obligé, peut créer une forme d’engagement, appelée « engagement normatif », qui n’est pas nécessairement négative dans la mesure où les individus tirent souvent de la satisfaction à se conformer aux attentes et aux désirs de ceux qu’ils aiment et respectent.

En pratique, les deux formes d’engagement – l’identification à l’entreprise et la conformité aux attentes familiales – sont associées à la poursuite d’une carrière à long terme dans l’entreprise familiale, à un leadership inspirant, à la réalisation d'activités allant au-delà des obligations du poste, ce qui contribue de manière positive au rendement organisationnel.

Découvrir : Les statistiques en témoignent, les jeunes Québécois de 18-34 ans démontrent un fort taux d’intention de se lancer en affaires (25 %) par rapport à la population québécoise en général (14,8 %). Or, au moment d’entreprendre des démarches, seulement 7,4 % des jeunes de cet âge passent à l’action. Qu’est-ce qui explique qu’on se lance en affaires ou pas?

Alexandra Dawson : Des travaux de recherche mettent en évidence que les « intentions » constituent le meilleur facteur prédictif de tout comportement un tant soit peu planifié, y compris quand il s’agit d’entrepreneuriat. Trois facteurs clés façonnent ces intentions :

  • L’état d’esprit de l’individu quant aux résultats escomptés, par exemple quant aux paramètres personnels comme la richesse, le stress ou l’autonomie;
  • Les normes sociales de comportement telles qu’elles sont perçues par l’individu, soit ce que pensent de tel ou tel comportement les personnes importantes à ses yeux, par exemple sa famille, ou la communauté dans laquelle il vit;
  • La faisabilité des intentions, c’est-à-dire ici le degré de confiance de l’individu en lui-même pour lancer une entreprise.

Cependant, même avec des intentions entrepreneuriales, certains ne concrétiseront pas leur projet à cause de facteurs indépendants de leur volonté. Parmi ces facteurs exogènes figurent le manque d’opportunités et le manque de ressources (financières, humaines ou autres) pour saisir ces opportunités quand elles se présentent.

Découvrir : Professeure Dawson, quel rôle peuvent jouer les institutions financières pour soutenir les entrepreneurs?

Alexandra Dawson : Des études montrent que les principales sources de financement des nouvelles entreprises sont l’argent personnel de l’entrepreneur, puis celui de sa famille et de ses amis proches. Même si l’argent provient de ces sources non officielles, les entrepreneurs doivent le gérer de manière professionnelle, tout en respectant les attentes et les conditions des contributeurs. Par exemple, ces personnes s’attendent-elles à ce que l’argent leur soit remboursé? S’il s’agit d’un prêt, un intérêt sera-t-il versé? Si l’entreprise fait faillite, quel serait l’impact sur le membre de la famille ou l’ami qui a contribué au capital?

Un grand nombre de nouvelles entreprises n’ont pas besoin de capitaux extérieurs, car elles sont de petite taille; en fait, une grande majorité des entreprises québécoises sont dans la catégorie des petites et moyennes. De plus, elles exercent souvent leurs activités dans le secteur des services, qui nécessite en général un moindre investissement.

Des capitaux supplémentaires peuvent cependant être nécessaires pour les entreprises qui ont des coûts de démarrage plus élevés; de la même manière, ils sont en général indispensables pour développer une entreprise existante. La difficulté d'obtenir des capitaux extérieurs constitue la raison principale pour laquelle tant d’entreprises n’arrivent pas à créer des emplois et à croître. Les banques constituent la principale source de financement des dettes d’entreprise.

Ceci dit, les entrepreneurs – surtout les jeunes  – ont des nécessités qui vont au-delà d’un simple accès à des capitaux : ils ont aussi besoin d’une relation entrepreneuriale, d’une expertise industrielle, de counseling et de mentorat, d’accès aux réseaux entrepreneuriaux, etc. C’est sur ces plans que les institutions financières locales peuvent jouer un rôle crucial, car elles sont à la fois proches de la communauté locale et engagées dans la croissance socio-économique de leur région. 

Michael Sabia : Vous avez raison. Outre les capitaux, plusieurs autres éléments contribuent au succès de l’entreprise, dont l’accès à des réseaux et un accompagnement qui implique les conseils d’une équipe d’experts et de mentors. On le sait, les premières années d’une entreprise sont déterminantes. Il importe donc, au cours de cette période, d’avoir accès à des conseils avisés et à un appui éclairé. C’est dans cette voie que nous travaillons avec nos partenaires pour dynamiser l’entrepreneuriat. D’ailleurs, plusieurs initiatives qui nous inspirent ailleurs dans le monde misent sur le réseau, la collaboration, le mentorat et le partage d’expertise. Pour nous, il s’agit de puissants catalyseurs qu’il importe de développer efficacement. C’est ce que nous offrons aux entreprises dans lesquelles nous investissons, en plus des capitaux de long terme. Et c’est aussi l’objectif que nous poursuivons avec les partenariats que nous nouons pour appuyer l’entrepreneuriat.

«Outre les capitaux, plusieurs autres éléments contribuent au succès de l’entreprise, dont l’accès à des réseaux et un accompagnement qui implique les conseils d’une équipe d’experts et de mentors», Michael Sabia

Découvrir : En conclusion, Professeure Dawson, comment voyez-vous le rôle de l’enseignement universitaire dans le développement de l’entreprenariat? Avez-vous quelques exemples d’approches stimulantes? Est-ce qu’il y a un défi particulier pour le Québec?

Alexandra Dawson : Les universités jouent un rôle clé en éduquant les jeunes. Les travaux de recherche mettent en évidence une corrélation entre les études en entrepreneuriat et les intentions de créer une entreprise. Mais les universités peuvent cependant faire plus qu’offrir une éducation théorique.

Ainsi, à l’École de gestion John-Molson, nous essayons de faire sortir nos étudiants des salles d’enseignement. Par exemple, dans le cadre de l’initiative Business Blueprints, ils sont appelés à rédiger des plans d’affaires pour des entrepreneurs basés à Montréal. Ou encore, dans le cadre du programme Dobson Practicum, ils participent à des concours de plans d’affaires, avec l’aide de mentors expérimentés. En présentant ensuite leur plan à un jury, ces étudiants ont une chance de gagner des fonds pour le lancement de leur projet d’entreprise. Toujours à Concordia, la pépinière d’entreprises District 3 donne aux étudiants l’accès aux ressources dont ils ont besoin (par exemple, des locaux, des mentors, etc.) pour transformer leurs idées en entreprises viables. Grâce aux équipes dont les études de cas ont été sélectionnées par concours, l’École participe annuellement à 30 compétitions régionales, nationales et internationales, au cours desquelles nos étudiants sont sollicités pour présenter des recommandations à des entrepreneurs et à des propriétaires d’entreprise à partir d’études de cas réels.

«Les travaux de recherche mettent en évidence une corrélation entre les études en entrepreneuriat et les intentions de créer une entreprise», Alexandra Dawson

Selon les données de la Fondation de l’entrepreneurship du Québec, notre province comporte une moindre proportion de propriétaires d’entreprise de 35 ans ou plus, comparativement au reste du Canada. Cependant, le pourcentage de jeunes vivant au Québec et désirant lancer leur propre entreprise est le double de celui de la population canadienne prise dans son ensemble, ce qui indique très clairement que si nous guidons et accompagnons ces jeunes vers leur rêve entrepreneurial, nous aurons beaucoup d’impact. 

Michael Sabia : Tous les acteurs auraient effectivement avantage à travailler ensemble pour stimuler l’entrepreneuriat, que ce soit les milieux de l’enseignement, des affaires ou du financement. Les universités sont souvent des pépinières d’entrepreneurs. Si ceux-ci sont repérés à la source et ensuite guidés et accompagnés adéquatement, c’est déjà un grand pas de fait. Des initiatives comme celles que vous présentez, Pr Dawson, sont de bons exemples. Des programmes de formation axés sur le mentorat peuvent aussi s’avérer des outils efficaces. À l’université, bien sûr, mais pourquoi pas aussi au primaire et au secondaire, en intégrant des activités qui font la promotion de l’entrepreneuriat au sein du parcours scolaire. En fait, ce dont nous avons besoin, c’est de travailler tous ensemble pour promouvoir la culture entrepreneuriale sous tous ses angles. Notre société a besoin d’encore plus d’entreprises prospères, et pour cela, il faut davantage d’entrepreneurs.

«Les universités sont souvent des pépinières d’entrepreneurs. Si ceux-ci sont repérés à la source et ensuite guidés et accompagnés adéquatement, c’est déjà un grand pas de fait», Michael Sabia

Auteur(e)

  • Alexandra Dawson, Université Concordia, et Michael Sabia, Caisse de dépôt et placement du Québec
    Présentation d’Alexandra Dawson et de Michael SabiaAlexandra Dawson est professeure adjointe à l’École de gestion John-Molson. Elle est titulaire d’un doctorat en gestion des entreprises de l’Université Bocconi (Milan, Italie) et d’une maîtrise en relations industrielles et gestion des ressources humaines de la London School of Economics (Londres, R.-U.). Avant de se lancer dans une carrière universitaire, elle était gestionnaire au sein d’une société de conseil de gestion à Londres, où elle donnait des conseils en stratégie à des entreprises clientes et des conseils en investissement à des sociétés d’investissement en capital. Ses travaux de recherche sont centrés sur les affaires entrepreneuriales.Michael Sabia est président et chef de la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec depuis mars 2009. Il a auparavant travaillé à Bell Canada Enterprises (BCE), où il a notamment exercé les fonctions de président et chef de la direction. Il a aussi occupé différents postes aux Chemins de fer nationaux du Canada, dont celui de chef de la direction financière, et a été cadre supérieur pendant 10 ans au sein du gouvernement du Canada. M. Sabia est bachelier en économie et en politique de l’Université de Toronto et détient des diplômes d’études supérieures en économie et en politique de l’Université Yale.

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