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9 mai 2013
Rabéa Kabbaj
Journaliste

Les médias désinforment sur leur pays. Il y a la vraie Colombie, complexe, et le pays virtuel que l’on présente dans les pages des quotidiens ou à la télévision, dans lequel on attribue tous les problèmes à la guérilla.

[Colloque 422 - Communication internationale et conflits dans le monde à l'ère des technologies émergentes]

Médiatisée dans le monde entier par l’histoire de la célèbre ex-otage franco-colombienne Ingrid Betancourt, la guerre en Colombie dure depuis de longues décennies. Mais ce conflit reste très difficile à couvrir pour les journalistes colombiens eux-mêmes, devenus au fil du temps prisonniers d'une lecture des événements figeant les bons d'un côté et les méchants de l'autre... au point de ne plus la questionner.

C'est ce qu'a soutenu le journaliste de Radio-Canada et étudiant à la maîtrise en communication à l’UQÀM, Martin Movilla, lors de la conférence qu'il a présentée au congrès dans le cadre du colloque « Communication internationale et conflits dans le monde à l'ère des technologies émergentes ».

Originaire de ce pays de 46 millions d’habitants, Martin Movilla y a été correspondant de guerre pendant dix ans. Selon lui, la difficulté de couvrir un tel conflit armé interne, dans lequel toute la société est immergée, découle de plusieurs facteurs.

Prendre le train en marche

Pour les journalistes, l'enjeu consiste d’abord à prendre le train en marche, pour suivre cette guerre civile qui a débuté alors que la plupart d’entre eux n’étaient même pas nés. « La majorité des reporters colombiens n'ont jamais connu leur pays en paix. Quand ils arrivent dans les médias, ils ne font que suivre le chemin tracé par leurs prédécesseurs, laissent tomber les mises en contexte et ne questionnent pas la réalité qu’on leur présente ». Les journalistes subissent aussi des pressions de tous côtés, autant de la part des groupes engagés dans le conflit que de leur public, attaché à ses convictions sur la réalité de son propre pays.

«La majorité des reporters colombiens n'ont jamais connu leur pays en paix.»

Résultat, les médias colombiens véhiculent de nombreux mythes au sujet de cette guerre, au lieu de remplir leur devoir d'impartialité. Le plus inébranlable d'entre eux est sans doute celui transmis par  l'histoire officielle qui associe le début de la guerre à la naissance de la guérilla communiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie, les FARC, en 1964.

« En réalité, le conflit commence bien avant cela, dès 1946, quand les chefs libéraux de l'époque organisent une guérilla pour protéger leurs intérêts face à l’État conservateur », explique le journaliste. Ces chefs libéraux sont d'ailleurs les ancêtres d'une partie de la classe politique actuelle.

Or en taisant la période 1946-1964, c'est toute une grille de compréhension du conflit qui est cachée à la population. Les liens originels complexes, voire ambivalents, qu'ont pu entretenir les principaux acteurs du conflit - soit l'État, les FARC et les paramilitaires - sont occultés.

Pourtant, entre 1946 et 1960, la Colombie a connu avec la période dite de La Violencia, une des pages les plus sombres de son histoire. Plus de 300 000 morts, soit autant que de 1964 à nos jours. « Cette période est la plus difficile de l'histoire du pays, mais on en entend rarement parler », souligne Martin Movilla.

« Il y a la vraie Colombie, complexe, et le pays virtuel que l’on présente dans les pages des quotidiens ou à la télévision, dans lequel on attribue tous les problèmes à la guérilla. » 
Pas de censure, mais de l'autocensure

Il n’y a pas de censure en Colombie, selon le journaliste. « L’autocensure et l’imposition d’un discours majoritaire contre les défenseurs des droits de la personne, des politiciens et ceux qui osent critiquer les détenteurs du pouvoir, règnent ». Les médias désinforment sur leur pays. Il y a la vraie Colombie, complexe, et le « pays virtuel » que l’on présente dans les pages des quotidiens ou à la télévision, dans lequel on attribue tous les problèmes à la guérilla.

Pour Martin Movilla, certains journalistes colombiens souffriraient même d’un genre de syndrome de Stockholm - syndrome où les otages finissent par développer de l’empathie envers leurs ravisseurs. « Ils parlent avec les généraux et ne se questionnent même plus sur la validité de ce qu’on est en train de leur dire, regrette-t-il. Dans un conflit interne c'est difficile de voir où est la réalité quand on fait partie de cette réalité ».

Malgré tout, des journalistes réussissent à dénoncer des abus commis par certains militaires. « Mais lorsqu'on touche à la confrontation en elle-même, il n’y a qu’une seule vérité et c'est celle de l'État ».

Auteur(e)

  • Rabéa Kabbaj
    Journaliste
    Présentation de l’auteure :Actuellement étudiante à la Maîtrise en Journalisme international à l’Université Laval, Rabéa Kabbaj a découvert le journalisme en 2011, année durant laquelle elle a été reporter puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire universitaire L’Exemplaire. Passionnée de littérature et de culture, elle envisage cette immersion dans le journalisme scientifique, à l’occasion du Congrès de l’ACFAS, comme une chance d’acquérir de l’expérience dans un domaine qui lui était jusqu’ici moins familier.

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