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1 octobre 2012
Claude-Armand Piché
Chercheur indépendant
Rubrique:

Le programme idéologique et politique du gouvernement canadien trouve avec l’exercice de propagande de la guerre anglo-américaine de 1812 un véhicule de choix pour ses politiques.

Pas une semaine sans que la commémoration de la guerre anglo-américaine de 18121 par le gouvernement conservateur fasse la manchette2. Événement méconnu et de peu d’intérêt pour la population canadienne, la guerre de 1812 a surtout fait parler d’elle récemment dans le cadre d'une récupération indélicate destinée à faire la promotion des politiques du gouvernement Harper. Pour cela, on a amené au front un nombre impressionnant de ministères : Patrimoine canadien, Défense nationale et les Forces canadiennes, Parcs Canada, Affaires autochtones et Développement du Nord Canada, Affaires étrangères et Commerce international Canada, Bibliothèque et Archives Canada, Citoyenneté et Immigration Canada, Monnaie royale canadienne, Musée canadien de la guerre et Postes Canada.

Qu’en est-il au juste? Une relecture de la vignette publicitaire produite par le gouvernement du Canada confirme malheureusement les appréhensions.

Une guerre parmi d’autres

La guerre anglo-américaine de 1812-1815, qui oppose les États-Unis d’Amérique à l’Empire britannique, se déroule sur mer et sur le continent nord-américain. L’interminable « guerre mondiale » opposant la Révolution, puis l’Empire français (1792-1815) à divers pays européens sert de décor à 1812. Pays neuf, les É.-U. peinent à s’imposer comme un joueur sérieux sur le théâtre international, et ce, malgré une première incursion militaire victorieuse en méditerranée au début du XXe siècle. Face au « danger » français, une Grande-Bretagne débordée impose ses lois à la jeune république désormais considérée comme une concurrente commerciale potentielle sur mer. Vite dit, elle lui impose un blocus maritime asphyxiant visant à limiter ses échanges avec l’Europe napoléonienne; elle s’empare de marins d’origine britannique, réputés déserteurs, mais naturalisés états-uniens, niant en cela la légitimité du nouvel État; elle fournit aux Premiers Peuples de la région des Grands Lacs des armes afin de s’opposer au peuplement de leurs terres situées à l’ouest des Appalaches. En réaction, les États-Unis, mal préparés et divisés sur la pertinence d’une déclaration de guerre, tentent d’envahir les colonies britanniques nord-américaines. Trois ans d’invasions, de retraites, de batailles navales et terrestres et d’escarmouches mènent finalement à la signature du traité de Gand et surtout à un status quo ante bellum.

Arrangé avec le gars des vues

La vignette La lutte pour le Canada, au montage particulièrement saccadé (plan de durée moyenne de 0,8 seconde), débute par le plan de deux voiliers états-uniens, suivi par une scène mettant en vedette une femme épuisée courant dans la nuit ainsi que le débarquement des troupes terrestres américaines et de leur commandant. Puis, le narrateur de la vignette annonce : « Il y a 200 ans, les États-Unis nous ont envahis. » Suivent des scènes très brèves avec une deuxième apparition de la femme mystérieuse et celle d’officiers britanniques, Sir Isaac Brock en tête, discutant stratégie et tactique sous une tente, le tout complété par un coup d’œil aux soldats canadiens en route pour la bataille. Cette entrée en matière est suivie par une deuxième intervention du narrateur : « Mais nous avons défendu notre territoire… côte à côte. » Ces quelques mots permettent une mise en scène échevelée de quatre « héros » britanniques ou coloniaux associés à cette guerre : Sir Isaac Brock, déjà aperçu, le chef Tecumseh, Charles-Michel de Salaberry et Laura Secord. Par un effet de montage, les trois premiers semblent communiquer visuellement pour coordonner leurs efforts avant la bataille. Enfin, les préparatifs pour la bataille sont demandés par les deux commandants. Suit la troisième intervention du narrateur : « …et gagné la lutte pour le Canada. » Lancé par l’États-Unien, l’ordre de tirer final est réservé à Brock (Fire!). Entretemps, deux coups d’œil furtifs à un soldat américain et à un autre canadien laissent penser que le premier est nerveux à l’approche du combat et le second en pleine possession de ses moyens. La vignette se termine par l’autopromotion habituelle.

La poussière sous le tapis

Pour le grand public – aussi bien constitué de profanes que de professionnels de l’histoire moins familiers avec 1812 –, cette vignette épouse la forme d’une vidéo musicale ou de la  bande-annonce d'un film d’action destiné au public adolescent. À cet effet, elle risque peu d’intéresser le public adulte, mais pourrait piquer la curiosité des plus jeunes. Malheureusement, le choix d’un rythme effréné véhicule une information indigeste, voire incompréhensible, sacrifiant au passage les nuances d’usage. Faisant fi, en effet, de la complexité des causes à l’origine du conflit, de l’impopularité – des deux côtés de la frontière – de ce dernier, de l’opportunisme des élites commerciales et, finalement, de l’indiscipline des milices et des troupes régulières, les concepteurs de La lutte pour le Canada proposent plutôt une idée du « pays » en forme de tableau noir et nettoyée des scories traditionnellement associées à son histoire. Ce pays se métamorphose ainsi en un territoire « multiculturel », attaqué par un voisin puissant, défendu et sauvé avec vigueur par ses « peuples » et devenu, enfin, le creuset du Canada contemporain.

Sous-texte

Heureusement, et c’est apparemment là le but de l’exercice, le gouvernement canadien applique à ce cadre passe-partout commode un message révisionniste habile qui s’incruste avec aisance dans la fragile culture historique des Canadiens. Les vocables clés de cet exercice sont énoncés par le narrateur de 1812 : envahis, notre territoire3, côte à côte, gagné la lutte et Canada. Jetons-y un coup d’œil rapide.

Un, le recours ici au qualificatif envahis semble dispenser de toute réflexion pour peu qu’on adhère à l’idée de patrie canadienne. Dit autrement, une invasion du sol sacré « national » appelle automatiquement une riposte militaire, peu importe le contexte.

Deux, le vocable notre territoire propose l’existence rassembleuse d’un proto-Canada qui n’atteindra sa maturité qu’avec le pacte fédératif de 1867. Hélas pour les concepteurs, le recours au terme territoire témoigne également de l’incapacité de nommer ce Canada, véritable tapisserie coloniale aux liens ténus, tout comme aujourd’hui l’usage hégémonique du nous dans la publicité adressée aux Franco-Québécois permet de contourner la douloureuse question du « pays ».

Trois, côte à côte signifie une collaboration étroite des différentes communautés du « territoire » avec l’armée britannique. C’est l’occasion ici de donner une vitrine aux politiques « genrées » et multiethniques canadiennes contemporaines. Personne ne sera oublié peu importe l’impact de la contribution, qu’il s’agisse de l’armée régulière britannique, de la Royal Navy, des populations anglaise et française du Haut et du Bas-Canada, des Premières Nations, de la population noire et des femmes.

Quatre, gagné la lutte nous ramène au rôle joué par l’armée régulière dans ce conflit à titre d’épine dorsale du mouvement de défense du « territoire. » C’est l’occasion ici pour le gouvernement canadien de mettre en valeur sa politique de défense d’aujourd’hui. L’extrait suivant, tiré du message officiel du Premier ministre du Canada, donne une idée du caractère propagandiste de l’exercice : « […] ce conflit a marqué le début d'une longue et fière histoire militaire au Canada. » Passons ici sur l’opinion que les Premiers Peuples, les Patriotes, les Métis de l’Ouest, les Boers, les grévistes du tournant du 20e siècle, les anti-conscriptionnistes des deux guerres mondiales ou les incarcérés de 1970 pourraient penser de cette dernière affirmation. Pis, le message en rajoute en affirmant que cette guerre « nous a permis de devenir un pays libre et indépendant, uni sous la Couronne et respectueux de notre diversité ethnique et linguistique », proposant par là une ellipse aussi audacieuse qu’impertinente. Enfin, le terme Canada ajouté en fin de narration souhaite lier de manière définitive le territoire d’hier au Canada d’aujourd’hui, qui, selon la Lutte pour le Canada et le site www.1812.gc.ca, présente toutes les caractéristiques du « plus meilleur pays du monde », et ce, grâce notamment la guerre de 1812.

Brouillard

Nous venons de le voir brièvement, le programme idéologique et politique du gouvernement canadien trouve avec l’exercice de propagande de la guerre anglo-américaine de 1812 un véhicule de choix pour ses politiques. Cela dit, seule une étude scientifique permettrait de mesurer les effets du programme sur le credo canadien. Compte tenu du passé « scientifique » du gouvernement Harper, nous pourrions attendre encore longtemps une telle analyse…

Notes :

  • L’article d’histoire Guerre anglo-américaine de 1812 (catégorie article de qualité) présenté par le site http://fr.wikipedia.org/wiki offre une solide entrée en la matière sur le sujet (fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_anglo-américaine_de_1812). Dernière modification de cette page le 10 septembre 2012 à 02:13).
  • Voir à ce propos, parmi la légion d'articles publiés : Murray Brewster (de la Presse canadienne), « War Of 1812 Poll Finds That, Despite Ad, Canadians Have No Clue About Conflict », TheHuffingtonPost.com, Inc., 28 août 2012 sur www.huffingtonpost.ca/2012/08/28/war-of-1812-ad-canada ; http://www.ssjb. com/contenu/une-subvention-en-priorite-ceux-qui-celebrent-la-guerre-de-1812-ou-le-jubile-de-la-reine (article publié sur Radio-Canada le 23 janvier 2012).  Mentionnons également, sur un mode plus léger, les interventions des chroniqueurs vedettes Rick Mercer (CBC) et Jean-René Dufort (Radio-Canada)
  • L’utilisation dans la version anglaise du terme land en lieu et place du mot territoire de la version française affirme plus solidement les liens existant entre les colonies britanniques du tournant du 18e siècle et le Canada de 1867.

Auteur(e)

  • Claude-Armand Piché
    Chercheur indépendant

    Claude Armand Piché est détenteur d’un baccalauréat en urbanisme, d’une maîtrise en muséologie et d’un doctorat en histoire de l’Université du Québec à Montréal. Basé à Montréal, ce dernier travaille présentement à deux ouvrages consacrés à l’histoire montréalaise.

     

    Note de la rédaction :
    Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n'engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

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