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26 avril 2012
Eve Seguin
UQAM - Université du Québec à Montréal

Une chose est certaine. Il est plus que temps de délaisser les mythes chers aux sociologues, et de reconnaître la technoscience pour ce qu’elle est : une formidable source d’amplification du pouvoir.

On a vu précédemment que certains sociologues reprochent à la science d’avoir quitté le domaine de la connaissance pour se rapprocher dangereusement de réalités mondaines. Or, la science relève bel et bien du politique et ce, depuis le 17e siècle – si on garde à l’esprit qu’il n’y a pas d’essence du politique et que ce qui est politique dans une société ne l’est pas forcément dans une autre.

Au 17e siècle, la science se détache de la vie contemplative à laquelle elle appartenait depuis la Grèce antique et développe une opérativité inédite que nous avons discutée dans notre chronique de mars. Elle devient « technoscience ». Cette capacité à mobiliser les choses et la matière la fait entrer ipso facto dans le domaine politique.

À la fin de l’ancien régime, la fonction politique de la science est déjà bien établie en France. La formation des ingénieurs cesse alors d’être un apprentissage par l’exemple et l’émulation, et se professionnalise. L’École des ponts et chaussées oblige désormais les étudiants à suivre des cours de mécanique, de mathématiques, d’hydrodynamique, d’histoire naturelle, de chimie et de minéralogie. L’homologation des remèdes prend elle aussi un tour scientifique. La Société royale de médecine délaisse les critères traditionnels comme l’absence de plaintes, et régule le marché en faisant appel au savoir de l’anatomie, de la physique, de la botanique et surtout de la chimie, laquelle permet d’effectuer des tests sur les produits. L’agronomie entreprend elle aussi de mettre son savoir au service de l’agriculture, à travers la création de la Société royale d’agriculture et du Comité d’agriculture du Ministère des finances.

Le labo en société

Le mouvement s’est bien sûr accéléré, et on assiste depuis quatre siècles à l'extension du laboratoire scientifique à l’ensemble de la société. La lumière, par exemple, a été domestiquée dans un laboratoire de physique en 1960 grâce au laser. Cet appareil, qui au départ faisait figure de gadget inutile, est sorti de son laboratoire de naissance en Californie pour intégrer le circuit économique. Aujourd’hui, le laser se retrouve partout. Il taille aussi bien le métal dans l’industrie automobile que le tissu dans la fabrication du prêt-à-porter, il dessine des composants électroniques, soude, lit des codes-barres et de la musique ou encore corrige la myopie. Et la liste de ses services ne cesse de s’allonger.

Bref, des instruments, des montages expérimentaux, des effets matériels, qui sont d’abord circonscrits aux murs des laboratoires, finissent par se propager dans la société sous forme de biens et services.

Les grands systèmes sociotechniques

Cette extension matérielle du laboratoire trouve sans doute sa quintessence dans les grands systèmes sociotechniques. En voici quelques-uns :

  • La transmission, la réception et le traitement d’ondes électromagnétiques, qui ont d’abord vu le jour dans des labos de physique, et qui se retrouvent dans tous les moyens de communication modernes : radio, télévision, radar, téléphone, GPS.
  • L’isolation et la synthèse de centaines de milliers de substances par les labos de chimie organique, qui donnent naissance à une multiplicité de réseaux de fabrication de produits, parmi lesquels on trouve les médicaments, les peintures, les colles, les produits agrochimiques, les matériaux, etc.
  • La fission de l’atome et la maîtrise de la réaction en chaine par la physique nucléaire, qui se retrouvent dans la production d’énergie et d’armements.
  • L’invention de moyens pharmaceutiques et chirurgicaux par la biologie, lesquels interviennent dans le système de santé pour diriger et contrôler les naissances, les traumatismes et les maladies.
  • La création de courants électriques et leur transformation en chaleur et en énergie par la physique, qui se retrouvent dans la production, le transport et la distribution d’électricité.

Il faut noter, en outre, que de nombreux réseaux sociotechniques sont fondés sur la combinaison de plusieurs grandes réalisations de laboratoire. C’est le cas de l’agriculture moderne, qui repose à la fois sur la synthèse de substances chimiques, les moyens d’intervention biomédicaux et la maitrise de l’électricité. La combinaison de ces « effets de labo » permet de produire une abondance de denrées alimentaires en contrant les facteurs naturels que sont les saisons, la vermine, les sols, etc.

La connaissance de labo

On aurait tort de croire que le transfert du laboratoire se fait uniquement sur le plan matériel. Le philosophe des sciences Joseph Rouse a montré qu’il s’agit d’un phénomène multiforme. Au-delà des produits et des systèmes sociotechniques, il comporte notamment un versant cognitif.

En effet, les discours, les concepts et les croyances du monde des sciences ne restent pas non plus confinés au laboratoire. Ils réorganisent la manière dont nous conceptualisons l’ensemble de nos pratiques. Nous croyons, par exemple, qu’il existe différents types de petits êtres, invisibles à l'œil nu, qui sont responsables de maladies. Cette croyance en des agents pathogènes microscopiques, issue de la microbiologie, se répand dans les hôpitaux et les cliniques médicales, dans les blocs opératoires, dans l’industrie agroalimentaire, dans les restaurants et cantines, dans les lieux de travail, de transport et de vie. À tel point qu’on peut se demander s’il existe des sphères d’activité qui ne sont pas touchées.

Cette croyance s’insinue même dans notre vie quotidienne, avec une ardeur renouvelée depuis l’apparition chez les humains du virus de la grippe aviaire H5N1, à Hong Kong en 1997. Depuis lors, les affiches martelant la nécessité du lavage des mains se sont multipliées dans les toilettes publiques, certaines comportant un luxe de détails. On peut toutes les considérer comme des variantes de ce protocole élaboré par le professeur Didier Pittet, de l’Organisation mondiale de la santé :

  • 1) Mouiller les mains abondamment
  • 2) Appliquer suffisamment de savon pour recouvrir toutes les surfaces des mains
  • 3) Frictionner paume contre paume par mouvement de rotation
  • 4) Le dos de la main gauche avec un mouvement d’avant en arrière exercé par la paume de la main droite, et vice versa
  • 5) Les espaces interdigitaux, paume contre paume et doigts entrelacés, en exerçant un mouvement d’avant en arrière
  • 6) Le dos des doigts dans la paume de la main opposée, avec un mouvement d’aller-retour latéral
  • 7) Le pouce de la main gauche par rotation dans la main droite, et vice versa
  • 8) La pulpe des doigts de la main droite dans la paume de la main gauche, et vice versa
  • 9) Rincer les mains à l’eau
  • 10) Sécher soigneusement les mains à l’aide d’un essuie-mains à usage unique
  • 11) Fermer le robinet à l’aide du même essuie-mains

Du pourquoi nous croyons en la science

Les relativistes considèrent que toutes les croyances se valent. Ils ont tort évidemment. Les croyances et les concepts scientifiques se distinguent des autres parce qu’ils renvoient ultimement à des effets matériels créés en laboratoire. Plutôt que de mettre en œuvre ces effets comme le font les produits et systèmes techniques, ils les prolongent cognitivement. Pourquoi croyons-nous que le savon détruit les germes? Parce que nous savons, ou tenons pour acquis, que cette destruction a été expérimentée dans des laboratoires scientifiques :« Soap and detergents are surfactants and have effect on lipid envelop of viruses which make them good disinfectant. In present study, soap (Lifebuoy) and detergent (Surf Excel) at 0.05% concentration could not kill H5N1 virus after 45 min contact time but inactivated after 5 min at 0.1, 0.2 and 0.3% concentrations” (Virology Journal 6, 2009).

Derrière la puissance scientifique, le pouvoir...

C’est bien la puissance opératoire de la science moderne qui fait que ses discours, ses concepts, ses pratiques, ses croyances, ses actions, ses objets, ses procédés, sa culture, se disséminent et envahissent tous les secteurs d’activités sociales. Cette extension du laboratoire, c’est ce qu’autrefois on appelait chastement le Progrès. Mais la notion de Progrès est une litote qui masque une réalité autrement plus prosaïque : le pouvoir.

Pourquoi l’État apporte-t-il son soutien à la nouvelle pratique expérimentale dès son apparition au 17e siècle? D’abord, parce qu’elle permet le contrôle, la domestication, d’entités non humaines qui échappent nécessairement à l’emprise du pouvoir traditionnel. Mais surtout, ce contrôle des choses permet d’agir sur la société de manière inédite. La technoscience transforme la société en faisant disparaître et apparaitre des identités, des relations, des pratiques sociales. On le voit clairement dans le cas des grands systèmes techniques. L’émergence du système de l’aviation, par exemple, entraine la formation de nouvelles identités : contrôleur aérien, pilote, steward, passager, etc. Elle bouleverse la pratique du déplacement des personnes et des choses en réduisant radicalement les temps de parcours entre différents lieux.

Mais le pouvoir de la technoscience ne s’arrête pas aux systèmes sociotechniques, tant s’en faut. Il s’exerce jusque dans les détails les plus ténus de notre existence quotidienne. On l’a vu plus haut avec l’exemple du savoir microbiologique qui s’immisce dans les gestes que nous posons dans les toilettes publiques. Le protocole du Professeur Pittet est en effet une prescription à laquelle nous obéissons collectivement, en nous inclinant devant les petites affiches qui trônent au-dessus des lavabos.

La technoscience produit des changements sociaux d’une telle ampleur qu’on peut se demander si les forces politiques traditionnelles sont en mesure de provoquer des changements équivalents. Une chose est certaine. Il est plus que temps de délaisser les mythes chers aux sociologues, et de reconnaître la technoscience pour ce qu’elle est : une formidable source d’amplification du pouvoir.

Auteur(e)

  • Eve Seguin
    UQAM - Université du Québec à Montréal

    Eve Seguin détient un doctorat en sciences politiques et sociales de l’Université de Londres (Royaume-Uni). Spécialiste du rapport entre politique et sciences, elle est professeure de science politique et d’études sociales sur les sciences et les technologies à l’UQAM. Ses recherches portent sur les controverses technoscientifiques publiques, l’interface État/sciences/technologies, et les théories politiques des sciences.

     

    Note de la rédaction : Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n’engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

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