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27 février 2012
Eve Seguin
UQAM - Université du Québec à Montréal

Fabriquer des instruments fait partie intégrante de la pratique des scientifiques, tout comme rédiger des articles. Pour troubler un peu les distinctions usuelles, rappelons que la conception et la construction d’artefacts définit justement le travail… des ingénieurs. On tient peut-être ici l’une des raisons pour lesquelles le logothéorisme fait un sort peu enviable à l’instrumentation.

L'ignorance des sociologues

On peut lire dans le dernier opus de Comment se faire des amis, ce judicieux conseil : « Fustigez la technoscience à la première occasion dans toutes vos conversations ». Car en France comme dans le DOM-TOM culturel qu’est le Québec, « technoscience » est un gros mot qui signe la défaite de la « pure» Science et entraîne sa métamorphose en une créature servile soumise au marché.

On a vu dans notre chronique de novembre 2011 que cette conception de la technoscience ne tient pas la route parce qu’elle repose sur une prodigieuse ignorance de l’histoire et de la sociologie des sciences. Pareille ignorance ne prêterait guère à conséquence si elle n’était le fait de sociologues s’exprimant ex cathedra. L’ironie est que leur légèreté risque fort de paralyser leur combat en leur faisant endosser des catégories chimériques, à commencer par celles de leurs adversaires! Aussi déplorable, mais moins comique, leur négligence témoigne d’une dangereuse confusion entre analyse critique et idéologie de gauche, une erreur que Marx a toujours cherché à éviter.

Devant les égarements de nos bons sociologues, faut-il abandonner le substantif « technoscience»? Certainement pas! Il a l’immense mérite de souligner l’imbrication de la science et de la technique, résultat d’une convergence qui s’est amorcée à la Renaissance.

D’une part, la technique s’est scientificisée. Traditionnellement, en effet, les techniques se développaient et s’amélioraient lentement par essai et erreur. Mais, dans la modernité et notablement au 19e siècle, la pratique des ingénieurs a intégré le laboratoire. Le développement de nouvelles techniques s’est alors inscrit dans un véritable processus de recherche, englobant à la fois le développement de produits, les tests, l’étude des matériaux et la formulation de théories technologiques portant sur les machines. Cette évolution a conduit à la constitution des sciences ingénieriques (engineering science) qu’on connaît aujourd’hui : mécanique des fluides, génie chimique, thermodynamique, mécanique des solides, etc.

De son côté, au 17e siècle, alors même qu’elle amorçait un lent processus de professionnalisation, la science s’est technicisée. C’est cette caractéristique structurelle que le substantif « technoscience » ressaisit et qui nous occupera dans la suite de cette chronique.

Le logothéorisme règne en maître

Commençons par le paradoxe suivant. Selon l’image d’Épinal, la spécificité de la science résiderait dans la fameuse « méthode expérimentale ». Pourtant, la science est traitée, notamment par toute l’épistémologie du 20e siècle, comme un ensemble d’énoncés valides qui expliquent et permettent de prédire, et où la dimension « expérience » est évacuée.

Le philosophe des sciences Gilbert Hottois qualifie cette conception de « logothéorique » et la résume par deux postulats : 1) la science est constituée de théories composées de propositions langagières, et 2) la science a pour finalité la représentation symbolique de la réalité extralinguistique.

Ce logothéorisme règne en maître. Le prix Nobel de physique est majoritairement attribué à des théoriciens plutôt qu’à des expérimentateurs.  L’histoire des sciences peut même être réécrite afin de présenter toute expérience scientifique comme découlant d’une théorie préexistante.

Depuis une trentaine d’années cependant, des penseurs comme Hottois ou Ian Hacking prennent leurs distances face à cette conception et s’efforcent de jeter une lumière différente sur la pratique scientifique. En plus d’établir un équilibre passablement différent entre théorie et expérimentation, ils peignent un tableau qui permet de mieux comprendre pourquoi la science est une entreprise politique.

La science repose sur des instruments

Le premier facteur que ces penseurs mettent en évidence est l’instrumentation. La science moderne repose tout entière sur cette base matérielle. L’un des premiers gestes posés par la Royal Society à sa fondation en 1660, a été d’acheter une collection sur le marché des instruments scientifiques, alors florissant à Londres. De fait, quand on entre dans un labo, ce ne sont pas des théories qu’on aperçoit, mais bien des appareils et des objets de toutes sortes. Il existe d’ailleurs différentes typologies des instruments scientifiques. La plupart sont produits par des industries spécialisées, les laboratoires s’approvisionnant sur des marchés.

Mais, et cela est absolument crucial, les besoins de la recherche obligent les scientifiques à constamment inventer de nouveaux instruments. Robert Boyle, fondateur de la Royal Society, a fait construire sa fameuse pompe à air par son proche collaborateur Robert Hooke, curateur des expériences à la Society. On aurait tort de croire que cette situation se limite aux débuts de la science moderne, quand les instruments étaient « rudimentaires ». Citons un cas illustre beaucoup plus près de nous. La photo prise par la cristallographe Rosalind Franklin, qui a permis de déboucher sur la compréhension de la structure de l’ADN, la célèbre double hélice, provenait d’un appareil à rayons X construit par Franklin elle-même, pour ses travaux. Et on pourrait multiplier les exemples.

Fabriquer des instruments fait partie intégrante de la pratique des scientifiques, tout comme rédiger des articles. Pour troubler un peu les distinctions usuelles, rappelons que la conception et la construction d’artefacts définissent justement le travail… des ingénieurs. On tient peut-être ici l’une des raisons pour lesquelles le logothéorisme fait un sort peu enviable à l’instrumentation. On y reviendra plus bas.

Chose certaine, le logothéorisme réserve le même traitement cavalier à l’expérimentation, qu’il considère comme le moyen d’une fin autrement plus noble : la confirmation des théories. De là vient l’absurde notion de réplication des expériences, présentée comme le parangon de la scientificité et inculquée par la force aux enfants dans les laboratoires scolaires.

L’expérimentation est centrale

Quand on met le logothéorisme de côté, on s’aperçoit que, souvent, des expériences sont réalisées de manière exploratoire et que leurs résultats sont acceptés. On constate que des lois expérimentales existent longtemps avant qu’une quelconque théorie ne les unifie.

L’expérimentation apparaît donc non seulement comme une activité centrale à la pratique scientifique, mais comme une activité qui vaut en elle-même. Pourquoi? Parce qu’elle a une finalité propre : la création de phénomènes, la production d’effets matériels. Au tournant des 18e et 19e siècles, l’électricité était un phénomène passablement furtif, parfois observable pendant les orages. Mais les scientifiques sont parvenus à la rendre accessible par des montages expérimentaux, telle la pile d’Alessandro Volta, capable de générer un flux d’électrons sur demande.

Le métier de chercheur consiste en grande partie à isoler, purifier, stabiliser, régulariser des phénomènes. Et c’est ici que la prétendue réplication entre en scène. Non pas pour répliquer quoi que ce soit, mais pour améliorer les premières expériences qui peinent à produire l’effet recherché. Au départ le phénomène demeure fuyant, il échappe à la maîtrise des chercheurs. Les résultats sont aléatoires, les échecs dépassent souvent les succès. L’élaboration de montages expérimentaux différents de l’original, improprement appelée réplication, débouche sur la capacité de produire le phénomène à volonté. Ces montages se stabilisent ainsi sous forme de nouvelles techniques.

La science moderne est une technoscience

Que les esprits inquiets se rassurent, notre propos n’est pas ici de rejeter la conception logothéorique pour revenir à un quelconque inductivisme. Il s’agit simplement de reconnaître que par-delà son activité théorique bien évidemment essentielle, la science moderne construit des instruments, invente des dispositifs, génère des effets matériels. On touche ici à ce qui constitue sa singularité : l’opérativité. Et il est bien entendu que cette puissance opératoire définit d’abord et avant tout la recherche dite fondamentale. Avec ses accélérateurs qui produisent de nouvelles particules élémentaires, la physique des hautes énergies en est la meilleure illustration.

Tant pis pour les contes de fée dont se repaissent nos bons sociologues. Dès son émergence au 17e siècle, la science moderne tire son originalité d’être bel et bien une technoscience.

La technoscience et la tradition occidentale

Envisagée comme technoscience, la science moderne contredit deux fondements de la tradition occidentale.

D’abord, comme l’a magnifiquement exprimé Gérard Fourez, dissident du logothéorisme de la première heure, la science n’a pas pour finalité la représentation de la réalité mais… l’action. Voilà qui heurte frontalement le postulat de la supériorité de la vie contemplative sur la vie active, affirmé depuis deux mille ans. Dans l’Éthique à Nicomaque, par exemple, Aristote écrit que l’activité théorique « est la plus haute ».

En second lieu, comme Harry Collins et d’autres l’ont montré, l’expérimentation scientifique, comme l’ingénierie d’ailleurs, fait largement appel à un savoir incorporé, une connaissance passant littéralement par le corps. Face à ceux qui voient à l’œuvre dans la science la raison universelle, ces travaux montrent que la science se fait…avec les mains. Pareille observation agit comme une provocation face au principe de la supériorité de l’esprit sur le corps, qui date lui aussi des Grecs. Pourquoi Aristote considère-t-il que l’activité théorique est la plus haute? Parce que « l’intellect est la meilleure partie de nous-mêmes ».

Il y a fort à parier que c'est parce qu'elle dément la tradition occidentale que la science moderne a été passée au moule du logothéorisme.

On l'a évoqué plus haut, l'analyse de la science en tant que technoscience est particulièrement apte à en révéler la politicité, c'est-à-dire son caractère intrinsèquement politique. Mais ce sera là l'objet d'une prochaine chronique…

Auteur(e)

  • Eve Seguin
    UQAM - Université du Québec à Montréal

    Eve Seguin détient un doctorat en sciences politiques et sociales de l’Université de Londres (Royaume-Uni). Spécialiste du rapport entre politique et sciences, elle est professeure de science politique et d’études sociales sur les sciences et les technologies à l’UQAM. Ses recherches portent sur les controverses technoscientifiques publiques, l’interface État/sciences/technologies, et les théories politiques des sciences.

     

    Note de la rédaction : Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n’engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

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