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Colette Bernier, Université Laval
Face au développement des inégalités sociales, de la précarité d’emploi et de l’insécurité professionnelle, j’avance que ce n’est pas tellement dans le contexte d’une « société du savoir », mais plutôt dans celui d’une « société du risque » qu’il faut envisager la formation aujourd’hui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Formation et employabilité. Regard critique sur l’évolution des politiques de formation de la main-d’œuvre au Québec, Presses de l’Université Laval, Québec, 195 pages.

Pourquoi?

J’ai écrit ce livre pour comprendre l’effritement des idéaux d’éducation et de formation continue, qui avaient fait consensus durant la Révolution tranquille. Ces idéaux mettaient de l’avant un meilleur accès au système d’éducation et une plus grande égalité des chances, avec pour ambition, entre autres, la promotion sociale des francophones du Québec. Qu’en est-il cinq décennies plus tard?

Aujourd’hui, ces idéaux de justice semblent reniés au profit d’une formation liée à la stricte employabilité des individus. Dans les politiques publiques relatives à la formation, derrière le discours d’adaptation à l’économie du savoir, se cache en fait une véritable redéfinition de la relation d’emploi. J’entends par relation d’emploi la manière pour les individus d’entrer dans le monde du travail et de s’y maintenir.

Aussi, face au développement des inégalités sociales, de la précarité d’emploi et de l’insécurité professionnelle, j’avance que ce n’est pas tellement dans le contexte d’une « société du savoir », mais plutôt dans celui d’une « société du risque » qu’il faut envisager la formation.

Se former pour quelle société?

Pour plusieurs, nous serions maintenant dans une société du savoir où le développement des sciences et des technologies demande essentiellement des travailleurs plus qualifiés, mieux formés. L’observation des faits et des tendances laisse cependant voir toute autre chose.

Il y a bel et bien, dans les pays développés, une hausse du nombre d’emplois qualifiés exigeant une scolarité élevée. Mais les emplois non qualifiés augmentent aussi et pour ceux-ci, les conditions de travail se détériorent. On remarque ainsi une plus forte segmentation du marché du travail où l’écart entre travailleurs qualifiés et peu qualifiés s’accroît. Au Québec, près des 2/3 des emplois sont dans les PME, où il y a peu de formation, et où il est donc plus difficile de se replacer après une mise à pied.

On assiste aussi à une précarisation croissante des emplois. Ainsi, un tiers des Québécois ont des emplois atypiques ou précaires, où ils doivent gérer eux-mêmes leur formation, leur carrière et leur retraite. De plus, dans les entreprises, la formation est souvent réservée aux travailleurs plus scolarisés. Les travailleurs plus qualifiés, pour leur part, subissent désormais la concurrence des travailleurs des pays émergents, et plusieurs d’entre eux occupent des emplois sous-qualifiés par rapport à leur diplôme.

Une redéfinition de la relation d’emploi

Devant ces réalités, l’hypothèse centrale de mon livre est que la relation d’emploi traditionnelle propre au monde industriel du 20e siècle, et qui régissait une certaine sécurité d’emploi sur la base de l’ancienneté au sein d’une même entreprise, est en train de changer du tout au tout.

Avec la présomption que les transitions professionnelles se feront de plus en plus nombreuses dans le siècle à venir, chercheurs et acteurs sociaux construisent présentement les contours de cette nouvelle relation d’emploi. Ainsi, devant des transitions professionnelles supposément plus nombreuses, et face à la nécessité de maintenir son « employabilité », une nouvelle rhétorique se fait jour. Le travailleur devient désormais l’entrepreneur de sa vie professionnelle, et il est incité à se former tout au long de sa vie pour maintenir ses compétences et sa sécurité d’emploi.

Dans ce nouveau paradigme de la formation-employabilité, l’action publique appelle désormais à une prise en compte des compétences au plus près des milieux du travail. L’entreprise tend de la sorte à devenir un lieu primordial en matière de formation continue reléguant au second rang l’école qui, jusque-là, occupait la place dominante.

De la promotion collective à la promotion individuelle

Depuis la crise économique des années 1980, les valeurs portées par l’État providence ont été prises d’assaut. Pour l’éducation, l’optique marchande et utilitariste propre au néolibéralisme s’est traduite par la recherche d’une plus grande adéquation de la formation aux emplois. Ce sont désormais les besoins du marché du travail qui priment. Les liens entre l’école et l’entreprise se resserrent par la création notamment de formations courtes et de services aux entreprises (SAE) à l’intérieur même des écoles publiques.

En 2002, la nouvelle Politique québécoise d’éducation des adultes et de formation continue marque un virage majeur par rapport aux politiques précédentes. Sous des dehors « humanistes » et se rangeant du côté des politiques européennes de formation tout au long de la vie, la nouvelle politique vient en fait redistribuer les rôles entre l’État, les entreprises et les individus. Ce faisant, elle tend à terme à donner aux individus une part croissante de responsabilité dans leur formation sans pour autant leur accorder plus de droits. Mais d’où provient ce changement d’orientation de l’action publique?

Les nouvelles institutions de l’emploi et de la formation

La théorie du capital humain est probablement celle qui a le plus influencé les politiques d’éducation en Occident au 20e siècle. Selon cette théorie, les compétences représentent un « capital » que les individus peuvent acquérir grâce à la formation. En retour de leur investissement en formation, ils seront récompensés par de meilleurs salaires. Cette théorie a servi de base aux approches des grands organismes internationaux, telle l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Par la promotion de politiques d’activation et d’employabilité, ces organismes auront réussi à faire accepter cette vision marchande et utilitariste de la formation, propre au néolibéralisme.

C’est dans ce cadre que le système de formation de la main-d’œuvre s’est institutionnalisé au Québec. À partir des années 1990, les partenaires du marché du travail et du monde de l’éducation se sont constitués en un nouvel « acteur collectif » pour prendre en charge la gouvernance de la formation et créer un certain nombre d’institutions et de dispositifs de formation et d’emploi. Alors que plusieurs études présentent cette nouvelle gouvernance comme un plus grand « consensus » dans les relations du travail, je l’analyse plutôt comme une reconfiguration des rôles dans un monde de complexité croissante. En effet, devant une complexification de leurs affaires qui se traduit par une plus grande difficulté à gouverner, les États chercheront à décentraliser leurs obligations et leurs pouvoirs vers différentes institutions sociales.

Un tel processus de décentralisation a donné lieu ici à la création de comités sectoriels de main-d’œuvre (CSMO) et de conseils régionaux liés à la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT) et chapeautés par Emploi Québec. Or, si ces nouvelles institutions ont amené les partenaires sociaux à interagir à des niveaux intermédiaires pour rechercher une plus grande adéquation entre la formation et l’emploi, ils n’ont pas permis pour autant de renforcer les droits des individus aux prises avec l’injonction de se former

De nouveaux droits individuels pour faire face aux risques sociaux?

En effet, malgré l’accent mis au cours des dernières décennies au Québec sur les lois et institutions en matière de formation, aucune loi ne donne de droits spécifiques au salarié quant à sa formation. Pourtant, d’autres pays ont bien réussi à cet égard, en offrant des aides financières ou des congés de formation, par exemple.

Conclure en proposant le développement de nouveaux droits individuels peut sembler étonnant à l’heure où la tendance à l’individualisation prônée par le néolibéralisme a plutôt mauvaise presse. À mon avis, la recherche sociale doit pourtant aller au-delà d’une simple dénonciation. Elle doit analyser les alternatives et évaluer dans quelle mesure un système de protections et de droits peut faire contrepoids à ce processus d’individualisation.

Quelques modèles développés à l’étranger proposent justement de repenser les liens entre travail, formation et protection sociale, à l’encontre du référentiel néolibéral basé sur le retrait de l’État et le libre jeu du marché. Certaines propositions de « sécurisation des parcours professionnels » valent le détour de l’analyse. C’est le cas, par exemple, de la thèse de la « flexicurité » ou encore de celle des « marchés transitionnels » qui tentent de concilier mobilité et protection de la main-d’œuvre sur la base d’accords négociés. De tels modèles ont été instaurés dans certains pays européens, au Danemark notamment, et diverses expérimentations réalisées dans les territoires et secteurs du Québec pourraient éventuellement jeter les bases de modèles similaires ici.

Justice, équité et promotion sociale

La responsabilité faite à l’individu de se former pour accroître son employabilité pourrait se conjuguer avec des valeurs de justice, d’équité et de promotion sociale. À la condition, cependant, que cette responsabilité s’appuie sur un certain nombre de règles où le droit individuel à la formation serait inscrit dans des garanties collectives (lois, règlements, conventions collectives, etc.).

C’est là un objectif auquel l’action sociale devrait impérativement s’atteler et auquel la recherche sociale devrait contribuer au risque, si rien n’est fait, d’entériner la vision néolibérale dominante de la formation/employabilité qui accroît la responsabilité des individus envers leur formation et leur emploi sans leur donner les moyens d’y faire face.


  • Colette Bernier
    Université Laval

    Colette Bernier détient un doctorat en sociologie. Les questions de l’emploi, du travail et de la formation sont sa spécialité. Après avoir occupé pendant quinze ans un poste de chercheure à l’Institut de recherche appliquée sur le travail (IRAT), elle a été à partir de 1991 professeure au Département des relations industrielles de l’Université Laval. Elle y est toujours associée notamment par sa participation au sein de l’Alliance de recherche universités-communautés ARUC Innovations, travail et emploi. Elle a publié de nombreux ouvrages collectifs et quelques ouvrages individuels dont Le travail en mutation, aux Éditions St-Martin.

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