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14 octobre 2019
Isabelle Arseneau, Université Laval, Audrey Groleau, Université du Québec à Trois-Rivières et Chantal Pouliot, Université Laval
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Nous percevons aujourd’hui que notre temps devient, va devenir, particulièrement propice à l’observation et la mise à contribution des capacités citoyennes.

[Une version de ce texte a été publiée, sous le titre L'écoanxiété mène au retour de l'action citoyenne, dans La Conversation en septembre 20191]

Nous sommes trois didacticiennes des technosciences préoccupées par l’état du monde qui tentons de mettre à contribution nos expertises dans l’élaboration d’une société plus juste et plus saine. Dans nos écrits scientifiques ou destinés aux médias généralistes, nous valorisons une éducation aux sciences plus activiste2, 3 en traitant notamment des inégalités4, 5 et des relations de pouvoir dans les controverses sociotechniques6. Nous intégrons également à notre enseignement des modèles de participation authentique7 et des démarches contextualisées8, 9 permettant aux étudiant.e.s de s’engager dans les débats et les prises de décisions concernant les grands enjeux sociétaux, en particulier ceux qui touchent à l’environnement et à la santé des populations. En produisant des savoirs socialement pertinents et en participant aux conversations sociopolitiques, nous défendons notamment la liberté universitaire10, 11, 12, nous célébrons les capacités des citoyen.ne.s13, 14, 15, 16, 17   et  nous encourageons leur participation démocratique18, 19.

Nous percevons aujourd’hui que notre temps devient, va devenir, particulièrement propice à l’observation et la mise à contribution des capacités citoyennes.

De l’anesthésie à l’hyperesthésie épistémologique

Parmi ces gestes de participation démocratique, retenons ici pour fins d’illustration le texte de Geneviève Dorval20 que nous avons lu avec intérêt : Un enfant sur fond de fin du monde: lettre à mon fils Léon, publié le 11 août dernier dans La Presse21. Écoanxieuse en raison de l’inaction sociopolitique face à l’état de la planète et soucieuse de transmettre un environnement sain à son fils, l’autrice s’engage à agir immédiatement, par divers moyens, dans la lutte urgente aux changements climatiques. Elle promet également d’éviter de lui cacher la gravité de la situation et de lui fournir « l’éducation et les outils nécessaires pour [qu’il use] de [ses] privilèges sagement [qu’il soit] débrouillard, critique, responsable et guidé par la compassion ».

La lettre de Mme Dorval s’ajoute à d’autres prises de parole réalisées dans l’espace public en faveur d’une action climatique immédiate, la plus puissante étant évidemment celle de l’étudiante Greta Thunberg, transformée, en un an, en un mouvement international.

De notre point de vue, la multiplication des lettres ouvertes, des ouvrages et des chroniques journalistiques met en lumière la fin d’une anesthésie épistémologique individuelle et collective, entendue comme le renoncement à émettre son point de vue à la faveur de celui, parfois diamétralement opposé, de personnes en situation d’autorité. L’expression « anesthésie épistémologique » vient du socioanthropologue Jean-Pierre Darré qui, dans La production de connaissances pour l’action : Arguments contre le racisme de l’intelligence22, explique qu’en général, les points de vue des citoyen.ne.s sont considérés comme étant contextualisés et, par extension, peu utiles pour agir sur les situations problématiques. Ceux des personnes dites expertes sont au contraire considérés comme neutres et universels eu égard aux questions politiquement vives qu’il s’agit d’aborder.

Ces lettres, ouvrages et chroniques, qui sont autant de manifestations de sensibilité épistémologique, voire d’hyperesthésie épistémologique, résonnent avec les orientations qui guident l’exercice de nos fonctions de didacticiennes des technosciences.

Ces lettres, ouvrages et chroniques, qui sont autant de manifestations de sensibilité épistémologique, voire d’hyperesthésie épistémologique, résonnent avec les orientations qui guident l’exercice de nos fonctions de didacticiennes des technosciences.

Combattre le modèle du déficit citoyen

Nous mettons de l’avant des approches qui ont en commun de combattre la posture du déficit citoyen. Nous privilégions les approches qui partent de la prémisse (soutenue par de nombreux travaux des champs des Science studies et de la didactique des technosciences) selon laquelle les citoyen.ne.s détiennent des savoirs pertinents et sont capables de saisir les enjeux complexes des questions socialement et scientifiquement vives, dont les changements climatiques constituent un exemple parmi d’autres.

Par exemple, nous enseignons des outils théoriques pour comprendre les situations, mais aussi pour agir dans le monde. Parmi eux figurent les modèles d’interactions entre les citoyen.ne.s et les scientifiques, mis en forme par le sociologue des sciences Michel Callon23, ainsi que les manières dont la crédibilité d’une personne peut être soutenue ou minée, ainsi que le décrit Sheila Jasanoff24, une sociologue spécialiste de la question de l’expertise scientifique en contexte juridique.

Nous invitons aussi des citoyen.ne.s en classe qui ont su développer une expertise citoyenne dans le contexte de questions relatives à l’environnement et à la santé publique. L’idée est de mettre en exergue les façons dont ils et elles ont reformulé les problèmes et produit des connaissances pertinentes, mais aussi d’exemplifier des rapports émancipés (par opposition à des rapports de dépendance) aux organisations sensées informer, protéger ou représenter les citoyen.ne.s.

Dans le même ordre d’idées, nous mettons à l’étude la pièce de théâtre documentaire J’aime Hydro de Christine Beaulieu25. Les étudiant.e.s sont invité.e.s à analyser sa démarche visant à apporter des réponses à la question « Pourquoi Hydro-Québec continue-t-elle de construire des barrages hydroélectriques si des surplus sont produits et qu’ils sont revendus à perte? ». Ils et elles se penchent aussi sur les manières dont le rapport à l’expertise scientifique de Beaulieu s’émancipe en cours de route.

Enfin, nous invitons régulièrement les étudiant.e.s qui fréquentent nos cours à partager leurs travaux soit par l’entremise de lettres ouvertes, soit en les mettant au service du bien commun, par exemple en les remettant à un organisme d’éducation environnementale pour qu’il puisse les réinvestir dans ses activités.

Nul.le ne l’ignore, les débordements sont déjà nombreux en ce qui concerne la crise environnementale et l’augmentation des inégalités sociales et « un virage majeur est nécessaire […] dans tous les aspects de la société » (Shields, Le Devoir, 2018)26. Peut-être que l’hyperesthésie épistémologique citoyenne contraindra les élus à prendre la réelle mesure de ce qui nous guette et à s’acharner – pour reprendre la formulation de Mme Dorval – dans la lutte par des actions politiques, industrielles et éthiques concrètes. C’est, en tout cas, ce que nous souhaitons. Et le temps presse.

...nous invitons régulièrement les étudiant.e.s qui fréquentent nos cours à partager leurs travaux soit par l’entremise de lettres ouvertes, soit en les mettant au service du bien commun, par exemple en les remettant à un organisme d’éducation environnementale pour qu’il puisse les réinvestir dans ses activités.

Auteur(e)

  • Laure de Montety
    Université du Québec à Rimouski

    Laure de Montety est détentrice d’une maîtrise en océanographie biologique de l’UQAR-ISMER. Depuis 2006 elle travaille en tant que para-taxonomiste avec le Dr Philippe Archambault, d’abord à l’Institut Maurice Lamontagne (MPO) puis au laboratoire d’écologie benthique à l’UQAR. Ces trois dernières années, elle a participé au projet BREA en tant que responsable de l’identification des organismes benthiques. Les photos de cet article ont été produites par l’auteure dans le cadre du projet BREA.

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