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Territoire ancestral des Premières Nations : évolution de la cohabitation

La cohabitation entre nations est trop souvent à l’origine de conflits. Le Québec et le Canada voient l’immensité de leur territoire partagée inégalement entre divers peuples. Voici donc une réflexion sur la chaotique cohabitation territoriale vue sous l’angle des Premières Nations.

Paul
Carte de la réserve initiale de Mashteuiatsh (anciennement Ouiatchouan no.5) en 1866 avant la cession du gouvernement fédéral au gouvernement provincial. Source : Ressources naturelles Canada.

Des premiers contacts aux réserves

Les Premières Nations sont présentes sur le territoire du Québec depuis des milliers d’années. Elles étaient même là bien avant l’arrivée des Européens sur le continent. Ainsi, la notion de cohabitation ne date pas d’hier. Les Premières Nations partageaient déjà entre elles l’immensité du territoire, utilisaient les rivières et les lacs pour se déplacer, s’entraidaient et, de façon générale, respectaient le territoire de chacune.

L’arrivée des Européens sur les territoires ancestraux des Autochtones est venue modifier graduellement la relation qu’entretenaient les nations entre elles et le territoire lui-même. La vision du territoire par les Autochtones a toujours été collective; aucune limite de propriété – au sens « privé » du terme – n’était établie. Cependant, les familles respectaient les territoires de chasse, de piégeage et de cueillette des uns et des autres. Les Européens avaient pour leur part intégré davantage la notion de propriété privée, notamment en ce qui a trait à la question des limites territoriales définies. Ils ont aussi bouleversé les modes de vie autochtones : alors que la majorité des Premières Nations vivaient du nomadisme, en fonction des saisons ou des déplacements de la faune, la poussée des fronts coloniaux entraîna des relocalisations et la sédentarisation.

Si certaines régions du Québec ont été particulièrement touchées par la colonisation intensive, d’autres ont connu l’implantation des seigneuries, ces grands domaines terriens englobant plusieurs villages et possédés par un seul grand propriétaire louant des parcelles de terre à des habitants en échange d’une rente annuelle. La colonisation des régions du Québec s’est intensifiée vers 1830, alors que la création des réserves s’est faite à partir de 1876, soit dès l’entrée en vigueur de la Loi sur les Indiens établie par le gouvernement fédéral. Cette loi prévoit à l’article 181 que « [s]a Majesté détient des réserves à l’usage et au profit des bandes respectives pour lesquelles elles furent mises de côté […] ». On pourrait avancer que les réserves ont été créées afin de faciliter la colonisation des régions en forçant les Autochtones à se regrouper sur de petits territoires, pour ainsi laisser l’espace libre pour l’arrivée de nouveaux colons. Par conséquent, l’assimilation et l’extinction des Premières Nations comportent une dimension éminemment spatiale. Comme elles ont été confinées dans les territoires de réserve, elles ont vu leurs territoires ancestraux envahis, les forêts perturbées, et les lacs et rivières transformés. Certaines rivières devinrent même impraticables, notamment avec la flottaison des billes de bois vers les usines et la construction de barrages hydroélectriques.

En ce qui a trait à la cohabitation, il faut souligner que la localisation des réserves était choisie dès leur création de façon à favoriser « l’émancipation » des Premières Nations. Dans certains cas, le gouvernement du Canada a même incité des groupes des Premières Nations ayant adopté l’agriculture lors de la période pré-européenne, particulièrement le long du fleuve Saint-Laurent, à s’établir dans de nouvelles réserves sous prétexte d’accès à de meilleures terres cultivables. C’est le cas notamment d’Abénakis invités à s’établir au lac Saint-Jean lors de la création de la réserve de Ouiatchouan, aujourd’hui Mashteuiatsh. L’intention derrière cette politique était, entre autres, de pousser les Innus – un peuple nomade qui, par son mode de vie, occupait un vaste territoire – à la sédentarisation par l’agriculture. Il faut aussi noter que la superficie de certaines réserves a été réduite considérablement pour favoriser l’expansion de la colonisation agricole, voire l’expansion urbaine, accaparant les meilleures terres et confinant les Premières Nations à des territoires d’une superficie très limitée aux frontières bien définies. C’est le cas pour les communautés de Mashteuiatsh, dont la superficie de la réserve est passée de 93 km² (voir la carte ci-jointe) à 15.24 km² actuellement, et de Uashat, pour ne mentionner que celles-ci.

À la géographie des réserves « indiennes », il faut ajouter d’autres formes d’aménagement territorial ayant eu des retombées chez les Premières Nations. Dans les années 1930, à la suite du déclin du nombre de castors en forêt québécoise, le gouvernement du Québec, avec l’aide du gouvernement fédéral, créa d’autres types de réserves, soit les réserves à castors. Celles-ci sont des territoires spécifiques de piégeage, dont certains sont exclusifs aux Autochtones parce que le piégeage des animaux à fourrure constitue la base de leur alimentation et de leur revenu.

L'occupation forestière, minière et de villégiature

Bien que le gouvernement ait intégré la notion du piégeage exclusif, ce dernier n’a pas pour autant freiné le développement des régions. En effet, l’intensification des travaux forestiers et miniers n’a fait que diminuer la qualité de l’habitat de certaines espèces d’animaux à fourrure, une cohabitation non compatible et ayant de lourdes répercussions sur le mode de vie traditionnel des Premières Nations. Bien sûr, pour ces dernières, l’envergure des chemins forestiers facilite la rapidité des déplacements sur le territoire, mais elle permet aussi aux chasseurs, aux pêcheurs et aux villégiateurs de s’accaparer de plus vastes étendues. Outre le développement économique des régions, le développement de la villégiature par l’entremise des baux octroyés par le gouvernement du Québec a aussi d’importantes conséquences sur la relation des Autochtones avec le territoire. Par exemple, seulement dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, le gouvernement du Québec a octroyé à ce jour près de 11 000 baux pour fins de villégiature et environ 500 pour fins d’abri sommaire en forêt. Chacun des baux permet au villégiateur d’occuper un terrain d’une superficie de 4000 m². Or il n’est pas rare de voir les villégiateurs s’approprier de vastes étendues de forêt, surtout lors des périodes de chasse, bloquant même les fourches et l’accès au territoire pour l’ensemble des utilisateurs. Toutes ces formes de réduction et d’accaparement des territoires autochtones par la société dominante ont mené à une cohabitation difficile et envahissante pour les Premiers Peuples, transformant notamment leur mode de vie en le faisant basculer du nomadisme à la sédentarité. Si celle-ci est aujourd’hui le mode d’habitation principal des Autochtones, le lien au territoire ancestral est néanmoins toujours existant et actualisé à travers une variété de pratiques. Les modes de gouvernance territoriale mis de l’avant par les Premières Nations tiennent compte de ce lien et cherchent à le préserver. 

Si la sédentarité est aujourd’hui le mode d’habitation principal des Autochtones, le lien au territoire ancestral est néanmoins toujours existant et actualisé à travers une variété de pratiques.

Ainsi, lorsque l’on parle de cohabitation, force est de dire que l’effort a été beaucoup plus important de la part des Premières Nations, qui ont dû adapter leurs modes de vie en territoire. Et pourtant, l’inverse aurait dû se produire : en tant que nouveaux arrivants, la population et le gouvernement du Québec auraient dû s’adapter aux Premières Nations, au lieu de leur imposer le développement territorial tel qu’on le connaît.

Aujourd’hui, alors que les Premières Nations visent l’autonomie de leurs gouvernements respectifs et le respect de leurs identités, la cohabitation doit atteindre un niveau jusqu’à maintenant inégalé en termes d'intensité. La majorité des communautés autochtones voient leurs populations augmenter –  la majorité de la population ayant moins de 20 ans – les jeunes familles avec de nombreux enfants sont en croissance alors que l’ensemble des villages et petites villes québécoises affichent  plutôt l’inverse, soit une population décroissante et vieillissante. Ainsi, dans bien des régions, l’économie locale dépend déjà des populations autochtones environnantes. Les mentalités doivent changer, les Premières Nations sont là pour rester.

En conclusion

Bien que la superficie de certaines réserves « indiennes » ait été réduite au profit de la colonisation et donc de l’expansion des villes et villages, le phénomène inverse se produit actuellement : de nombreuses communautés autochtones manquent d’espace et demandent au gouvernement fédéral d’ajouter des terres à leurs réserves actuelles. Ces ajouts demandent du temps et surtout de l’argent, parfois plusieurs centaines de milliers de dollars, alors que ces terres sont souvent celles qui ont été expropriées au siècle précédent au profit de la colonisation.

Pour que la cohabitation réussisse, les Premières Nations doivent être respectées et être reconnues comme formant des gouvernements à part entière. Elles ne peuvent plus être considérées comme l’équivalent d’une municipalité ou même d’une entité moindre. Elles doivent être non seulement consultées, mais aussi prises en considération pour tout développement sur leurs territoires ancestraux.

Paradoxalement, beaucoup de Québécois s’offusquent parce que les immigrants ne parlent pas français, conservent leur religion et ne s’adaptent pas aux us et coutumes du Québec. Il faut maintenant se poser la question : Qu’ont fait les ancêtres de ces Québécois lorsqu’ils ont immigré en Amérique? Se sont-ils adaptés aux us et coutumes des Premières Nations présentes? Ont-ils appris leurs langues et respecté leurs modes de vie, leurs territoires? La cohabitation est le fondement d’une vie en société, mais l’histoire du développement territorial ici nous révèle qu’elle a été imposée aux Premières Nations. Aujourd’hui, il faut repartir sur de nouvelles bases.

Qu’ont fait les ancêtres de ces Québécois lorsqu’ils ont immigré en Amérique? Se sont-ils adaptés aux us et coutumes des Premières Nations présentes? Ont-ils appris leurs langues et respecté leurs modes de vie, leurs territoires? La cohabitation est le fondement d’une vie en société, mais l’histoire du développement territorial ici nous révèle qu’elle a été imposée aux Premières Nations. Aujourd’hui, il faut repartir sur de nouvelles bases.

Innus
Famille Innue, Lac-Saint-Jean, 1898 Famille Innue, Lac-Saint-Jean, 1898. Collection Notman, Musée McCord. Source : Wikimedias Commons

 

Auteur(e)

Alexandre Lebeuf-Paul
Première Nation des Pekuakamiulnuatsh

Alexandre Lebeuf-Paul est membre de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh. Il détient une maitrise en Aménagement du territoire et développement régional de l’Université Laval et occupe présentement la fonction de Planificateur communautaire pour l’unité administrative Droits et protection du territoire de Pekuakamiulnuatsh Takuhikan.