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La permaculture ou comment coconstruire avec la nature : entretien avec Stefan Sobkowiak

En 1990, je suis tombé sur le livre Permaculture: A Designers' Manual de Bill Mollison. J’ai dévoré cet ouvrage, à la base d’un cours universitaire. Là, je me suis retrouvé chez moi, d’autant que le cheminement de Mollison était très semblable au mien. Biologiste, il avait été pêcheur et forestier, et il avait développé une sensibilité pour les écosystèmes : la permaculture, comprendre l’écosystème, les cycles, du micro au macro, du travail des insectes au ruissellement des eaux…

Stefan
Stefan Sobkowiak, dans son verger "peuplé" de multiples espèces d'arbres fruitiers. Source Fermes Miracle.

Découvrir : Monsieur Sobkowiak, pouvez-vous nous raconter par quels chemins vous êtes passé pour devenir un bâtisseur d’habitats faisant usage des forces de la nature et du vivant?

Stefan Sobkowiak : Je suis né en campagne dans les Basses-Laurentides, à l’est de Saint-Jérôme, à New Glasgow, une municipalité qui s’appelle maintenant Sainte-Sophie. J’ai toujours été intéressé par la nature. J’ai grandi en pêchant, en chassant, en travaillant de mes mains.

Un évènement, entre autres, m’a marqué : il y a eu dans la rivière Achigan, qui coulait derrière la maison, deux épisodes de mort massive de poissons. Je me revois au centre de la rivière, dans la chaloupe, apercevant,  sur les deux mètres de chaque berge, partout des ventres blancs. J’étais très étonné qu’il y ait eu tant de poissons dans cette rivière, et j’étais attristé de voir mourir cette nature que j’aimais tant. C’était dans les années 1970, un moment d’éveil écologique. Ceci dit, je suis quand même content de voir que sur certains points, on a avancé. Les lois se sont resserrées, et il y a moins de déversements d’égout dans les cours d’eau, par exemple.

Puis, d’un intérêt à un autre, j’ai voulu devenir biologiste. J’ai eu un parcours plus ou moins classique : baccalauréat, puis maîtrise sur l’étude du comportement animal, en Caroline du Nord. Là, face à l’option de poursuivre au doctorat, bourse incluse, j’ai réalisé que je me retrouverais à en connaître de plus en plus sur de moins en moins, et ça, ce n’était pas mon caractère. Je voulais au contraire en connaître de plus en plus sur de plus en plus de choses. Aussi, je trouvais que les carrières de biologiste menaient souvent à dresser l’inventaire du déclin. Et je ne voulais pas documenter ce qui disparaissait, mais plutôt contribuer à faire croître la nature.

Aussi, je trouvais que les carrières de biologiste menaient souvent à dresser l’inventaire du déclin. Et je ne voulais pas documenter ce qui disparaissait, mais plutôt contribuer à faire croître la nature.

J’ai donc plutôt poursuivi avec une maîtrise professionnelle en architecture de paysage parce que je sentais que là se jouait en partie le sort du paysage, de la nature. Je me suis spécialisé dans les aménagements permettant « d’augmenter » la faune urbaine et périurbaine. Il n’y avait pas de demande dans les bureaux d’architecture de paysage pour de tels spécialistes. J’ai donc ouvert mon propre bureau au cours de ma maîtrise. J’ai eu des clients individuels, municipaux et commerciaux intéressés à attirer plus d’animaux, surtout des oiseaux, mais aussi d’autres espèces allant des orignaux aux grenouilles. J’ai mené cette entreprise pendant une quinzaine d’années à Montréal, sous le nom de Bioplan.

Ensuite, j’ai voulu, avec ma femme, que mes enfants grandissent, du moins en partie, à la campagne, pour qu’ils expérimentent eux aussi la nature au quotidien. On a donc acheté une ferme tout en conservant l’entreprise, mais les deux exigeaient au même moment, au printemps, un travail à temps plein. J’ai finalement laissé tomber le bureau et j’étais prêt à passer à autre chose. Parallèlement, j’ai commencé à enseigner à l’Université McGill, où l’on s’intéressait au développement des fermes biologiques. J’y ai donné des cours sur la production fruitière et l’architecture du paysage.

Découvrir :Vous avez vraiment le souci des habitats. Un souci d’une approche systémique et globale.

Stefan Sobkowiak : Si l’on veut interagir, comprendre le comportement d’une espèce animale ne suffit pas; il faut saisir la dynamique de l’écosystème où évolue cette espèce, prendre du recul. En architecture de paysage, on parle de zoom in, zoom out. On a certes besoin d’élaborer des plans détaillés, mais il faut, à un moment donné, faire un zoom out pour savoir ce qui affecte, par exemple, la forêt boréale dans son ensemble.

Découvrir : Ne pourrait-on pas souhaiter, surtout en sciences de l’environnement, que la recherche travaille autant à reconstruire qu’à documenter?

Stefan Sobkowiak : Ce serait tout un accomplissement si on mettait autant d’accent sur la reconstruction, et idéalement plus.

Découvrir : Par exemple, d’un spécialiste de la chimie marine du Saint-Laurent qui constate la baisse des niveaux d’oxygène dans ses eaux profondes, on pourrait souhaiter qu’il contribue à restaurer la santé du fleuve.

Stefan Sobkowiak : En effet. D’autant que ce sont souvent ces gens-là qui ont finement observé le système, même s’ils se spécialisent sur des points précis. Ils sont souvent les bonnes personnes pour réfléchir à des solutions. Mais ça, ce n’est pas de la matière pour des articles scientifiques. C’est une contribution aux décisions sociales et politiques avec tout ce que cela demande de ténacité et de compromis.

[Les scientifiques] sont souvent les bonnes personnes pour réfléchir à des solutions. Mais ça, ce n’est pas de la matière pour des articles scientifiques. C’est une contribution aux décisions sociales et politiques avec tout ce que cela demande de ténacité et de compromis.

Découvrir : En effet, le chercheur devient alors un acteur politique au sens large, il dit : « Voilà, on constate ça, voilà mes données, et voilà, comme acteur politique, ce qu’on pourrait faire et ce qu’on devrait faire ».

Stefan Sobkowiak : Il y a cette expression involvement breeds commitment : « Si on s’implique, on se sent engagé ». Ça prend des gens qui vont parler pour ceux qui n’ont pas de voix. La nature n’a pas de mots, les arbres ne crient pas.

Découvrir : Parlez-moi de cette nature que vous connaissez si bien, de cette approche qu’est la permaculture.

Stefan Sobkowiak : Comme je le disais, nous avions acheté une ferme conventionnelle pour entamer immédiatement une transition vers le biologique. À l’époque, on était cinq ou six producteurs de pommes biologiques au Québec . Puis, j’ai réalisé assez vite que le biologique, estimé à ce moment-là comme le summum, n’était pas pour moi, disons, au point de vue écologique, ce qu’il y avait de mieux.

Un de mes professeurs à l’Université McGill, Stuart Hill, disait tout le temps que ce dont on a besoin, c’est d’un modèle agricole de redesign, qu’il faut reconcevoir toute notre approche. C’était son discours dans les années 1980, avant qu’on ne parle de permaculture. Il disait aussi que l’agriculture biologique était un modèle de substitution : on remplaçait un pesticide ou un engrais de synthèse par un pesticide ou un engrais biologique, sans repenser les bases de la pratique.

Je me suis dit alors : « Ah oui, c’est vrai, en ne faisant que substituer les produits, on fait perdurer une approche qui comporte d’importantes faiblesses ». L’agriculture biologique, selon moi, ne devait pas avoir recours aux insecticides, aux fertilisants. J’ai donc cessé d’en faire usage, et j’ai perdu le quart de mon verger... Dure leçon de réaliser finalement que cet écosystème n’était pas aussi résilient qu’on était portés à le croire. Il y a de bons exemples en agriculture biologique, car il y a toute une diversité de pratiques. Pour ma part, ma réflexion me poussait à dire : « Ma foi, ce n’est pas encore la solution! »

En 1990, je suis tombé sur le livre Permaculture: A Designers' Manual de Bill Mollison. J’ai dévoré cet ouvrage, à la base d’un cours universitaire. Là, je me suis retrouvé chez moi, d’autant que le cheminement de Mollison était très semblable au mien. Biologiste, il avait été pêcheur et forestier, et il avait développé une sensibilité pour les écosystèmes : la permaculture, comprendre l’écosystème, les cycles, du micro au macro, du travail des insectes au ruissellement des eaux…

J’ai assez rapidement commencé à enseigner la permaculture et, plus pratiquement, la manière de  réaliser un verger permaculturel. Mais quand je retournais chez moi et que je regardais mon verger biologique de monoculture de pommes, je me sentais hypocrite. J’ai compris qu’il fallait changer radicalement ma manière de produire. J’ai tout arraché et replanté.

Découvrir : Comme diraient les psychologues, vous étiez en dissonance.

Stefan Sobkowiak : Exact, c’est le mot. En anglais, on dit congruency.

Découvrir : Oui, congruent, on le dit en français aussi.

Stefan Sobkowiak : Voilà, ce n’était pas congruent.

Découvrir : Comme humains, on a un tel impact sur la nature qu’il faut devenir des « ingénieurs » de la nature. Il faut assumer cette reconstruction, et à l’échelle de l’écosystème.

Stefan Sobkowiak : Oui, et même repenser les termes pour en retrouver ou en enrichir le sens. Si je dis verger, vous imaginez comme Québécoise une plantation de pommiers. Et c’est la même réaction partout où j’enseigne à travers le monde. Par exemple, en Nouvelle-Zélande, ils imaginent tout de suite un verger de kiwis...

Le mot verger est devenu associé à de la monoculture. Dans les écrits d’ici d’avant 1850, quand il est question de vergers, on trouve des pommes, des poires, des prunes, des cerises. Au Québec, aux 18e et 19e siècles, c’était donc toujours des vergers « diversifiés ». On observait aussi dans ces vergers toute une faune domestique, des vaches, des moutons et des poules, et parfois des cochons. Les insectes piquaient quelques fruits, les fruits tombaient, et les animaux les mangeaient. Cette partie de la production n’était pas « perdue ». Les récoltes étaient intéressantes, les arbres étaient fertilisés par les animaux, divers cycles s’entrecroisaient, ça fonctionnait plutôt bien. Une dynamique naturelle qu’on a tout simplement oubliée. On s’est pas mal compliqué la vie, en fait !
La monoculture a été introduite au 20e siècle au moment  de l’arrivée des produits pour contrôler les insectes. On pouvait alors ne cultiver que de la pomme parce qu’on pouvait maîtriser le problème d’insectes qu’on créait ainsi.

Il y a cette histoire d’une petite fille venue pendant des années au verger faire la cueillette d’automne, sa famille étant membre du verger. Après une sortie scolaire dans un verger de pommes, sa mère qui lui demanda : « Puis, comment ça a été? Tu as aimé? » Très sérieuse, elle répondit : « Maman, c’était bizarre, il y avait juste des pommes » Quand la mère m’a raconté ça, j’ai dit « Wow, ça, c’est l’image de ce qu’on pourrait récolter dans 30 ou 40 ans ». La vision d’un verger comme polyculture.

Auteur(e)

Stefan Sobkowiak
Fermes Miracle

Agriculteur, permaculteur, formateur, biologiste, concepteur, auteur et conférencier, Stefan Sobkowiak a donné plus de 500 conférences et ateliers à une panoplie de groupes et de publics des plus diversifiés, entre autres en France, en Suisse, en Suède, en Belgique, en Nouvelle Zélande et aux États-Unis. Il a enseigné à l’Université McGill pendant 8 ans. Il a travaillé comme biologiste et concepteur au sein de sa pratique privée en architecture de paysage, spécialisé en conception d’habitats fauniques pendant 20 ans. Inventeur et designer depuis l’enfance, il essaie maintenant de se limiter à la permaculture avec l’agriculture comme plus récente passion. Depuis les deux dernières décennies avec Les Fermes Miracle, il a travaillé à transformer ce qui était un verger conventionnel en un verger permaculturel. Après la période de transition requise et 5 ans de production sous régie biologique, il a réalisé que même le bio n’était pas la solution. “Le Verger Permaculturel” en est le résultat et fut documenté dans un film du même nom.