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Mélancolie des temps nouveaux

Je me souviens d’un temps où tout semblait plus simple. Les choses étaient parfois compliquées, certes, mais jamais trop complexes. Les solutions étaient élémentaires, souvent inspirées des pratiques passées. Linéaire, l’histoire apportait son lot de progrès, dans une direction qui semblait aller vers le mieux. Rassurante, elle semblait alors bien déterminée à nous aider. Des solutions binaires nous réconfortaient autant que le recours au bien et au mal, une pensée qui rendait tolérable l’intolérable et compréhensible, l’inexplicable. Habiter le monde était en effet plus simple.

Bic
Fleuve Saint-Laurent, région de Rimouski. Source : Acfas

Le progrès de la technoscience a rendu les choses plus complexes. Tout au long du XXe siècle, des programmes d’enseignement ont vu le jour dans les facultés et les départements, façonnant le savoir sur un mode disciplinaire. Des disciplines qui tentaient de trouver et de maîtriser, avec une certaine arrogance parfois, les lois de la nature. Un vaste déploiement d’inventions, de méthodes, de théories a rendu la vie plus facile pour certains et plus difficile pour d’autres. Chaque innovation menant à une autre, chaque nouvelle connaissance ouvrant sur une nouvelle, et ce, toujours, dans un effet cliquet, en produisant un progrès technoscientifique irréversible – l'effet cliquet1, ou ratchet effect, fait référence au cliquet d'horlogerie, « un mécanisme d'échappement à ancre interdisant tout retour en arrière d'une roue dentée ». Cet effet cliquet nous ramène à l’ordre et nous fait prendre conscience que la réalité ne s’explique pas seulement par des modèles simples de causalité, mais aussi par des multicausalités s’exerçant à toutes les échelles, du moléculaire au social.

Le développement des sciences n’est pas une chose simple, et il est intimement relié à la société qui l’accomplit. Le travail de Thomas Kuhn, par exemple, rend compte à quel point la science est aussi une production historiquement déterminée, une production sociale. Ses explications sur le développement de la science normale – c’est-à-dire entre deux moments de révolution – font réfléchir et font ressurgir un lot de questionnements nouveaux. Pour lui, la science normale se construit sur un ensemble de normes ou de préceptes émergeant d’un consensus établi par la communauté scientifique. De fait, et de nombreuses recherches en sciences sociales s’y sont attardées, les facteurs externes de la production scientifique jouent un rôle fondamental sur les directions empruntées. Par exemple, la large diffusion des savoirs grâce à cette langue commune qu’est l’anglais – sans oublier que parfois des résultats avaient déjà été publiés dans des langues moins accessibles (danois ou norvégien, par exemple) – et la diffusion instantanée du numérique ont permis de faire circuler une diversité d’interprétations du réel. Les choses simples deviennent tout à coup plus complexes qu’il n’y paraît, on additionne les variables, on découvre le rôle de l’incertitude, et ce, même dans les sciences de la nature.

La science et la connaissance forment un bien commun convoité, et il faut lutter pour le garder en partage. Rien de simple, encore une fois. Les pressions externes sur la production scientifique deviennent des incontournables pour comprendre et expliquer les directions prises par la recherche – que ce soit les subventions qui proviennent de l’industrie pétrolière pour le financement de recherches sur les changements climatiques, ou les travaux en nutrition, subventionnés par l’industrie de l’alimentation, sur les bienfaits de certaines molécules dont elle a le secret, ou encore, les États qui se désengagent peu à peu face à des problématiques sociales et environnementales. Aussi, dans la pensée néolibérale, les responsabilités sont de moins en moins partagées et les individus de plus en plus responsables.

Le décloisonnement des savoirs – scientifiques, pratiques, traditionnels et locaux – et des secteurs illustre, tout d’un coup, la grande complexité et complémentarité des objets du savoir pour aborder la réalité, qui elle aussi est complexe. Les populations locales découvrent qu’elles peuvent avoir leur mot à dire dans les décisions qui les concernent, qu’il n’est plus nécessaire de laisser entre les mains de spécialistes et d’experts leur avenir, que le savoir vécu et produit devrait être aussi horizontal, expérientiel, équitable et juste. Elles constatent du même coup que les modes de prises de décision, même s'il y a « déconcentration et décentralisation » des pouvoirs, ne leur donnent pas nécessairement les moyens de leurs ambitions. La participation peut se définir de différentes manières, mais une chose est certaine : les acteurs sociaux en région, ceux que je connais bien, ne croient pas ou ne croient plus en la consultation. Ils veulent de la concertation.

Pour terminer, je ferai remarquer que bien que la couche d’ozone soit rétablie –  une bonne nouvelle –, les changements climatiques, eux, avec l’inertie qui les caractérise, façonneront le ou les siècles à venir. De plus, si on y ajoute les tensions sociales et la rapidité avec laquelle la vraie et la fausse information circulent aujourd’hui, le culte des individus qui multiplient les interprétations des phénomènes en fonction des préférences, des idéologies et des intérêts dominants, certes alors, « habiter le monde n’est plus une simple affaire ».

Auteur(e)

Steve Plante
Université du Québec à Rimouski

Steve Plante est professeur en sciences sociales du développement, spécialisé en dynamique des acteurs en milieu côtier et insulaire. Depuis son entrée à l’UQAR, il approfondi les questions de développement territorial sous l’angle de la résilience, de la gouvernance participative et concertative, de l’adaptation des communautés côtières, de l’engagement des communautés, de la gestion intégrée des zones côtières et d’enjeux intersectoriels. Il est directeur thématique du volet santé des communautés humaines du Réseau Québec Maritime (RQM). Il a été financé comme chercheur principal par le CRSH au programme ARUC - Connexion pour tenir des activités de transfert de connaissances sur le rôle de la facilitation dans le renforcement des capacités de résilience communautaire dans le contexte des changements climatiques, le Fonds d’action sur les Changements Climatiques (FACC) et le Fonds de recherches du Québec - Société et Culture (FRQSC). Il bénéficie d’une expérience internationale sur des questions de gouvernance des ressources naturelles et de résolution de conflits d’usages au Brésil.