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Habiter le patrimoine urbain sous le regard d’autrui : leçon goethéenne

Nos sociétés contemporaines préservent maintes traces de leur habitat ancien, souvent en leur attribuant une nouvelle vocation. Se constitue ainsi un patrimoine bâti qui, à sa manière, maintient un lien avec le passé. Parfois, ce patrimoine devient la principale raison d’être d’un lieu, voire d’une ville entière, pourvu qu’à la seule réminiscence du passé s’ajoutent des activités, des infrastructures et des services qui en stimulent la fréquentation. Dès lors, le patrimoine urbain et le tourisme forment une paire dont l’un et l’autre des éléments se confortent mutuellement. Mais cet équilibre est fragile, comme en témoignent le surtourisme et la tourismophobie, que l’on déplore de plus en plus aujourd’hui. D’où un nécessaire arbitrage politique pour se prémunir des dérives. À ce titre, l’urbanisme est interpelé au premier chef. Sa mission, en l’occurrence, est de valoriser le patrimoine urbain en considérant l’intérêt touristique, sans le réduire pour autant à cette seule fin. Il est de mise, dans ce contexte, de tenir compte des exigences et des aspirations des personnes qui habitent la ville patrimoniale. Il n’est pas inutile non plus de comprendre ce que les visiteurs y recherchent. Encore faut-il en prendre la pleine mesure. Or le témoigne de Goethe, voyageur féru d’histoire, s’avère à cet égard instructif, car il indique que le sort du patrimoine urbain offert au regard d’autrui relève autant de l’art que de la politique.

Goathe en Italie
Goethe dans la campagne romaine de J. H. W. Tischbein, 1787. Source : Wikimedias Commons.

La plupart des villes disposent d’attributs géographiques (bâtiments, lieux publics, voirie, équipements, etc.) qui, en raison de leur origine ancienne, de l’histoire dont ils témoignent ou de leur simple capacité à évoquer le passé, appartiennent, sinon contribuent, à cette vaste catégorie du patrimoine. Selon une intensité plus ou moins forte, les autorités y sont confrontées — ou pourraient l’être — au souci d’assurer la protection de ces biens patrimoniaux, d’y donner accès et de leur réserver un usage approprié. Ce défi consiste à imposer une norme ou à favoriser une pratique afin de conserver à la ville son caractère patrimonial, tout en la laissant évoluer au gré des époques qui se succèdent. Dans cette perspective, il faut tenter de réguler, au sein de la même entité urbaine, deux forces opposées pour éviter qu’elles ne s’annulent ou, au mieux, pour favoriser leur plus grand bénéfice mutuel. Telle serait la condition d’une façon responsable et appropriée d’habiter le patrimoine urbain que se partagent résidents et visiteurs. Le but étant que le patrimoine urbain garde toutes ses prérogatives sans compromettre le dynamisme de la ville qui l’abrite et les droits de ceux qui l’occupent. On peut même espérer qu’il y apporte une contribution dont lui seul est capable. Encore faut-il savoir à quoi tient cette part du dynamisme de la ville — et, du coup, de sa condition, voire de son ipséité1 — qui relève essentiellement du patrimoine urbain.

Pour poser la question du statut du patrimoine au sein de la ville, retenons une simple phrase de Goethe, tirée de son ouvrage Voyage en Italie : « Je veux voir Rome, la Rome éternelle, et non celle qui passe tous les dix ans » (Goethe, 2011 : 178 [29 décembre 1786] – « Ich will Rom sehen, das bestehende, nicht das mit jedem Jahrzehnt vorübergehende »). Cette affirmation concentre l’idée que la coexistence de la permanence et du changement est, au sein de la ville patrimoniale, aussi inexorable que difficultueuse. De plus, elle indique que l’expérience de la ville patrimoniale, au-delà ou en deçà des motifs sociaux (protection et mise en valeur) qui l’animent, se rattache à une volonté engageant la personne dans un rapport spécifique au milieu urbain. Il apparait même possible, en la décortiquant, d’esquisser une problématique générale de la ville patrimoniale. Tentons d’en tirer quelques pistes de réflexion.

  • « Je ». Un pronom de la première personne du singulier occupe le rôle du sujet et, par conséquent, structure l’énoncé : celui qui se prononce est également ce dont il est question. Si l’antécédent, en l’occurrence, est l’auteur lui-même, c’est-à-dire Goethe, il n’est pas interdit de penser qu’il pourrait également s’agir de toute autre personne s’exprimant selon sa propre subjectivité.
  • « veux ». Par un verbe à la voie active, le sujet en cause formule un vœu. La volonté est, on peut l’ambitionner, acte de liberté. Toutefois, il arrive qu’elle soit soumise à une passion, qui est un transport du corps et de l’esprit imprimé quand une personne est subjuguée. Cette personne, dès lors, bien que disant ou pensant vouloir et agir, est en réalité passive, car entrainée par une puissance extérieure, comme si elle-même était voulue et agie, voire voulue d’agir. De plus, ciblant une action à réaliser maintenant ou plus tard, le vœu goethéen traduit la condition d’un être qui, saisi par un désir spécifique, espère un bienfait. La volonté, grâce au verbe, n’est plus secrète. Par cet intermédiaire, elle interpelle d’autres personnes en les convoquant au dévoilement d’une intime visée.
  • « voir ». Le bienfait espéré, tel qu’il est nommé, tient à l’exercice d’un sens en particulier, la vue. On peut évidemment penser que tous les autres sens concourront aussi à l’expérience souhaitée, de sorte que le verbe choisi a valeur générique et signifie l’engagement de l’entière sensibilité du sujet désirant. Dans ce cas, voir serait synonyme de visiter ou de séjourner à. Il n’en demeure pas moins que l’énonciateur, en retenant le mot voir (sehen), invite à penser qu’une image — c’est-à-dire une représentation graphique, in situ ou non — est au cœur de l’expérience à laquelle le sujet aspire.
  • « Rome ». Souvent Rome symbolise à la fois toutes les villes et la ville par excellence, d’où ce surnom dont on l’honore : Urbs. Cette universalité de Rome renforce son unicité. Certes, toute ville est en soi unique, mais si Rome se distingue de toutes les autres villes, cela tient aussi au fait qu’elle seule les représente toutes. Néanmoins, cette unicité redoublée de Rome se dissout dans celle que lui confère le désir du sujet animé par l’espérance d’y communier, puisque c’est cette seule ville, et nulle autre, que le sujet veut voir, du moins à l’instant même de la déclaration de sa quête.
  • « la Rome éternelle » (ou, littéralement, « la [Rome] subsistante » — « das bestehende »). Rome est éternelle parce qu’elle subsiste et qu’elle en tire un caractère essentiel. Et comme il lui faut demeurer ce qu’elle a été, elle impose au présent l’exigence de son passé et de son avenir. L’administration d’une telle éternité devient par conséquent une incessante affaire courante. Mais suffit-il que son patrimoine bâti subsiste pour que Rome soit pensée et dite éternelle? En fait, la Rome éternelle saurait-elle exister en dehors d’un état d’esprit, lui-même entretenu par un état des mots? Des mots qui, par la force persuasive des discours, louent son ancienneté et sa continuité? Autrement dit, si Rome est éternelle, cela ne tient-il pas autant, sinon davantage, à l’interprétation qu’elle suscite, autant chez l’énonciateur que chez l’énonciataire, qu’au maintien de son intégrité physique? Si tel est le cas, ne peut-on pas concevoir que le patrimoine urbain concerne tout autant ce qui dure, ce qui est fait pour durer ou ce qui fait durer, que ce qui fait croire à la durée et la fait espérer?  
  • « et non celle qui passe tous les dix ans ». L’adverbe non exprime le refus d’une Rome qui ne serait pas éternelle. Mais tout changement est-il, dans la quête de la Rome éternelle, forcément blâmable? D’aucuns ne peuvent-ils pas lui être nécessaires? Plus encore, ne peut-on concevoir que tout nouvel élément qui évoque efficacement le passé ou la continuité puisse lui-même mériter l’éternité?

La Rome éternelle de Goethe parait donc être autant une chose que la représentation de cette chose. Et cette représentation qui double la chose elle-même semble être aussi discursive que visuelle. En effet, l’image de la Rome éternelle que suggère, chez le poète de Weimar, le verbe voir se prolonge, aux fins de l’expression du désir qu’elle suscite, dans une énonciation. Or, de même, la ville patrimoniale ne supposerait-elle pas une manière non seulement de la montrer, mais aussi de la dire? Une manière qui confinerait à ce que l’on appelle parfois art, étant donné qu’elle ne serait pas incompatible avec la propension et l’aptitude à (se) figurer par l’arrangement de choses et de mots. Car la tentation n’est-elle pas grande d’arranger la ville patrimoniale — c’est-à-dire de l’aménager et de la narrer — pour qu’elle évoque sa propre pérennité et devienne le symbole même de son éternité? Il y a là, selon nous, une question fondamentale spécifique au patrimoine, à sa géographie plus particulièrement, qui laisse entrevoir une connivence, par l’entremise du paysage, de la ville patrimoniale avec ce qui appartient à l’art, ne serait-ce parce que cette ville est un artéfact, c’est-à-dire, littéralement, un ouvrage d’art.

[...] la ville patrimoniale ne supposerait-elle pas une manière non seulement de la montrer, mais aussi de la dire? Une manière qui confinerait à ce que l’on appelle parfois art, étant donné qu’elle ne serait pas incompatible avec la propension et l’aptitude à (se) figurer par l’arrangement de choses et de mots.

GuyMercier
Québec, ville patrimoniale. Crédits photographiques : Yves Brousseau.

Bibliographie :

  • Goethe, Johann Wolfgang von (2011 [1829]) Voyage en Italie. Paris, Bartillat, traduction de Jacques Porchat.
  • Goethe, Johann Wolfgang von (1997[1829]) Italienische Reise. Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag. En ligne : gutenberg.spiegel.de/buch/italienische-reise-3682/1).
  • 1. « Ce qui fait qu'une personne, par des caractères strictement individuels, est non réductible à une autre » - http://www.cnrtl.fr

Auteur(e)

Guy Mercier
Université Laval

Source : https://www.ggr.ulaval.ca/sites/default/files/documents/Guy_Mercier/cv_guymercier_septembre_2018_-_web.pdf

Guy Mercier est, depuis 1992, professeur de géographie de l’Université Laval, où il a été nommé, en 2016, doyen de la faculté de foresterie, de géographie et de géomatique. Il fut par le passé directeur du département de géographie de l’Université Laval (2008-2015), directeur du Centre interuniversitaire d’études interdisciplinaires sur les lettres, les arts et les traditions (2000-2003) et rédacteur en chef des Cahiers de géographie du Québec (1996-2001 et de 2003-2008). Il dirige depuis 2004 la collection Géographie aux Presses de l’Université Laval. Ses recherches couvrent trois champs. Spécialiste d’histoire et d’épistémologie de la géographie, il est engagé dans une réflexion théorique sur la propriété, sur le lieu et sur la représentation, en même temps qu’il commente différents auteurs anciens, notamment Paul Vidal de la Blache. Il contribue aussi aux études urbaines en analysant la dynamique sociale sous-jacente à la revitalisation des quartiers anciens, à l’étalement urbain et à l’urbanisation diffuse. Il s’intéresse enfin à la condition géographique et à la pratique aménagiste propres au paysage, au patrimoine et à l’art public. Il a de plus publié en 2018, en collaboration avec Yves Brousseau, un atlas du Québec destiné au grand public : Le Québec d’une carte à l’autre.