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Habiter le monde au-delà de soi : de la santé améliorative à la santé écologique

La santé améliorative s’inscrit dans l’idéologie de la performance individuelle. Un exemple illustre ce phénomène : les crossfit games. Chez les jeunes, cet entraînement combine des sports d’endurance très intenses qui mènent jusqu’à rechercher la douleur physique comme critère de succès. [...]. En réalité, cette recherche de la performance chez les jeunes adultes conduit invariablement à des blessures et, à court terme, à des maladies (inflammation des articulations, problèmes biomécaniques de la colonne vertébrale, etc.). Elle ne mène ni à la santé de la personne, ni à son bien-être, mais à son contraire, à la négation de la santé : avoir mal à son corps et à son esprit dans cette quête éperdue.

Crossfit
Scéance de "crossfit". Source : Pixabay

Dans la cadre de sa programmation autour la notion d'habiter, Espace pour la vie organise trois soirées au Planétarium Rio Tinto Alcan. Des experts viennent y réfléchir avec le public sur notre façon d'habiter la nature, la planète et l'Univers. Le 11 décembre prochain, nous y retrouverons la philosophe Marie-Hélène Parizeau en conversation avec la planétologue Nathalie Cabrol, autour du thème Habiter l'univers.

La santé, quand on y réfléchit bien, est plus complexe à définir qu’il n’y paraît. Le contenu de cette notion dépend du contexte sociohistorique, des liens de la santé avec les innovations scientifiques, de ses relations avec l’État et du marché économique.

La définition classique, celle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), est que « la santé est un état de complet de bien-être physique et mental, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité ». Cette définition internationale et consensuelle de 1946 reposait sur la conviction que la santé est directement liée au bien-être économique et socioculturel des individus, et ce, dans la ligne de pensée des mouvements hygiénistes du XIXe siècle. Une des conséquences pratiques de cette définition appliquée dans les systèmes de santé des États, a été d’étendre la médicalisation de certains problèmes de société (violence, pauvreté, sexualité, reproduction) en donnant un pouvoir de normalisation sociale aux professionnels de la santé. Malgré de nombreuses critiques et quelques ajustements, cette définition de la santé perdure faute d’un nouveau consensus international.

La santé anthropotechnique

Depuis une vingtaine d’années, une nouvelle définition de la santé émerge à la faveur du développement du modèle de l’innovation technologique et de ses vagues qui se succèdent – biotechnologies, nanotechnologies et convergence NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives). Actuellement, nous sommes dans la vague de l’intelligence artificielle. Dans le domaine plus spécifique de la médecine, de nouveaux modèles concernant les traitements et la relation patient-soignant ont déployé leurs discours et leurs pratiques : médecine de précision, médecine régénérative, médecine personnalisée, médecine translationnelle, etc.

Aux marges du système de santé publique québécois ou au sein du système privé américain, une diversité de pratiques de santé a mis l’accent sur la transformation et l’amélioration corporelle ou cognitive : chirurgie esthétique à des fins de séduction ou de promotion professionnelle, psychostimulants utilisés de plus en plus tôt pour la réussite scolaire, dopage des athlètes de haut niveau, stéroïdes anabolisants pour l’apparence d’une musculature athlétique, etc. Les pratiques de transformation et d’amélioration corporelle ou cognitive, encore appelées par Jérome Goffette1 « anthropotechnie », se déclinent donc maintenant sur un autre registre que celui de la médecine construite sur le critère du pathologique dans la visée de guérir une maladie. En médecine, la maladie est pensée comme un objet externe soumis aux méthodes d’analyse et au raisonnement scientifique. Les pratiques anthropotechniques utilisent certaines techniques biomédicales, mais pour des finalités qui sont ouvertes aux modes, aux normes socioculturelles, aux désirs d’une subjectivité qui se construit en transformant son corps afin de le rendre meilleur ou plus performant.

Être mieux que bien

La santé améliorative ouvre un « marché de santé » où l’individu choisit de payer des améliorations corporelles ou cognitives en écho au discours de l’économie libérale axée sur l’efficacité et le rendement. Une nouvelle définition de la santé s’en dégage : « être mieux que bien » - better than well. Dès 2003, le rapport américain Beyond Therapy, du President’s Council on Bioethics, examinait les différents scénarios possibles des modifications génétiques individuelles (« le désir d’avoir de meilleurs enfants, le désir d’être plus performant, le désir de maintenir un corps sans âge, le désir d’avoir un esprit heureux »). Aux États-Unis, le critère du thérapeutique semblait alors abandonné comme limite a priori qui structurait tant la recherche biomédicale que la disponibilité des techniques médicales au profit du critère d’amélioration, incluant l’amélioration génétique.

La santé améliorative s’inscrit dans l’idéologie de la performance individuelle. Un exemple illustre ce phénomène : les crossfit games. Chez les jeunes, cet entraînement combine des sports d’endurance très intenses qui mènent jusqu’à rechercher la douleur physique comme critère de succès. Le dépassement de soi s’exacerbe dans une toute-puissance sur son corps. Cette quête sans limite fait écho à celle de la performance de l’athlète de haut niveau ou du superhéros invincible et immortel de la culture cinématographique américaine chère aux trans/post-humanistes. En réalité, cette recherche de la performance chez les jeunes adultes conduit invariablement à des blessures et, à court terme, à des maladies (inflammation des articulations, problèmes biomécaniques de la colonne vertébrale, etc.). Elle ne mène ni à la santé de la personne, ni à son bien-être, mais à son contraire, à la négation de la santé : avoir mal à son corps et à son esprit dans cette quête éperdue.

La santé dans un habitat en surchauffe

Comment sortir de ce repli sur soi porté par la santé améliorative? À l’heure des changements climatiques, d’autres forces commencent à influencer notre perception et notre compréhension du monde ainsi que celle de notre santé. Dans le dernier rapport du GIEC Climate Change 2014: Impacts, Adaptation and Vulnerability, le chapitre 11, de plus de 700 pages, est consacré aux conséquences des changements climatiques sur la santé des populations humaines. Parmi les incidences directes, on note que les changements climatiques, en induisant une augmentation globale de la température, d’une part, provoquent déjà l’extension de maladies infectieuses (malaria, dengue, encéphalite transmise par les tiques), et, d’autre part, influencent la capacité d’adaptation des êtres humains aux variations thermiques. D’autres conséquences sont indirectes : les catastrophes comme les sécheresses, les tempêtes ou les inondations accentuent le phénomène des maladies liées à l’eau potable contaminée (choléra, infections bactériennes). Les variations climatiques modifient aussi la production agricole et la disponibilité des aliments, ce qui a des effets sur la nutrition humaine. La pollution atmosphérique s’accroît dans les villes sous l’effet de la production de CO2 (voitures, camions). L’augmentation de la température et les vagues de chaleur en milieu urbain créent des pics de pollution avec une augmentation de la quantité d’ozone et des particules fines. Les problèmes de santé respiratoire (asthmes, allergies) se multiplient. Le rapport du GIEC conclut que l’adaptation sociale et l’adaptation des systèmes biologiques seront de plus en plus difficiles si rien ne change. On y explique qu’il reste possible d’améliorer la santé de tous en s’attaquant directement à la production des gaz à effet de serre et en choisissant des sources d’énergie propre.

Vers une santé écologique

Ce que dessine ici le rapport du GIEC concerne la nécessité d’un changement important des habitudes de vie moderne. Le mode de vie occidental n’est ni durable ni universalisable pour que tous soient en santé. Les bases de la santé pour tous et non pour quelques-uns, esquissées ici, impliquent notamment pour les pays riches, comme le Québec, des transports moins producteurs de CO2 pour avoir un air de qualité, l’exercice physique (transport actif), une alimentation moins carnivore.  Cette façon de penser ouvre sur une conception de la santé écologique. Inclure l’environnement ne se réduit pas à évaluer des risques sur la santé humaine.  La santé écologique se conçoit dans la relation au milieu, qu’il soit naturel ou artificiel2. Une telle relation se présente comme une source de nouvelles valeurs individuelles et collectives qui prend au sérieux les enjeux des changements climatiques et la nécessité de modifier nos comportements collectifs dans notre façon d’habiter la Terre. Des valeurs telles que la résilience, la frugalité, la justice modèlent une conception de la santé écologique en pensant la durabilité de notre monde afin d’en prendre soin. Par-delà la mortalité humaine niée par le post-humanisme des super-héros, la santé écologique ouvre sur des formes de transmission générationnelle pour mieux vivre collectivement et individuellement sur la Terre en interrelation avec les autres vivants et les écosystèmes dont nous dépendons.

  • 1. Goffette Jérome, 2006, « Naissance de l’anthropotechnie. De la médecine au modelage humain », Paris, Vrin.
  • 2. M.-H. Parizeau, 2018, « Les changements climatiques et les enjeux de santé. Vers une santé écologique ? », dans Rémi Beau, Catherine Larrère (éd.), « Penser l’Anthropocène », Paris, Presses de Sciences Po, p. 219-223.

Auteur(e)

Marie-Hélène Parizeau
Université Laval

Marie-Hélène a été engagée comme professeur adjoint à l’Université Laval en 1987 après un doctorat en philosophie soutenu à l’Université de Paris XII, Créteil, Val-de-Marne en 1988, sous la direction d'Anne Fagot-Largeault, maintenant professeur émérite au Collège de France. Elle avait obtenu auparavant un DEA en histoire des idées et des mentalités en 1984 à la même université, une maîtrise en philosophie de l’Université de Montréal en 1983 et un Baccalauréat spécialisé en sciences biologiques de l’Université de Montréal, en 1980. Membre de la COMEST (Commission mondiale de l’éthique des connaissances scientifiques et des technologies) de l’UNESCO depuis 2012, elle en a été élue présidente en septembre 2015 et réélue en 2017. Marie-Hélène Parizeau a été membre de la Commission d’éthique de programme européen Agreen Skills portant sur l’agriculture, l’environnement, les aliments et la santé animale de 2013 à 2018. Elle a été également membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie (CEST) du Gouvernement du Québec de 2010 à 2015. Par ailleurs, elle a dirigé le Réseau Québécois NE3LS (réseau de connaissance sur les impacts éthiques, environnementaux, économiques, légaux, sociaux des nanotechnologies) de 2014.-2016.  Enfin, elle est membre du comité scientifique de l’Institut Mallet pour l’avancement de la culture philanthropique à Québec. De septembre 2017 à juin 2018, elle était chroniqueuse régulière à l’émission scientifique Les années lumière de Radio-Canada dans la rubrique « Science critique ».

Source : http://www.fp.ulaval.ca/faculte/personnel/professeurs-reguliers/marie-helene-parizeau/