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22 septembre 2020
André C. Drainville
Université Laval
Dossier:

Il est convenu que nous faisons face à une crise systémique à l’échelle planétaire…

André C. Drainville
André C. Drainville. Source : photographie tirée du film  André Drainville @Thinking Africa, réalisé par Aryan Kaganof, de l’Africa Noise Foundation - https://vimeo.com/196144143

Convenir d’emblée d’une crise systémique, c’est récuser la possibilité que crise et système ne puissent faire qu’un; rapporter cette convention à l’échelle planétaire, c’est présumer d’un arrangement scalaire des choses, du plus local au plus global; situer ‘nous’ face à la crise, c’est interpeller le sujet dans la présomption de son existence préalable, en l’enjoignant à se redéfinir, pertinemment et rapidement.

Tout cela demande à être examiné de manière critique, en pensant dans la durée plutôt que dans l’urgence, en ne convenant rien du rapport entre crise et système, sans présumer que le local et le global sont des choses exclusives l’une à l’autre, ni que la seconde contient ou surdétermine la première. Et, crise ou pas crise, il ne faut jamais penser le sujet, même global, autrement que dans le rapport qu’il entretient aux circonstances dans lesquelles il se fait.

Et, crise ou pas crise, il ne faut jamais penser le sujet, même global, autrement que dans le rapport qu’il entretient aux circonstances dans lesquelles il se fait.

Entre la fin du XVe siècle et le milieu des années 1970, l’ordre mondial s'est transformé d'un arrangement polycentrique d’ensembles politiques relativement disparates, et plus ou moins reliées les uns aux autres par le commerce au long cours, en un système hiérarchisé de relations sociales fixées à des États territoriaux. Voilà le capitalisme réellement existant à l’échelle du monde, tel qu’il a pris forme sur 500 ans, à l’intersection de l’ordre politique impérial, de l’ordre patriarcal de la reproduction et de l’ordre raciste blanc. Voilà comment, pour reprendre Marx, la bourgeoisie a fait un monde à son image.

Semblables à l’ordre du monde, les disciplines dans lesquelles se déclinait le régime de savoir ayant émergé dans ce contexte (appelons cela la modernité coloniale), se définissaient dans leur rapport à des choses et objets qu’elles situaient de part et d’autre d’une frontière ontologique présumée entre le dedans et le dehors des formations sociales nationales : dedans, figées dans la présomption du caractère immuablement situé des sociétés et des peuples, il y avait l’anthropologie des primitifs et la sociologie des sociétés, ainsi que la part de l’histoire qui s’intéressait aux citoyens, nations, peuples, etc.; dehors, il y avait la science politique et les relations internationales, l’histoire monumentale des soldats et des diplomates, et l’administration coloniale. Entre le local et le global, dans ce qu’Edward Said1 et Homi Bhabha2 nommèrent le « troisième espace », il n’y avait rien ni personne. 

Dans le régime colonial de savoir, les concepts de crise et de système étaient peu utilisés, et ce que la dialectique local-global avait de constituant n’était pas mieux considérée.

L’exterminisme de la guerre froide (dont l’historien E.P.Thompson disait qu’il ne répondait à aucune autre logique qu’à sa propre irrationalité3 ) fût le dernier acte de la mise en ordre coloniale du monde, la mutually assured destruction, son dernier chantage4. Invoquant la menace de l’annihilation nucléaire, cet exterminisme installait un état d’urgence permanent, qui pressait les sociétés à se constituer dans la protection d’elles-mêmes, réduisant la vie à la survie. Confinement dites-vous?

Après la guerre froide et la « fin de l’histoire », le néo-libéralisme, ayant pris forme dans une nébuleuse de lieux retirés (la Banque des Règlements Internationaux, la Commission Trilatérale, la Société du Mont Pèlerin, etc.), tentât d’imposer une première stratégie, autoritaire, de sortie de crise. There is no such thing as society, confia Margaret Thatcher à la revue féminine Women’s Own; Sometimes democracy must be bathed in blood, dixit son ami Pinochet, en anglais, au magazine Time, quelques jours après son coup d’État. Voilà qui dit bien l’intention de ce que Kees van der Pijl nomma la contre-révolution du capital transnational5 .

Après la guerre froide et la « fin de l’histoire », le néo-libéralisme, ayant pris forme dans une nébuleuse de lieux retirés (la Banque des Règlements Internationaux, la Commission Trilatérale, la Société du Mont Pèlerin, etc.), tentât d’imposer une première stratégie, autoritaire, de sortie de crise.

Mais aussitôt le néolibéralisme no society mis en politique, les résistances (grèves, émeutes dites ‘du FMI’, etc.) firent grimper ses coûts de friction au-delà de l’acceptable – selon l’aveu même de la Banque Mondiale6 . Coûteuse la répression, exagérée la ponction du dictateur. Alors, la mise en ordre des rapports sociaux dans l’économie mondiale prit la forme d’un vaste programme de construction sociale (et la discipline des relations internationale emprunta le virage constructiviste). Chacun à sa manière et dans son domaine de compétence, les organes de gestion de l’économie mondiale s’évertuèrent à mettre en place les éléments d’une vaste architecture de collaboration basée sur la résolution acritique d’une infinité d’enjeux et de problèmes (la Banque Mondiale dit « environmental and social issues »). Encourageant les innovations sociales, fédérant les meilleures best practices, matières brutes du consensus à venir, elles veulent circonscrire les limites d’une « société civile globale » autorégulée, instance unidimensionnelle parfaitement engluée dans la raison pratique7 .

La « gouverne globale » est le nom de cette entreprise, qui est le programme politique de ce que David Harvey a nommé « l’accumulation par dépossession »8 . Là où celle-ci sépare les gens de leur richesses accumulées pour ravitailler le capital en capital (en termes techniques, cela s’appelle « l’accumulation primitive »), celle-là institue des situations/problèmes indépassables, dépossédant les êtres humains de la possibilité de se constituer sujets de leur propre histoire.

Il y a une quinzaine d’années, Naomi Klein publiait The Shock Doctrine9, où elle faisait l’argument que la mise en ordre capitaliste du monde s’impose, manière no society, par le biais des crises qu’elle provoque (la guerre des Malouines, la crise financière en Asie, etc.), ou dont elle se saisit (l’ouragan Katrina). Depuis, le choc s’est institué. Objectivées en issues, les crises sont devenues permanentes; leur gestion est une modalité ordinaire de la constitution sociale.

Exterministe à sa manière, la « gouverne globale » exerce son propre chantage, menaçant de crises qui résulteraient de problèmes non ou mal résolus, de manière non-durable, c’est à dire contraires à l’ordre en place. Dans cet ordre des choses, les êtres humains ne sont pas fixés aux formations sociales nationales, mais à un processus global et intégré de résolution de problèmes isolés les uns des autres. Utilité et pertinence sont les qualités premières des parties constituants de la « société civile globale », dans l’ignorance des sujets existant dans les tiers espaces entre les issues, là où risquerait de se constituer des ‘nous’ moins malléables10.

Ainsi, voilà crises, système et planète réunis, et ‘nous’ situés non pas face à l’histoire comme à une extériorité, mais dedans, comme en nous-mêmes.

Appelons « nouvelle économie du savoir » le régime qui, dans le contexte de la « gouverne globale », établit les conditions de la vérité. Subsumant le savoir à l’économie, il assujettit les disciplines à l’impératif de résolution des problèmes. « Crise », « innovation sociale », « best practices » (comme dans le réseau de la Banque Mondiale pour l’innovation climatique), « acceptabilité », « sécurité », « partenariat », sont ses mots-clés, la « nouvelle société du savoir » son instance privilégiée. Nous qui réfléchissons à la crise systémique et à ses solutions n’œuvrons pas ailleurs que dedans cette machinerie.

Appelons « nouvelle économie du savoir » le régime qui, dans le contexte de la « gouverne globale », établit les conditions de la vérité. Subsumant le savoir à l’économie, il assujettit les disciplines à l’impératif de résolution des problèmes. « Crise », « innovation sociale », « best practices » (comme dans le réseau de la Banque Mondiale pour l’innovation climatique), « acceptabilité », « sécurité », « partenariat », sont ses mots-clés, la « nouvelle société du savoir » son instance privilégiée. Nous qui réfléchissons à la crise systémique et à ses solutions n’œuvrons pas ailleurs que dedans cette machinerie.

Références :

  • Bhabha, Homi K., and Jonathan Rutherford. 2006. « Third space ».  Multitudes (3):95-107.
  • Drainville, André C. 2004. Contesting globalization: Space and place in the world economy: Routledge.
  • Harvey, David. 2003. "The 'New' Imperialism: Accumulation by Dispossession."  Socialist Register:63-88.
  • Klein, Naomi. 2007. The shock doctrine: The rise of disaster capitalism: Macmillan.
  • Mondiale, Banque. 1993. Obtenir des Résultats: Ce que la Banque Mondiale veut faire pour mieux agir sur le développement. Washington: World Bank.
  • Pijl, Kees van der. 1984. The Making of an Atlantic Ruling Class. London: Verso.
  • Said, Edward W. 2012. Out of place: A Memoir: Vintage.
  • Thompson, Edward Palmer. 1983. L'exterminisme: armement nucléaire et pacifisme. Vol. 4: Presses Universitaires de France-PUF.
  • 1. Said 2012
  • 2. Bhabha and Rutherford 2006
  • 3. Thompson 1983
  • 4. L’expression ‘mutually assured destruction’, attribuée à Donald Brennan, de la Hudson Institute, fait référence à la doctrine stratégique dominante aux Etats-Unis pendant la guerre froide. Elle pousse la théorie de la dissuasion à son extrème limite: deux États antagonistes se menacant mutuellement d’anihilation développeraient, dans l’équilibre de leur peurs, une communauté d’intérêt qui les empêcheraient de passer à l’acte.
  • 5. Pijl 1984
  • 6. Mondiale 1993
  • 7. Drainville 2004
  • 8. Harvey 2003
  • 9. Klein 2007
  • 10. Il en irait de même des sujets qui traverseraient de manière autonome la ligne du temps en rapport à laquelle se situe la ‘gouverne globale’. Celle-ci intègre les nouvelles identités fixées à la nature, figées par le pardon colonial ou réduites à la victimité, et récuse celles qui entretiennent un rapport constituant au passé. Le mouvement Black Life Matter, désigné Black Identity Extremists par le FBI, est un bon exemple de ce qui n’a pas (encore) été intégré par la gouverne. Peut-être cela viendra-t-il. L’Empire intègre tout, écrivaient Négri & Hardt.

Auteur(e)

  • André C. Drainville
    Université Laval

    Le Professeur Drainville a publié deux livres sur les formes de résistances à la mise en ordre de l’économie-monde capitaliste : Contesting Globalization: Space and Place in the World Economy. 2004 (Londres: Routledge); A History of World Order and Resistance : The Making and Unmaking of Global Subjects. 2012 (Londres: Routledge).  Il a aussi publié deux romans : The Yellow Notebooks of Valérien Francoeur a été traduit et publié, d’abord en français (Les Carnets jaunes de Valérien Francoeur, qui a crevé quelques enflés, 2002 (trad. Michel St-Germain, Montréal : L’Effet Pourpre), puis en roumain 2002. (Eu, Valérien Francoeur, care mi-am împuşcat colegii 2002. (trad. Fiona Dobrescu Bucarest: Editura Cartea Româneascǎ). Il travaille simultanément à la rédaction d'une monographie savante intitulée Freedom in Academic Situations: A Transnational History of Academic Resistances, et d’un troisième roman, son premier en français : Soi-Disant Pete

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