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Frédérique-Emmanuelle Lessard, Université de Montréal

Environ un étudiant sur cinq rapporte des symptômes dépressifs suffisamment sévères pour nécessiter des soins thérapeutiques immédiats, alors que 3% rapportent être en burnout.

2016-12 FE LessardLes études offrent un environnement agréable où il est possible de débattre, de faire évoluer ses réflexions et sa vision du monde, mais, le milieu universitaire recèle également une face cachée où sourd un malaise. Un mal-être, en fait, qui n’atteint pas que les professeurs (Dossier Santé psychologique des chercheurs, juin 2016).

Une enquête1 menée par la FAÉCUM et l’Université de Montréal à l’hiver 2016 montre que la population étudiante présente plus de détresse psychologique que la population générale. Environ un étudiant sur cinq rapporte des symptômes dépressifs suffisamment sévères pour nécessiter des soins thérapeutiques immédiats, alors que 3% rapportent être en burnout et que 7,8% ont sérieusement songé à s’enlever la vie au cours des 12 derniers mois, ce qui est relativement élevé lorsqu’on compare aux 2 à 3% qu’on retrouve chez la population du même âge2 .

Prémisses de l’enquête en ligne

Au cours de mon année comme exécutante de la FAÉCUM, l’une de mes missions était de réaliser un état des lieux sur la santé psychologique étudiante à l’Université de Montréal. Rien de moins. Mais plus qu’un état des lieux, j’ai proposé que l’on identifie aussi des moyens d’action. De ce fait, la réalisation d’une enquête a été envisagée. Cette enquête serait construite autour des variables reliées pouvant influencer négativement un état d’être; et parmi ces variables, nous allions retenir celles où le lieu d’étude pouvait jouer un rôle. Les questions sur les relations de couple, par exemple, étaient exclues et celles touchant le sentiment de solitude, retenues. Au final, une vingtaine de variables ont fait la courte liste.

Environ un étudiant sur cinq rapporte des symptômes dépressifs suffisamment sévères pour nécessiter des soins thérapeutiques immédiats.

Quelques données sur l’enquête

Concernée par un tel sujet, l’Université de Montréal a offert sa collaboration. Elle a participé au choix des variables, à la diffusion et elle y a apporté son soutien financier. Cette enquête en ligne a été gérée par une firme professionnelle afin d’en assurer le bon déroulement, la sécurité et la confidentialité des données.

Les quelque 40,000 étudiants membres de la FAÉCUM ont été invités à répondre à un questionnaire d’environ 130 questions et 10,095 y ont répondu. Témoignant, selon moi, du fait que cette question « touche » bien les étudiants au premier plan.
•    6961 répondants du premier cycle
•    2188 répondants du 2e cycle
•    946 répondants du 3e cycle

L’avis détaillé de la FAÉCUM de près de 200 pages est disponible en ligne, et je vous invite à le parcourir.

En parallèle, un groupe de discussion

Dans le cadre de mes fonctions, tous les mois je coordonnais un conseil constitué des représentants aux affaires académiques des différentes associations étudiantes de cycles supérieurs (le Conseil des études supérieures de la FAÉCUM). Tous les grands domaines (sciences naturelles et génie, santé, et sciences humaines, sociales, arts et lettres) sont représentés.

Pour appuyer, l’enquête en ligne, l’une de ces rencontres a porté sur la question de la santé mentale. Quelque 25 personnes étaient présentes. La réussite étudiante a été un sujet abordé largement par le groupe de discussion. Le principal constat est que les indicateurs institutionnels de la réussite étudiante sont rarement bien alignés avec le sentiment de réussite vécu par les étudiants.

Les indicateurs institutionnels de la réussite étudiante sont rarement bien alignés avec le sentiment de réussite vécu par les étudiants.

Le groupe souligne, par exemple, que dans certains départements, au premier cycle, le manque de ressources financières et humaines oblige les professeurs à utiliser des examens à choix multiples, corrigés par un scanner électronique, où la compréhension de la matière est remplacée par la mémorisation de listes et de mots clé. Les travaux sont en voie de disparition et lorsqu’ils surgissent dans un cours « téméraire », ils se font en équipe, afin que l’auxiliaire d’enseignement ne dépasse pas trop les heures qu’on lui paie pour corriger.

Aux cycles supérieurs, la réussite d’un étudiant dépend parfois plus de son financement que de son potentiel. Celui qui n’a pas de bourse travaille à temps partiel pour compléter l’aide financière aux études. Pendant que ses collègues financés sont payés pour travailler sur leurs projets d’études, l’étudiant non financé perd une vingtaine d’heures par semaine pour se payer une place dans le groupe de recherche.

Un autre constat qui touche certains étudiants aux cycles supérieurs concerne le fait que l’institution met de la pression pour qu’ils obtiennent leur diplôme à l’intérieur d’un délai précis, car après un nombre calculé de sessions, le financement gouvernemental que reçoit l’université pour un étudiant cesse. Le problème est que l’encadrement fourni et les projets de recherche entamés ne permettent pas toujours à l’étudiant de progresser aussi rapidement.

Quelques pistes d’analyse : de la parole à la théorie

Ayant été véritablement au cœur de toute cette opération de la FAÉCUM, et étant de plus doctorante en psychologie, permettez-moi ici de vous faire part de mes observations au regard des données recueillies, des témoignages entendus.

D’abord, lorsqu’on regarde les variables de l’enquête en ligne qui sont les plus étroitement liées à la détresse psychologique, aux symptômes dépressifs, au burnout, aux idéations suicidaires et aux tentatives de suicide, la variable qui remporte « la médaille d’or » est le sentiment de solitude. Celui-ci était mesuré par des questions portant sur le manque d’affiliation, le sentiment de rejet et le sentiment d’être isolé. Au premier cycle, cette variable est suivie de près par le sentiment de ne pas être soutenu par ses collègues, alors qu’aux cycles supérieurs, la deuxième place revient au sentiment de ne pas pouvoir être authentique avec ses collègues du laboratoire de recherche. Me vient en tête, cette idée de faire réellement partie de la gang.

Lorsqu’on regarde les variables de l’enquête en ligne qui sont les plus étroitement liées à la détresse psychologique, aux symptômes dépressifs, au burnout, aux idéations suicidaires et aux tentatives de suicide, la variable qui remporte « la médaille d’or » est le sentiment de solitude.

Ce résultat rejoint un autre constat du groupe de discussion qui portait sur l’importance de ne pas se sentir seul pendant ses études. Les études sont ponctuées de défis qu’il est important de partager avec ses collègues pour se sentir compris et soutenu. Sans cela, les contraintes vécues et les frustrations peuvent devenir aliénantes pour une personne.

Dans le dossier de juin 2016 du présent magazine, le psychologue Jacques Forest y introduit la théorie de l’autodétermination2 , tout en y présentant la relation entre les types de motivations et la santé psychologique3 . En bref, cette théorie indique qu’il y a trois besoins fondamentaux et universels chez l’être humain : la compétence, l’autonomie et l’affiliation.

Lorsque ces besoins sont comblés au travail ou aux études, on observe que les personnes seront davantage motivées parce que leur travail leur procure sens et plaisir; sans surprise, ils présenteront des signes d’une bonne santé psychologique. Cependant, lorsque ces besoins sont frustrés, les personnes seront davantage motivées par la démonstration de leurs accomplissements (problème d’égo) et par les gains externes (ex. : financiers), et de ce fait, ils présenteront plus souvent des signes de détresse psychologique. Les informations collectées dans l’enquête et dans le groupe de discussion pointent exactement dans cette direction.

Le besoin de compétence exprimé par cette théorie se traduit chez les étudiants par le besoin de sentir que l’évaluation de leur réussite est bel et bien calquée sur les habiletés acquises pendant leurs études et que l’on met à leur disposition les moyens qu’il faut pour réussir. Côté autonomie, la théorie nous dit que toute personne a besoin de sentir qu’elle peut être authentique avec son entourage, ce qui est exactement rapporté par les étudiants aux cycles supérieurs  : ceux qui sentaient la possibilité d’être sincères et vrais avec leurs collègues rapportaient moins de symptômes d’une mauvaise santé psychologique. Finalement, en ce qui concerne le besoin d’affiliation, les étudiants qui se sentent rejetés ou isolés sont ceux qui ont présenté le plus de symptômes de mal-être.

Une solution durable?

En regard de ce que nous dit la théorie de l’autodétermination et ce dont témoignent les quelque 10 000 étudiants interpellés par la FAÉCUM et l’Université de Montréal au printemps dernier, si on veut améliorer la santé psychologique étudiante, il faudrait agir sur trois éléments qui ont l’avantage d’être des besoins universels : le sentiment de compétence, le sentiment d’autonomie et le sentiment d’affiliation.

Si on veut améliorer la santé psychologique étudiante, il faudrait agir sur trois éléments qui ont l’avantage d’être des besoins universels : le sentiment de compétence, le sentiment d’autonomie et le sentiment d’affiliation.

Pour répondre à ces trois besoins, il faudrait, entre, autres, augmenter les ressources nécessaires à leur réussite, leur donner des défis réalistes et diminuer les obstacles qui les empêcheront de combler leurs besoins. Le temps est venu de se poser les questions suivantes : Comment est-il possible de mettre en place une culture de respect et d’inclusion dans chaque classe, chaque laboratoire de recherche et à chaque événement social? Comment mesurer la réussite étudiante pour qu’elle corresponde au sentiment d’accomplissement vécu par les étudiants? Quelles ressources peut-on mettre à la disposition des étudiants de différents cycles d’études pour qu’ils réussissent? Quels sont les obstacles qui les y empêchent?

Un fait rassurant est que l’Université de Montréal est assez proactive dans plusieurs de ces dossiers. La contribution de l’institution à l’enquête réalisée au printemps ne fait que démontrer une fois de plus la priorité qu’il faut leur accorder pour une meilleure santé psychologique étudiante.

  • 1 Les données utilisées pour la réalisation de cette recherche ont été obtenues grâce à la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAÉCUM) et à l’Université de Montréal.
  • 2 a b Deci, E. L., & Ryan, R. M. (1985). Intrinsic motivation and self- determination in human behavior. New York: Plenum.
  • 3Gagné, M., Forest, J., Vansteenkiste, M., et al. (2014). The multidimensional work motivation scale : validation evidence in seven languages and nine countries. European Journal of Work and Organizational Psychology.

  • Frédérique-Emmanuelle Lessard
    Université de Montréal

    Frédérique-Emmanuelle Lessard est actuellement doctorante en psychologie du travail à l’Université de Montréal. Elle a mis sur pied une large enquête sur la santé mentale étudiante auxquels ont répondu plus de 10 000 étudiants du campus de l’Université de Montréal. Lorsqu’elle sera diplômée, elle souhaite travailler dans le développement organisationnel et contribuer à améliorer la santé mentale des travailleurs d’aujourd’hui.

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Commentaires

Le présent dossier porte sur cette délicate question de la santé psychologique des étudiant-e-s chercheur-se-s. Depuis quelques années circulent beaucoup des données autour du mal-être étudiant; dont l'enquête, à paraitre bientôt, sur la santé psychologique réalisée auprès de quelque 40,000 étudiants de l'Université de Montréal, dont 10,095 qui ont pris la peine de répondre aux 130 questions... Ce n'est pas rien.

Corédaction : Geneviève Belleville et Flore Morneau-Sévigny, Université Laval

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