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5 juin 2015
Sébastien Danan
Journaliste

Cette « méconnaissance intéressée » de la condition animale, que Derrida impute à Heidegger, jette les bases d’un humanisme dangereux où l’homme est centre et fin de toutes choses.

[Colloque 307: Expérience, expertise et expérimentation : Congrès annuel de la Société de philosophie du Québec]

Chaque année entre 50 et 100 millions de vertébrés font l’objet d’expérimentations. La cruauté envers les animaux d’élevage répugne mais on pense rarement à ceux qui finissent sacrifiés sur l’autel de la science, et encore moins aux préceptes éthiques qui ont permis cette appropriation de l’animal dans nos cultures occidentales.

Loin de nous servir un état des lieux cru et sanglant de la condition animale aujourd’hui, Jean-François Perrier, codirecteur de la revue Phares et étudiant en maîtrise de philosophie à l’Université Laval, propose de relire Heidegger et sa conception de l’animalité, prévalente aujourd’hui, en introduisant la pensée de Jacques Derrida.

Mammifères vertébrés, les hommes font partie du règne animal. « L’âme de tous les êtres vivants est la même, seul le corps diffère » selon Hippocrate. Heidegger, lui, sépare l’homme de l’animal. Le premier est « être configurateur de monde », le second est dans un état d’être caractérisé par « une pauvreté en monde ».

De la fourmi à l’éléphant, les animaux configurent pourtant leurs habitats. Mais Heidegger maintient la différence d’être entre hommes et animaux en introduisant la distinction entre âme et corps. Selon le penseur, l’homme vit et existe car il éprouve l’expérience de la finitude, de l’esseulement, de sa singularité; il sait et voit sa propre mort. La perception et l’attitude sont les propres de l’homme : il agit par pulsions, par sa volonté, il est extatique. A l’inverse, l’animal vit, mais dépourvu d’âme, il n’existe pas, et ne peut non plus mourir. L’animal n’a pas d’attitude mais des comportements : il s’affaire de manière compulsionnelle, pris dans un cercle d’inhibitions et de désinhibitions. Corps sans âme, l’animal est enstatique, c’est une machine.

Animal on est mal

Gérard Manset aurait pu écrire sa célèbre chanson après avoir lu Heidegger. Le penseur, à l’approche cartésienne, définit l’humanité en sa différence, dichotomique, d’avec l’animalité. Les deux termes s’excluent mutuellement. Plus encore, l’état d’être de l’animal est défini en fonction et après l’état d’être de l’homme. On comprend alors quelle boite de Pandore vient de s’ouvrir : l’animal sert à définir l’homme, c’est le machin, la machine, la chose de l’homme. Presque toutes les avancées médicales importantes du 20ème siècle sont issues de l’expérimentation animale. Notre humanité s’en porte-t-elle mieux ?

Heidegger, feu, répondrait indubitablement « oui »; le legs de sa pensée pèse encore lourd dans l’esprit collectif et le milieu de la recherche. Jean-François Perrier, invoquant l’apport de Derrida, soutient que « non », et prouve que l’humanisme heideggérien scie la branche sur laquelle elle hisse l’homme.

Jeu dangereux de l’éthique égocentrique

D’abord, Derrida souligne l’aporie de la pensée d’Heidegger : définir l’humanité et l’animalité dans l’opposition, c’est offrir une vue réductrice et fausse de l’homme et de l’animal. Ni l’un ni l’autre ne s’inscrivent forcément dans les domaines du possible ou de l’impossible, l’animal peut très bien accéder à l’existence. Combien de cartoons Disney devra-t-on encore avaler pour se convaincre enfin que les animaux ont une attitude et savent, à leur manière, parler ?  

Cette « méconnaissance intéressée » de la condition animale, que Derrida impute à Heidegger, jette les bases d’un humanisme dangereux où l’homme est centre et fin de toutes choses. On en tire un système juridique qui reconnait en tous points la supériorité de l’homme sur l’animal et une certaine forme d’arrogance dans notre responsabilité de protéger quand même ce dernier par quelques lois. Jean-François Perrier va plus loin et expose le paradoxe d’un tel système, qui roule à la dichotomie : légiférer, c’est définir une zone de droit, mais c’est aussi en créer une autre, grise, hors du droit, de possibilités les plus sordides quant au traitement des animaux.

Tant qu’elle reste entre hommes, l’éthique est narcissique, or on connait le destin de Narcisse… Isoler l’animalité de l’humanité, c’est faire perdurer un système où inclure l’un implique exclure l’autre, où l’individu s’affirme au détriment de toute autre chose : nous voilà rendus à la guerre, au génocide, au ravage environnemental, aux dominations de tous genres…

Jacques Derrida et Jean-François Perrier nous proposent un autre humanisme, où humanité et animalité ne sont pas antagoniques mais définis de manière dynamique, au sein d’un système holiste. Il en va de la cohérence morale de l’homme et de la pérennité de notre planète.  

Auteur(e)

  • Sébastien Danan
    Journaliste
    Présentation de l’auteurSébastien Danan est diplômé de l’Institut de la Communication et des Médias de l’Université Stendhal, Grenoble, et plus anciennement de l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. Bilingue et touche à tout, Il a travaillé et vécu en France, en Angleterre, le pays de son enfance, en Afrique du Sud, au Luxembourg et en Turquie, dans la communication mais aussi comme assistant de prof, technicien de théâtre et ouvrier du bâtiment, entre autres. Abreuvant sa soif de vadrouille et de découverte des cultures, il se trouve maintenant en stage à l’Acfas jusqu’à fin août, et participe donc au Congrès à Rimouski. Photographe et blogueur (shakeabone.wordpress.com), son expérience d’écriture est surtout académique et embrasse les sciences sociales, mais Sébastien aime rendre compte de tous genres de sujets, non sans un brin d’humour.

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