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De la division genrée du travail scientifique

Bien que les femmes soient de plus en plus présentes dans ces rôles de leadership, elles ne comptent encore que pour 25% des derniers auteurs des articles savants. Les équipes de recherches sont donc principalement menées par des hommes, et le crédit associé aux découvertes leur revient de façon prédominante.

Vincent et Cassidy
Vincent Larivière et Cassidy R. Sugimoto

Collaboration, capital et responsabilité

La science est un travail d’équipe. Depuis plusieurs décennies déjà, la quasi-totalité des articles en sciences médicales, naturelles, et sociales est réalisée en collaboration, et ces collaborations prennent une taille de plus en plus importante. En effet, les listes d’auteurs sont passées, en près de 40 ans, d’une moyenne de 1.7 à 3.6 en sciences sociales, de 2.8 à 8.31 en sciences naturelles, et de 3.6 à 11.0 en sciences médicales.

Ces changements dans l’organisation du travail scientifique ont également généré certaines tensions entre l’attribution du capital scientifique aux auteurs et leur responsabilité quant à ce capital. Ainsi, il y a deux décennies, des éditeurs du domaine de la médecine — où ces enjeux relatifs à la responsabilité peuvent prendre une tournure dramatique — ont soutenu que l’augmentation de la collaboration avait diminué la responsabilité individuelle des auteurs, sans toutefois avoir réduit leur capital scientifique2. Afin de rétablir cet équilibre, ces éditeurs ont donc suggéré aux revues savantes de spécifier la contribution de chaque auteur à l’article. Cette pratique a rapidement été intégrée par bon nombre de revues, dont celles de la Public Library of Science (PLOS)3

Qui fait quoi?

En plus de permettre l’attribution du crédit et de la responsabilité des découvertes scientifiques, les énoncés de contribution fournissent une lentille unique à l’étude des différences de genre dans la production de connaissances. Ainsi, l’analyse de la revue PLOS ONE a montré que l’expérimentation était 1.5 fois plus susceptible d’être effectuée par des femmes, alors que les quatre autres contributions (analyse, design, contribution de ressources et rédaction) étaient légèrement plus susceptibles d’être effectuées par des hommes4

Les énoncés ont récemment été standardisés à travers la typologie CRediT (Contributor Roles Taxonomy5), également adoptée par PLOS en 2016. La typologie CRediT subdivise et élargit les cinq contributions historiquement utilisées par PLOS en 14 contributions plus précises. Par exemple, alors que la typologie originale n’incluait que la contribution écriture, CRediT distingue les auteurs ayant rédigé le manuscrit original de ceux l’ayant révisé. En outre, CRediT inclut des contributions absentes de la typologie précédente, telles l’acquisition de financement, l’administration des projets, ainsi que la visualisation et la gestion de données.

Larivière figure 1
Figure 1. Pourcentage des auteurs, selon la contribution réalisée et le genre

La présente chronique fournit  pour sa part, les premiers résultats de l’analyse de la typologie CRediT selon le genre des auteurs, basée sur 15,566 articles publiés dans les revues de PLOS entre juin 2017 et mars 2018, dont la vaste majorité (13,667) a été publiée dans la revue PLOS ONE.

Rédaction féminine, révision masculine

L’analyse de la typologie CRediT nous donne un portrait plus nuancé, particulièrement en termes de rédaction des manuscrits (Figure 1). En effet, alors que la typologie précédente suggérait que les hommes étaient plus susceptibles de rédiger les manuscrits, l’analyse plus fine montre plutôt que les femmes ont 6% plus de chances d'avoir écrit le manuscrit original tandis que les hommes sont 9% plus susceptibles de le réviser — contribution généralement moins substantielle.

La typologie CRediT renforce aussi certaines des conclusions initiales, en particulier sur la distinction entre travail conceptuel et travail empirique. Les femmes sont 19% plus susceptibles que les hommes de contribuer à l’expérimentation et 16% plus susceptibles d'avoir contribué à la gestion des données. Les hommes, en revanche, sont plus susceptibles d’exécuter des tâches auxquelles on peut associer une certaine séniorité, telles que l’acquisition de financement et la supervision (43% plus susceptibles que les femmes), la contribution de ressources (+27%), les logiciels (+24%), la conceptualisation (+16%) et l’administration (+15%).

Ordre et séniorité

Ces résultats varient toutefois selon l’ordre des auteurs (Figure 2). Bien que le pourcentage d'hommes et de femmes dernier.e.s auteur.e.s exécutant une tâche donnée soit similaire, les femmes sont proportionnellement plus susceptibles d’avoir contribué à chacune des tâches, à l'exception de l'acquisition de financement, les logiciels et, dans une moindre mesure, la supervision. Cela suggère que les chercheures dans des postes de responsabilité contribuent plus largement aux articles qu’ils signent que leurs collègues masculins. La tendance est toutefois inversée dans le cas des premier.e.s auteur.e.s : une proportion plus élevée d'hommes contribuent à chaque tâche (à l'exception de l’expérimentation), particulièrement celles liées à la séniorité (financement, supervision, ressources).

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Figure 2. Pourcentage des auteurs, selon la contribution réalisée, le genre et l’ordre de auteurs

Reconnaitre la diversité

Au début du 20e siècle, les femmes sont entrées dans le champ scientifique en tant que techniciennes. Près d'un siècle plus tard, elles demeurent surreprésentées dans ce rôle, alors que les hommes sont davantage associés au travail conceptuel. Et bien que les femmes soient de plus en plus présentes dans ces rôles de leadership, elles ne comptent encore que pour 25% des derniers auteurs des articles savants. Les équipes de recherches sont donc principalement menées par des hommes, et le crédit associé aux découvertes leur revient de façon prédominante.

Pour résoudre ce problème, il faut revoir l’organisation du travail scientifique. Cette transformation nécessite des actions à tous les niveaux, allant des politiques gouvernementales et institutionnelles à la gestion des laboratoires. Les directeur.e.s de laboratoires sont particulièrement important.e.s, car responsables de la division du travail au sein des équipes. Ces dernier.e.s doivent s’assurer de répartir les tâches de façon à ce que tous aient l’opportunité de contribuer à la fois au travail conceptuel et au travail technique, et s’assurer de reconnaitre et de récompenser la diversité des contributions nécessaires à l’avancement des connaissances.

[Les directeur.e.s de laboratoires] doivent s’assurer de répartir les tâches de façon à ce que tous aient l’opportunité de contribuer à la fois au travail conceptuel et au travail technique, et s’assurer de reconnaitre et de récompenser la diversité des contributions nécessaires à l’avancement des connaissances.

  • 1. Excluant la physique des particules. Lorsque cette spécialité est incluse, le nombre d’auteurs moyen par article augmente à près de 80!
  • 2. Rennie, D., Yank, V., Emanuel, L. (1997). When authorship fails: A proposal to make contributors accountable. JAMA, 278(7), 579.
  • 3. Les contributions de PLOS ont été analysées dans : Larivière, V., Desrochers, N., Macaluso, B., Mongeon, P., Paul-Hus, A., Sugimoto, C.R. (2016). Contributorship and division of labor in knowledge production. Social Studies of Science, 46: 417-435.
  • 4. Macaluso, B., Larivière, V., Sugimoto, T.J., Sugimoto, C.R. (2016). Is science built on the shoulders of women? Academic Medicine, 91(8), 1136–1142.
  • 5. https://casrai.org/credit/

Auteur(e)

Vincent Larivière et Cassidy R. Sugimoto
Université de Montréal et Université de l’Indiana à Bloomington

Vincent Larivière est professeur agrégé à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, où il enseigne les méthodes de recherche en sciences de l’information et la bibliométrie. Il est également directeur scientifique de la plateforme Érudit, directeur scientifique adjoint de l’Observatoire des sciences et des technologies et membre régulier du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie. 

Cassidy R. Sugimoto est professeure associée à l’Université de l’Indiana à Bloomington. Ses travaux s’intéressent à la production et la diffusion des connaissances savantes, et ont été financés par la National Science Foundation, l’Institute for Museum and Library Services, et la Sloan Foundation, entre autres. Elle préside depuis 2015 l’International Society for Scientometrics and Informetrics, et est titulaire d’un Baccalauréat en performance musicale, et d’une maîtrise et un doctorat en sciences de l’information de l’Université de la Caroline du Nord à Chapel Hill.