633 - C’est de la provoc ! La provocation, simple baromètre des sensibilités ou vecteur d’interdit ?
- Lundi 11 mai 2026
- Mardi 12 mai 2026
- Mercredi 13 mai 2026
Responsables
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Mathilde Barraband
UQTR - Université du Québec à Trois-Rivières
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Solange Lefebvre
UdeM - Université de Montréal
Diverses formes de provocation (ou leurs corollaires) sont prohibées dans de nombreuses juridictions et échappent à la protection de la liberté d’expression. Or la provocation est aussi mobilisée comme un instrument de politique, de création, de vente, de pédagogie, de prosélytisme, etc. Sur la fine ligne entre offense et préjudice, elle apparaît comme un vecteur d'interdit et comme le baromètre des sensibilités d’une époque. La Chaire France Québec sur les enjeux contemporains de la liberté d'expression (CNRS-FRQ) réunit pour ce colloque international des expert·es de différentes disciplines (droit, linguistique, science politique, sociologie, arts et lettres, sciences des religions) pour éclairer cette notion, ses usages, sa réception, et les philosophies de la liberté d’expression qui en accompagnent l’utilisation. Si le colloque s’axe sur la France et le Québec, voire sur une comparaison France-Québec, d’autres cultures et pays permettront d’offrir des contre-points.
Organisée en réseaux transnationaux, la chaire collective COLIBEX se déploie autour de quatre axes : le premier aborde la question de la régulation de la liberté d’expression en rapport avec les droits humains fondamentaux et la démocratie (axe 1) ; les trois autres traitent plus spécifiquement de ses rapports avec la religion (axe 2), avec la science et la liberté académique (axe 3) et avec la création (axe 4). Ces quatre axes seront envisagés par le présent colloque.
Appel à communications
Colloque numéro 633 - sur place et en ligne
Contact : colibex@uqtr.ca
La distinction entre parole et acte, opinion et action a traditionnellement permis de rendre l’expression plus libre. Les artisans de la Loi de Serre en ont usé en France, au début du xixe siècle, pour dessiner un régime expressif libéral : selon eux, une parole ne devait être sanctionnée que si elle avait la force d’un acte. Pour Guizot, cela revenait à n’incriminer qu’un type d’expression : « la provocation délibérée à commettre un crime ou un délit déjà défini par les lois » (Pelletier, 2024, 102). En somme, une parole ne pouvait être criminelle qu’à la condition de chercher à provoquer un acte criminel. Aujourd’hui, cette acception « conséquentialiste » (Latil, 2020) emporte les faveurs de la plus haute Cour française dans le délit de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence, ce qui dessine un dispositif particulier : un jeu à trois (provocateur, acteur, cible) et la secondarité de l’acte qui symboliquement le distingue de la parole. De l’autre côté de l’Atlantique, les tribunaux canadiens retiennent en la matière une conception bien plus large et dès lors moins protectrice de la liberté d’expression : prendre le risque qu’un conseil puisse donner lieu à la perpétration d’un crime suffit à emporter la condamnation du locuteur.
En France comme au Canada, l’espace social a d’ailleurs plutôt tendance à faire de la parole un acte, et à donner de la provocation une définition élargie. La vulgarisation de la théorie des actes de langage de John Austin a rendu commune l’idée selon laquelle une expression peut être agissante. Voilà qui a eu « des répercussions indirectes mais majeures sur toutes les controverses liées à la liberté d’expression » (Ramond, 2018, 17). Selon ces conceptions élargies, il y a aussi provocation quand une personne suscite des sentiments négatifs à l’endroit d’un tiers ou quand elle provoque au sens où elle cherche à offenser ou à choquer. L’expression provocatrice, éminemment performative, apparaît alors soit comme une arme dangereuse, soit comme un outil pour faire changer les mentalités. De nombreuses personnalités doivent leur réputation à la provocation, gage de diffusion et de visibilité. L’effervescence numérique paraît faire entrer nos sociétés dans un espace où plus rien n’est interdit, tout peut être montré et dit, stimulant un débat éthique et légal constant, selon des frontières mouvantes. La provocation n’est-elle pas suscitée dans de petites franges réactives de la population, dont l’indignation provoque le débat au milieu d’une indifférence générale ?
Le présent colloque entend revenir sur cette notion nodale pour la liberté d’expression. Qu’est-ce qui distingue la provocation de ses nombreux synonymes : exhortation, appel, conseil, instigation, incitation, apologie, transgression ? Comment les définitions juridiques entrent-elles en dialogue voire en conflit avec celles qui circulent dans le reste de l’espace social ? Sur quelles conceptualisations des rapports entre parole et acte, les différentes définitions de la provocation reposent-elles ? Qui juge qu’il y a provocation : l’auteur, la cible ou un tiers ?
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