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Photo de Jacques Brodeur
Sciences de l'environnement

Jacques Brodeur

Université de Montréal

Le prix Acfas Michel-Jurdant 2021, pour les sciences de l’environnement, est remis à Jacques Brodeur, professeur au Département de sciences biologiques de l'Université de Montréal.

Il est inspirant d’observer de près les mécanismes du vivant où se joue un jeu complexe de relations allant de la symbiose au parasitisme. C’est dans le vaste champ de la lutte biologique que le lauréat a planté ses travaux. Il recrute bactéries, champignons, parasites et prédateurs pour en faire des « guerriers naturels » pouvant réduire ou détruire les populations d’organismes indésirables. Ses travaux se déploient tant du côté des champs agricoles que des espaces verts urbains, des lieux caractérisés par un dénominateur commun : des populations animales et végétales trop peu diversifiées, donc instables et vulnérables.

Le nerf de la guerre pour les « lutteurs » biologiques et pour les spécialistes comme Jacques Brodeur qui les instrumentalisent, c’est de restaurer la diversité des communautés microbiennes, végétales et animales qui peuplent les différents lieux, de la serre à la pépinière, du champ de blé d’Inde aux parcs verdissant les villes. Sans cette diversité de « vivants », les pesticides peuvent s’avérer nécessaires.

Mais encore faut-il que l’on sache bien diriger nos parasites sur le terrain; et on n’arrive à le faire que si on comprend bien les interactions complexes entre les plantes, les ravageurs des cultures et leurs ennemis naturels. C’est alors seulement que l’on peut prédire les justes conséquences de nos actions sur le fonctionnement des écosystèmes et la résilience des organismes qui les composent.

L’une des grandes invasions de ravageurs des 20 dernières années, qui frappa toute l’Amérique du Nord – n’épargnant pas le Québec – a été vaincue grâce à une stratégie de lutte biologique. L’approche est donc très porteuse. En 2000, l’invasion foudroyante du territoire nord-américain par le puceron du soya, un insecte ravageur d’origine asiatique, a rapidement constitué une réelle menace pour la culture du soya, les exportations de grains et l’intégrité du territoire agricole. Jacques Brodeur a dès lors démontré un leadership indéniable en contribuant à mobiliser les producteurs, les agronomes et les chercheurs, au Québec et ailleurs en Amérique, afin de mieux comprendre cet envahisseur et de déployer rapidement une stratégie de lutte efficace et durable. Ils ont réussi à démontrer que la faune de prédateurs déjà présents dans les champs avait la capacité de réguler les populations de pucerons du soya avant qu’elles n’explosent et cause des pertes économiques. Le gain environnemental est majeur puisque le recours récurrent à des pesticides sur de très vastes superficies (plus de 220 000 hectares au Québec) a ainsi été évité; préservant d’autant la santé des populations humaines, et celles des autres vivants (insectes, oiseaux, microfaune des sols, etc.), et l’intégrité de notre environnement.

Pour en revenir à la capacité des parasites à contrôler leur hôte et ainsi les transformer en « gardes du corps », qui a tant fasciné le chercheur, ajoutons que Jacques Brodeur n’a eu de cesse de continuer de creuser son sillon en publiant de nombreux articles théoriques sur la question : qui sur les scénarios évolutifs de la manipulation parasitaire, qui sur l’évolution de stratégies de résistance chez les hôtes parasités, qui sur les causes génétiques et environnementales de la variabilité spatiale et temporelle des manipulations parasitaires. Il explore en outre le rôle potentiel du parasite Toxoplasma gondii sur le développement de certaines affections chez l’humain, dont la maladie mentale et le cancer.

En s’associant avec l’Association des producteurs de gazon du Québec, il avait déposé un mémoire, et témoigné en 2002 devant la Commission Cousineau, un groupe de réflexion créé par le gouvernement du Québec sur l’usage des pesticides en milieu urbain. Ces efforts ont culminé avec l’adoption d’un Code de gestion des pesticides. Les bénéfices furent considérables pour la santé publique et grâce au leadership du Professeur Brodeur, l’utilisation des pesticides à des fins esthétiques est maintenant bannie en milieu urbain. Des législations similaires ont ensuite été adoptées dans plusieurs autres provinces canadiennes et états américains.

On peut avancer, avec justesse et bonne foi – comme le font plusieurs agriculteurs et agricultrices – que les pesticides chimiques ne constituent pas systématiquement un problème. Mais pour que cette assertion reste vraie, il aurait fallu contrecarrer rapidement leur utilisation abusive et maladroite qui nous a entraînés au sein d’une sombre spirale. Les Pays-Bas, paradis de la flore ornementale, en savent quelque chose qui au cours des années ont essuyé plusieurs scandales de contamination des eaux. Quand, comme Jacques Brodeur, on a fait stage postdoctoral à l’Agricultural University de Wageningen aux Pays-Bas, on n’est que plus sensibilisé à cet enjeu de santé publique.

Son équipe vient de faire un pas de plus puisqu’elle s’emploie présentement à comprendre les interactions complexes au sein d’une culture comprenant divers agents de lutte biologique. Jacques Brodeur est d’ailleurs un pionnier de la prévalence de la prédation entre « ennemis naturels » et des conséquences sur leurs populations. D’un point de vue appliqué, son équipe identifie des combinaisons et périodes d’applications d’agents de lutte biologique minimisant les interférences entre les prédateurs, parasites et pathogènes.

Jacques Brodeur a depuis longtemps la conviction profonde, et ses nombreuses cohortes d’étudiant-e-s avec lui, que la qualité de notre environnement, et donc notre santé collective, peut être améliorée par des moyens écologiques encore imparfaitement compris. À tous ceux et celles qui n’étaient pas encore nés dans les années 1990, il rappelle ce combat contre les pesticides de synthèse utilisés à des fins esthétiques auprès des municipalités du Québec. Il poursuit aussi cette mission depuis 2018 comme directeur de l’Institut de recherche en biologie végétale (IRBV), un partenariat unique entre l’Université de Montréal et la Ville de Montréal qui regroupe environ 200 membres.