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Prix Acfas André-Laurendeau

Jocelyn Létourneau

Université Laval

Jocelyn Létourneau

Le prix Acfas André-Laurendeau 2018, pour les sciences humaines, est remis cette année à Jocelyn Létourneau, professeur au département des sciences historiques de l’Université Laval.

L’histoire fait partie de ces disciplines où rigueur intellectuelle et intervention citoyenne se fécondent mutuellement. Tout au long de son parcours, le lauréat a circulé avec aisance entre l’univers scientifique et l’espace civique. Pour éclairer les questions d’identité, par exemple, il a soumis le grand récit national québécois à l’épreuve des faits historiques. Ses méthodes de recherche originales et sa capacité à bousculer les idées reçues ont fait de lui l’un des historiens québécois les plus en vue au pays, comme à l’étranger, au sein du milieu universitaire comme à l’extérieur de ses murs.

Dès le début des années 1990, Jocelyn Létourneau s’attèle à déboulonner quelques mythes historiques – ou mythistoires pour reprendre son terme. Dans une série d’articles, il ouvre la voie au renouvèlement des visions antinomiques de la Grande noirceur et de la Révolution tranquille, dont il critique les descriptions schématiques. Plus tard, il s’attaque au mythistoire de la Conquête, épisode au centre du récit tragique de l’expérience historique québécoise, récit qu’il égratigne du point de vue de la problématique et de celui de la pertinence. À l’époque, ses propositions sont audacieuses. Ses thèses, cependant, stimulent la conversation et labourent de nouveaux pâturages interprétatifs.

À partir des années 2000, Jocelyn Létourneau s’attarde de plus en plus à la question de la mémoire collective. Ce thème est déjà présent dans son ouvrage Passer à l’avenir. Histoire, mémoire, identité dans le Québec d’aujourd’hui (2000), qui lui vaut le prix Spirale de l’essai en 2001. Résolument ancré dans le débat, intense à l’époque, sur l’identité québécoise, l’ouvrage s’impose comme une référence, étant repris en partie dans plusieurs recueils de textes, au Québec, au Canada et aux États-Unis.

Dans la foulée, Jocelyn Létourneau s’investit dans de nouveaux projets. Travaillant à partir de larges enquêtes et de nombreux récits historiques produits par le grand public, il analyse la mémoire collective selon un angle inhabituel, celui du rapport entretenu au quotidien par les Canadiens et les jeunes Québécois avec l’histoire. Ses travaux mènent à la publication coup sur coup de Canadians and Their Pasts (2013) et de Je me souviens? Le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse (2014). Encore une fois, ces ouvrages chamboulent quelques lieux communs en démontrant notamment que les jeunes Québécois, loin d’être indifférents à l’histoire, sont particulièrement sensibles à sa dimension politique. Largement médiatisées au pays, ces parutions permettent au chercheur d’asseoir davantage sa réputation à l’étranger. Les livres qu’il publie reposent en effet sur des méthodes nouvelles d’investigation qui inspirent de nombreux chercheurs à travers le monde. Des études similaires à la sienne, ou s’en infusant, sont menées en France, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, en Australie, en Afrique du sud, et ailleurs encore.

On peut dire de Jocelyn Létourneau, élu à la Société royale du Canada en 2004 et lauréat de la Fondation Trudeau en 2006, qu’il a passablement bourlingué à travers le monde. En 1995, il est boursier du Centre d’études interdisciplinaires de l’Université de Bielefeld, en Allemagne. Durant l’année universitaire 1997-1998, il est fellow à l’Institute for Advanced Study, à Princeton, au New Jersey. Chercheur principal d’une alliance de recherche communauté-université à laquelle participent des chercheurs de partout au Canada, il parcourt le pays d’un océan à l’autre à plusieurs reprises entre 2006 à 2011. Puis il est boursier Fulbright à UC Berkeley en 2010 avant d’être fellow du Collegium de Lyon en 2014 et en 2018, sans compter son invitation, en 2015, comme Visiting scholar à l’Institute of Education de University College London.

Jocelyn Létourneau est reconnu pour son esprit d’innovation et d’engagement – et cela ne date pas d’hier. Dans son premier ouvrage, Le Coffre à outils du chercheur débutant, publié en français aux Oxford University Press, traduit en espagnol et en portugais, il démontre sa vocation à initier les jeunes chercheurs au travail intellectuel. Il laisse aussi entrevoir les fondements de toute sa carrière, à savoir la transmission de l’histoire, sous diverses formes, à des publics aussi larges que possible.

Comment résumer l’apport de Jocelyn Létourneau à l’entreprise savante, dans le contexte québécois en particulier, mais aussi dans le monde francophone en général ? À propos de ce penseur original et de ce chercheur singulier, dont les travaux forment un ensemble cohérent par leur fondement épistémologique, leur complémentarité thématique et leur continuité dans le temps, on peut dire qu’il a rendu l’histoire plus conceptuelle, la sociologie plus historique, la science plus lyrique, l’essai plus méthodique, la méthode plus créative, l’académie plus ouverte aux lieux de l’Homme et l’espace public moins étanche à la pensée savante.