Découvrez les lauréats et lauréates 2013

  • Prix Acfas Adrien-Pouliot : Marc Lucotte, UQAM - Université du Québec à Montréal
  • Prix Acfas André-Laurendeau : Lori Saint-Martin, UQAM - Université du Québec à Montréal
  • Prix Acfas Jacques-Rousseau : Yves De Koninck, Université Laval
  • Prix Acfas Léo-Pariseau : Jean-Pierre Julien, Université Laval
  • Prix Acfas Michel-Jurdant : Jean Bousquet, Université Laval
  • Prix Acfas Pierre-Dansereau : Louise Nadeau, UdeM - Université de Montréal
  • Prix Acfas Urgel-Archambault : Christophe Caloz, École Polytechnique de Montréal
  • Prix Acfas IRSST - Maîtrise : Véronique Dansereau, UdeM - Université de Montréal
  • Prix Acfas IRSST - Doctorat : Valérie Albert, UQAM - Université du Québec à Montréal
  • Prix Acfas Ressources naturelles : Richard Arsenault, École de technologie supérieure (ETS)
  • Prix Acfas Fondation Desjardins - Maîtrise : Samuel Rochette, Université Laval
  • Prix Acfas Fondation Desjardins - Doctorat : Joëlle Duval, UdeM - Université de Montréal
Marc Lucotte - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas Adrien-Pouliot
Marc
Lucotte
UQAM - Université du Québec à Montréal
[À lire aussi, l'entrevue réalisée par Le Devoir]

Concerné par les relations étroites entre les milieux aquatiques et terrestres, le lauréat a constaté dès le début de sa carrière un fait qui lui parut singulier : il existait très peu d’interactions entre les scientifiques de ces deux domaines de recherche. En outre, il mesura le profond manque de synergie entre les deux solitudes que constituent les sciences biophysiques et les sciences sociales. En homme d’action – caractéristique pour lui indissociable de la fibre scientifique –, il a répondu à ces hiatus en créant à l’échelle pancanadienne et internationale d’ambitieux réseaux de recherche basés sur l’approche écosystémique, intégrant de façon originale la dynamique des systèmes aquatiques et terrestres et promouvant avec conviction la collaboration entre des collègues de disciplines habituellement isolées. On lui sait gré en Europe, particulièrement en France où il entretient depuis toujours de nombreux partenariats, d’avoir su développer ces idées et ces concepts de l’interdisciplinarité pour un passage de la science à l’action.

Ce faisant, Marc Lucotte poursuivait l’idée qu’avait lancée, à la fin des années 1950, Pierre Dansereau, ayant compris que la discipline qu’il contribuait à mettre au monde, les sciences de l’environnement, était par essence une synthèse d’approches.

Les nombreux collègues français du professeur Lucotte ont semblé particulièrement goûter cette vision d’une recherche environnementale totale. Au point d’accorder au chercheur, par voie ministérielle, une invitation à siéger pour deux mandats en tant que personnalité scientifique étrangère au conseil scientifique du Comité national pour la recherche scientifique (CNRS), une nomination à titre de président au conseil scientifique et technique de l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (IRSTEA, anciennement CEMAGREF) toujours en France et une nomination pour siéger sur le conseil de perfectionnement de l’École nationale supérieure en agriculture de Toulouse (ENSAT). Ceci étant, on ne s’étonnera pas d’apprendre que parmi les 18 étudiant(e)s de doctorat et les 46 étudiant(e)s de maîtrise qu’il a d’ores et déjà accompagnés jusqu’à l’obtention de leur diplôme, le tiers était français!

Marc Lucotte est expert dans la dynamique des écosystèmes affectés par de multiples perturbations anthropiques (mise en eau de réservoirs, activités minières, coupes forestières ou agriculture). Il est présentement actif dans deux des environnements les plus sensibles de la planète : le Moyen Nord québécois et le vaste bassin de l’Amazonie.

Dans une série de projets en collaboration avec Hydro-Québec, puis financés par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG), sur la production et l’émission de gaz à effet de serre depuis les systèmes aquatiques boréaux, son association avec des hydrologues, des modélisateurs et des géographes a mené à comprendre les mécanismes reliés à la persistance de ces émissions depuis les réservoirs hydroélectriques pendant des décennies et à démontrer entre autres l’impact des coupes forestières sur l’accroissement de ces émissions.

De fait, Marc Lucotte a, depuis, importé son approche plurielle avec lui, dont cette Amazonie où les populations, soumises à de grands bouleversements de déforestation, sont sujettes à des agressions croisées de contaminants : substances chimiques et micro-organismes pathogènes. Le déplacement de ses travaux en milieu brésilien aura été l’occasion pour lui d’inaugurer une dimension supplémentaire à ses entreprises : amener les populations amazoniennes à collaborer à la recherche, ce qui lui a permis d’accéder littéralement à des expériences grandeur nature! Il a aussi conçu et monté des cours intensifs sur le terrain, tel un cours phare sur le développement durable en Amazonie avec son collègue Robert Davidson du Biodôme de Montréal, sur des sujets de pointe faisant appel à l’esprit d’observation et de synthèse des étudiant(e)s.

Après avoir dirigé l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM pendant près de 10 ans, et orchestré plusieurs grands projets interdisciplinaires de recherche, Marc Lucotte a réalisé à quel point l’intérêt et l’inquiétude ressentis par les scientifiques de toutes disciplines à propos des problématiques environnementales complexes qui affligent actuellement notre monde représentaient un formidable potentiel de mobilisation d’une forte équipe de professeurs.

L’originalité et la portée sociétale des recherches de Marc Lucotte lui ont aussi valu plusieurs honneurs dont un doctorat honorifique de l’Université de Toulouse. Enfin, Marc Lucotte n’en est pas à sa première distinction de la part de l’Acfas. Le prix Michel-Jurdant, qui récompense un chercheur issu des sciences de l’environnement, lui a été attribué en 2004.

Rédacteur : Luc Dupont

Lori Saint-Martin - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas André-Laurendeau
Lori
Saint-Martin
UQAM - Université du Québec à Montréal
[À lire aussi, l'entrevue réalisée par Le Devoir]

On reste un instant dubitatif devant l’éloquence d’un tel curriculum vitae. Imaginez d’abord que, durant les années 2000 à 2012, notre lauréate aura été, à 15 reprises, finaliste ou gagnante du prix du Gouverneur général dans la catégorie traduction anglais-français. On peut à juste titre parler ici d’hégémonie, voire d’abonnement ! Et, comme quoi la répartition des talents est vraiment « injuste » en ce bas monde, cette professeure se démarque également en création littéraire et en recherche savante. Ce sont donc là trois chapeaux qui ne déparent en rien notre lauréate.

Engagée à l’UQAM en 1991 pour investir et « labourer » le champ des études féministes en littérature, cette diplômée de l’Université Laval en littérature québécoise a fait œuvre de pionnière avec son tout premier sujet de recherche. Lorsqu’elle s’est lancée en 1981, il n’existait aucune étude de fond sur l’écriture des femmes québécoises. La thèse de doctorat qu’elle allait publier huit ans plus tard, sous le titre Malaise et révolte des femmes dans la littérature québécoise depuis 1945, contribuera à combler ce vide.

« Mon engagement, écrit-elle, consiste à penser les représentations textuelles à travers le prisme du genre (gender), c’est-à-dire à poser la question de la sexuation de toute écriture. » Dans la foulée, elle créera un important concept, le métaféminisme, qui force à revoir un certain nombre d’idées reçues en la matière. Notamment celle de l’« apolitisme postféministe » des écritures de femmes, qui serait supposément devenu la norme une fois passées les grandes décennies du militantisme féminin (années 1960 et 1970). Avec son métaféminisme, madame Saint-Martin suggère au contraire, plutôt que son abandon, une intégration de ce passé militant. Le féminisme aurait non seulement survécu, mais se serait naturellement incorporé à l’écriture des auteures québécoises contemporaines.

Grâce à ses travaux, c’est aussi toute la lecture d’écrivaines emblématiques du Québec qui s’en trouve, sinon chamboulée, du moins renouvelée, enrichie. On pense ici à Gabrielle Roy, Anne Hébert et Germaine Guèvremont. Par le truchement d’ouvrages devenus rapidement incontournables, tel La voyageuse et la prisonnière. Gabrielle Roy et la question des femmes, la lauréate « revitalise les perspectives sur la littérature québécoise ». Dans deux des plus importants chantiers d’études littéraires actuellement en cours au Québec – l’édition critique des œuvres d’Anne Hébert et de Germaine Guèvremont –. Lori Saint-Martin pose aussi une pierre plus que significative. Dans le premier, elle se retrouve coresponsable de l’édition critique de deux des romans (Les Enfants du sabbat et Le premier jardin); dans l’autre, elle sera, avec son collaborateur David Décarie, la toute première éditrice des textes, entre autres, du radioroman Le Survenant (1952-1955), un corpus colossal, constitué à partir des tapuscrits originaux de l’auteure, et avoisinant les 3000 pages.

La critique féministe telle que pratiquée par Lori Saint-Martin est une critique qui ne place pas dos à dos hommes et femmes. Elle renvoie plutôt l’un et l’autre à la société et plaide pour de nouveaux rapports humains, libérateurs pour les femmes certes, mais aussi pour les hommes.

Elle a publié, plus tôt cette année, un premier roman : Les portes closes. Deux recueils de nouvelles ont aussi vu le jour dans les années 1990. Elle est en outre une habituée du concours de nouvelles de Radio-Canada, qu’elle a remporté deux fois. 

Rédacteur : Luc Dupont


Yves De Koninck - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas Jacques-Rousseau
Yves
De Koninck
Université Laval
[À lire aussi, l'entrevue réalisée par Le Devoir]

Devant de telles réalisations, on est presque tenté de s’exclamer : « Voici des neurosciences comme on n’en a jamais vu! » Et il y a de quoi souligner l’exploit car, pour en arriver là, le lauréat a dû « dessiner » une plateforme technologique unique en son genre. Une structure où des ingénieurs en physique optique gravitent autour de biochimistes; où des spécialistes en sciences informatiques et en sciences des matériaux se renvoient les équations. Et c’est très bien ainsi, car c’est voulu ainsi!

C’est dans cette foulée que le professeur Yves De Koninck a développé à partir de 2002, pour le compte des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), un programme stratégique et novateur de formation, intitulé Neurophysique. L’objectif? Que des chercheurs établis en photonique et en sciences des matériaux soient initiés à la neurobiologie!

De ce champ alors tout neuf allait émerger en 2003, à l’initiative d’Yves De Koninck lui-même, le Centre de neurophotonique de l’Université Laval. Et avec lui, la première formation avancée en biophotonique en Amérique du Nord.

Yves De Koninck a cru dès le début qu’en matière d’imagerie moléculaire et cellulaire, la lumière – l’optique – offrait les pistes de solution. Un des grands enjeux en biologie cellulaire, et particulièrement en neurosciences, est de pouvoir suivre les phénomènes moléculaires dans la cellule vivante. Or, la microscopie optique a le grand avantage de permettre de pister ces phénomènes dans la cellule vivante et dans le tissu intact.

C’est ainsi qu’en collaboration avec le physicien Peter Grütter, de l’Institut pour les matériaux avancés de l’Université McGill, M. De Koninck est arrivé à mettre au point une approche permettant de traquer, en temps réel, des changements dans les propriétés mécaniques du squelette de cellules aussi fines que celles formant les épines dendritiques. Ces travaux « éclairent » littéralement le mouvement des molécules dans ces épines, phénomène clé de la plasticité neuronale.

Tout récemment, avec Réal Vallée, directeur du Centre d’optique, photonique et laser de l’Université Laval, la création d’une microsonde mixte lui a permis d’effectuer des enregistrements électrophysiologiques tout autant qu’optiques à l’intérieur d’un cerveau vivant d’animal, et cela, un neurone à la fois.

Sans cette multidisciplinarité, croit Yves De Koninck, toutes ces technologies d’imagerie cellulaire et moléculaire, quasi inexistantes encore dans le champ des neurosciences il y a dix ans, n’auraient vraisemblablement pas vu le jour, pas plus que les révélations spectaculaires des processus vivants (qu’ils soient sains ou délétères) à l’intérieur même des tissus nerveux et du cerveau, l’ultime but de toute cette entreprise.

En 2007, sous l’impulsion du lauréat, a été créée, à Québec, l’École d’été en neurophotonique, « dont la formule consiste à offrir aux participants (doctorants, postdoctorants) une formation hands on à la fois théorique et pratique, basée sur l’utilisation des équipements de pointe du Centre de neurophotonique et sur l’enseignement de professeurs invités de grand renom ». Cette école existe toujours et beaucoup de jeunes participants, d’ici et de l’étranger, y associent désormais leur premier contact avec le professeur De Koninck.

Cet honneur remet en lumière, s’il le fallait, le mérite de l’une des plus illustres familles de l’histoire intellectuelle du Québec, dont le patronyme, celui d’Yves, certes – mais surtout celui de son grand-père Charles (1906-1965), jadis doyen de la faculté de philosophie ! –, orne aujourd’hui l’un des pavillons de l’Université Laval.

Rédacteur : Luc Dupont

Jean-Pierre Julien - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas Léo-Pariseau
Jean-Pierre
Julien
Université Laval
[À lire aussi, l'entrevue réalisée par Le Devoir]

Il peut paraître étrange, à première vue, de le dire ainsi; mais s’il y a un élément qui définit à merveille le parcours réalisé jusqu’à maintenant par notre lauréat, c’est bien son bilan exceptionnel en matière de création… de souris transgéniques. Dans le domaine qui est le sien, celui des maladies neurodégénératives, il a effectivement réalisé des avancées marquantes en produisant, par voie de transgénèse, de nombreux animaux modèles.

Il faut savoir que les chercheurs qui ajoutent ce type de pierre à l’édifice marquent à chaque fois un point crucial dans la genèse d’une recherche médicale, car à partir du moment où l’on dispose d’un animal modèle pour étudier une maladie, c’est toute l’étape de la recherche préclinique qui peut enfin s’amorcer et, avec elle, l’espoir de tester bientôt sur l’humain les premières pistes de traitement.

Le professeur Julien fut, en 1993, le premier chercheur au monde à suggérer – avec publication à l’appui (Cell) – que la désorganisation des neurofilaments pouvait être la cause de maladies neurologiques, telle la sclérose latérale amyotrophique (SLA), sa spécialité. Mieux connue sous l’appellation de « maladie de Lou-Gehrig », la SLA est caractérisée par une dégénérescence progressive des neurones moteurs du cortex cérébral. Les neurofilaments, quant à eux, forment essentiellement la charpente des neurones.

Quelques années plus tard, Jean-Pierre Julien a confirmé sa découverte en identifiant diverses mutations dans les gènes de filaments intermédiaires (un type de neurofilaments). Il créa, par la suite, de multiples lignées de souris transgéniques pour l’étude, justement, de la fonction de ces gènes. Ses travaux sur les souris « NF-L knock out », par exemple, ont fourni la preuve incontestable du rôle important des neurofilaments dans la croissance radiale des axones des nerfs périphériques. Les souris knock-out permettent d’étudier le rôle d’un gène en observant les conséquences de son inactivation.

Depuis l’obtention en 1982 de son doctorat en biochimie de McGill, et trois ans plus tard d’un postdoctorat réalisé à Londres au National Institute for Medical Research, Jean-Pierre Julien a poursuivi ses travaux de recherche de 1989 à 2003 au Centre de recherche en neurosciences de l’université McGill où il fut responsable de l’Unité de transgénèse à l’Hôpital général de Montréal; de 2003 à juin 2013 au Centre de recherche du Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ) où il fut directeur de la Plateforme de transgénèse; et depuis juillet 2013 à l’Institut universitaire en santé mentale de Québec où il fut recruté comme directeur de l’axe Neurosciences intégratives et thérapies expérimentales.

Grâce à des approches génétiques et pharmacologiques innovatrices, Jean-Pierre Julien a contribué de façon importante à l’avancement des connaissances sur la pathogenèse de la SLA et sur le rôle de la neuro-inflammation dans les maladies neurologiques. Depuis 10 ans, plusieurs laboratoires dans le monde ont utilisé une lignée de souris qu’il a créée permettant d’éliminer de façon sélective les microglies et macrophages en prolifération pour l’étude du rôle de l’inflammation dans les maladies neurodégénératives et la régénérescence. Au cours des dernières années, Jean-Pierre Julien a généré de nouvelles souris transgéniques modèles de la SLA basées sur la découverte de nouveaux gènes. Ces modèles animaux servent à étudier les mécanismes de la neurodégénérescence et à tester de nouvelles thérapies, comme des approches d’immunothérapie ciblant la toxicité de protéines spécifiques.

Chose certaine, Jean-Pierre Julien ne semble pas vouloir ralentir le rythme : encore récemment, il faisait la manchette avec la découverte d’une nouvelle cible thérapeutique pour la SLA impliquant une protéine clé de la réponse immunitaire. Un inhibiteur expérimental de cette voie pro-inflammatoire s’est avéré efficace pour atténuer les symptômes de la maladie chez des souris modèles de la SLA. Cette percée pourrait mener dans un avenir prochain à la mise en place d’un traitement expérimental pour la SLA. Cette année, il a organisé la 9e édition du Symposium annuel sur la SLA de la Fondation André-Delambre où une centaine d’experts viennent discuter de la fine pointe de la recherche et des tests cliniques afin de venir en aide aux patients atteints de SLA. De plus, il participe chaque année à l’évènement Roulez pour la SLA pour amasser des fonds pour la Société de la SLA du Québec, organisme qui a pour mission d’améliorer les conditions de vie des patients atteints de la SLA. Excellent moyen, en outre, de ne jamais perdre de vue l’humain derrière la maladie.

Rédacteur : Luc Dupont

Jean Bousquet - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas Michel-Jurdant
Jean
Bousquet
Université Laval
[À lire aussi, l'entrevue réalisée par Le Devoir]

On parle ici d’un lauréat dont les recherches en sciences forestières, depuis 25 ans, ont été citées près de 6000 fois, le plaçant dans la catégorie des chercheurs de haut calibre. Et malgré cela – c’est bien là le plus extraordinaire –, il s’agit d’un scientifique qui, à peine la cinquantaine entamée, n’en est qu’au seuil de ses grandes années de maturité. Ces années où, dans les meilleurs cas, les scientifiques voient émerger les premières applications nées de leurs propres contributions fondamentales : leur façon à eux de changer le monde! Le lauréat n’est donc pas sorti du bois…

Dès sa « première période » de recherche, comme il aime lui-même à le dire, Jean Bousquet s’est rapidement forgé une « signature » d’avant-garde, en positionnant la génétique des arbres dans l’espace et dans le temps. Il fut l’un des premiers au monde à y arriver en appliquant les technologies alors émergentes de la biologie moléculaire et de la phylogénétique, pour mieux déchiffrer leur évolution et leur histoire.

Il commença par dater à l’aide « d’horloges moléculaires » l’émergence des grandes lignées d’arbres et de plantes, puis démontrer que l’apparition des champignons mycorhiziens a coïncidé avec la première émergence des plantes terrestres, il y a 400 millions d’années. Les mycorhizes se présentent dans les sols sous forme d’infinis filaments fongiques. Ils colonisent et prolongent, par symbiose, les racines des plantes et des arbres, agrandissant d’autant leur aire de captation nourricière. Leur apparition a ainsi pu faciliter l’émergence ancienne des plantes hors du milieu aquatique.

Grâce ensuite au projet d’Atlas phylogéographique des conifères nord-américains mené avec de nombreux partenaires aux quatre coins de l’Amérique du Nord, Jean Bousquet réussira à mettre en lumière les effets des glaciations et de la recolonisation postglaciaire sur les populations de conifères, à l’échelle même du continent. Il obtiendra alors une « image » de la diversité génétique telle qu’elle émergea du dernier bouleversement glaciaire, image qui constitue la base même de la structuration géographique de la diversité génétique des conifères que nous rencontrons aujourd’hui. De telles données sont désormais cruciales pour guider la conservation de la biodiversité. Encore tout récemment, ce « docteur ès arbres et forêts » arrivait à démontrer une qualité étonnante de la structure du génome coniférien : sa stabilité exceptionnelle depuis plus de 100 millions d’années, une époque où les dinosaures vivaient encore!

D’aucuns se demanderont sûrement si ces connaissances fondamentales peuvent avoir des applications pratiques… Durant sa seconde période de recherche, dans le cadre des travaux du projet ARBOREA et de la Chaire de recherche du Canada en génomique forestière que le professeur Bousquet a mise sur pied et dirige toujours, des percées pratiques ont été réalisées pour déchiffrer les bases génomiques prédictives de l’adaptation au climat et de la productivité. D’autant que le chercheur a pu établir, à partir des données obtenues de la diversité du génome coniférien, l’existence généralisée de polymorphismes d’ADN justement liés à ces capacités adaptatives. Cette révolution génomique fait école présentement chez les espèces non domestiquées à travers le monde. Face à la rapidité des bouleversements climatiques, les tests diagnostiques qui découlent de ces travaux permettront de préserver l’adaptation et le rendement biologique futur des centaines de millions de semis de conifères reboisés annuellement au Québec et au Canada.

Mais ces promenades d’un forestier dans le temps et dans l’espace seraient bien tristes si Jean Bousquet ne les accomplissait pas également à l’intérieur de son propre « jardin ». Le Réseau de recherche « Ligniculture Québec », qu’il a cofondé il y a un peu plus d’une dizaine d’années, se veut une réponse directe à cette préoccupation. Ses travaux et ceux du Réseau auront contribué à accélérer les efforts visant l’amélioration de la qualité des plants reboisés et l’intensification de l’aménagement forestier québécois. Un chapitre complet à ce sujet apparaît d’ailleurs dans la récente Loi du Québec sur les forêts (2010).

Plus intimement encore, le chercheur se sera assuré d’avoir son mot à dire, d’abord dans sa ville, en démontrant l’existence d’arbres anciens remarquables sur les hauteurs de Québec, et en cofondant l’organisme Québec Arbres qui fait la promotion de la forêt urbaine comme élément clé de la qualité de vie des citadins; ensuite sur les lieux mêmes de son milieu de travail par sa participation aux travaux du Comité d’aménagement du campus de l’Université Laval. N’y cherchez pas qui a été au cœur des efforts récents visant la mise sur pied du Plan directeur du patrimoine naturel de ce campus!

Rédacteur : Luc Dupont

Louise Nadeau - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas Pierre-Dansereau
Louise
Nadeau
UdeM - Université de Montréal
[À lire aussi, l'entrevue réalisée par Le Devoir]

Ce prix est inséparable de sa présidence d’Éduc’alcool et de la campagne récente sur la consommation à faible risque d’alcool. C’est une des campagnes de santé publique les plus réussies qu’ait connues le Québec, et elle n’est pas terminée. De plus, on ne peut faire abstraction de son engagement au niveau local, national et international pour des questions reliées aux addictions – alcool, drogues et, plus récemment, les jeux de hasard et d’argent...

Ouverture de rideau

Ah, qu’il paraît loin le temps où Louise Nadeau écumait les scènes canadiennes avec la troupe du Théâtre des Pissenlits, multipliant les représentations face à une nuée d’enfants enthousiastes! Enthousiasme qu’elle avait elle-même à revendre. Cependant ce n’est pas l’univers de la comédie mais bien celui des sciences qui va en profiter. Allégrement, même. Car cela fait désormais 40 ans que Louise Nadeau se consacre au champ des addictions. 40 années à « ausculter » la santé mentale et toutes ses formes de dépendance. Avec toujours la même vigueur, la même passion. Et guidée par une démarche immuable : œuvrer pour la collectivité.

Les femmes au centre du débat

Sa voie, Louise Nadeau la trouve durant sa maîtrise en psychologie, au cours de son passage comme intervenante psychologue-clinicienne au programme Portage, en 1972. Une expérience marquante, qui détermine, naturellement, la suite de sa vie professionnelle. Au sein de ce centre de traitement pour toxicomanes de Montréal, elle entre pour la première fois en contact avec le monde des addictions, s’appliquant à comprendre ses mécanismes. Par l’écoute attentive des récits des résidents, Louise Nadeau constate que les contextes familiaux et sociaux, dont les actes de négligence et d’agression, sont des facteurs récurrents à la survenue de la toxicomanie.

Devenue responsable du Certificat en toxicomanies à l’Université de Montréal, Louise Nadeau commence à faire parler d’elle. En effet, son activisme féministe, assumé, débouche sur des travaux retentissants, sur les femmes et la santé mentale. En 1981, la publication du livre Va te faire soigner, t’es malade — fruit d’une collaboration avec Louise Guyon, anthropologue, et Roxanne Simard, psychologue — est son premier fait d’armes. Ce succès de librairie met, pour la première fois, en relation les « contraintes » du rôle féminin et la stigmatisation dont s’avèrent victimes les femmes alcooliques et toxicomanes. S’en suit, dès 1984, sa thèse de doctorat sur les facteurs psychologiques de la survenue de l’alcoolisme chez les femmes ainsi que des autres pathologies mentales associées à ce trouble. Enfin, toujours dans cette mouvance, elle accède au statut, en 1989, de coprésidente de la Table de concertation des femmes du Conseil international sur les problèmes d’alcoolisme et de toxicomanie.

Des dépendances ancestrales aux addictions modernes

Tout au long de la carrière professionnelle de la lauréate, le domaine de l’alcoolisme tient une place centrale. C’est donc tout logiquement qu’elle s’engage avec l’organisme canadien Éduc’alcool en 1990, y occupant d’ailleurs le siège de présidente depuis 2007. Un engagement qui résulte en l’accroissement de l’organisation sur le plan national et international, et ce, entre autres, à travers des campagnes de prévention d’envergure. « L’effet Louise Nadeau » y joue un rôle déterminant. En effet, lors des consultations des organisations non gouvernementales de l’OMS en 2010, elle signe l’avis d’Éduc’Alcool pour la Stratégie mondiale pour réduire l’usage nocif de l’alcool ou assiste — avec la direction d’Éduc’Alcool – à la réunion préliminaire sur la politique canadienne en matière d’alcool, convoquée à l’automne 2005 par Santé Canada.

Récemment, ses travaux sur la prédiction de la récidive chez les conducteurs condamnés pour conduite avec capacités affaiblies par l’alcool — en collaboration avec l’équipe de T.G. Brown, de l’Université McGill — provoquent un vif intérêt. En effet, l’ensemble de ces recherches sont prises en compte dans le nouveau règlement de la Société d’assurance automobile de 2012. La qualité de son expertise et sa riche expérience en matière de soins et d’interventions sur le terrain sont telles que Louise Nadeau s’impose comme une référence. Ainsi, les cercles français qui s’occupent d’alcoolisme — comme, par exemple, la Société Française d’Alcoologie ou l’Association Nationale de Prévention de l’Alcoolisme et des Addictions — la considèrent comme incontournable.

À l’heure actuelle, Louise Nadeau se penche sur de nouveaux domaines d’addictions, notamment avec une analyse rigoureuse de la numérisation de notre société à travers les jeux de hasard et d’argent en ligne. La prochaine publication de la traduction du latin au français d’un traité sur le jeu pathologique datant XVIe siècle s’inscrit dans cette démarche. Réalisée conjointement avec les docteurs Sébastien Kairouz et Marc Valleur, cette recherche devrait d’ailleurs révolutionner les conceptions historiques en matière d’addictions. Effectivement, elle met nettement en évidence le rôle spécifique des processus psychologiques dans les addictions, alors que la tradition a surtout attribué la dépendance aux effets des produits.

Enfin, la lauréate dirige également un Groupe de travail sur le jeu en ligne afin de développer des politiques de jeu responsable et de prévoir des mesures pour protéger les plus vulnérables. La démonstration, saisissante, que les années s’écoulent, mais qu’elles n’ont aucune emprise sur la motivation de Louise Nadeau.

Rédacteur : Thomas Belin

Christophe Caloz - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas Urgel-Archambault
Christophe
Caloz
École Polytechnique de Montréal
[À lire aussi, l'entrevue réalisée par Le Devoir]

Le lauréat est le prototype même du chercheur « marqué », un peu comme le sont, dans le tableau périodique, les éléments constituant les « terres rares ». Il est de ceux qu’un directeur de laboratoire repère longtemps à l’avance… Christophe Caloz appartient à cette très petite minorité de scientifiques qui ne se contentera jamais de cultiver ou de bonifier des concepts déjà existants, mais qui s’efforcera toujours de proposer – et de concrétiser – des idées complètement nouvelles.

Ainsi, après avoir mis au point, en 2002, la première antenne à ondes de fuite capable de balayer efficacement toutes les directions de l’espace, le chercheur ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Il a aussitôt développé une nouvelle théorie montrant que les propriétés d’efficacité et de polarisation de ces antennes intelligentes pouvaient être contrôlées par la symétrie ou l’asymétrie de leur cellule unitaire. Ne lui restait plus alors qu’à élaborer des règles de conception lui permettant d’exploiter ces propriétés… Et ça aussi, il l’a fait!

Sacré chef de file – avant l’âge de 40 ans – du domaine du génie électromagnétique, ce Suisse d’origine a obtenu son doctorat de l’École Polytechnique fédérale de Lausanne en 2000. Il fut ensuite recruté comme stagiaire postdoctoral au sein du réputé Microwave Electronics Laboratory de l’Université de la Californie à Los Angeles (UCLA), où il a passé quatre années, couronnées par le Prix du chancelier de l’institution, avant d’atterrir à l’École Polytechnique de Montréal où il se trouve toujours, et d’y lancer sa carrière de professeur-chercheur.

À l’heure de la téléphonie globale et des réseaux sociaux, si vous vous demandez d’où viendront les percées technologiques qui permettront de répondre à cette demande de mobilité toujours croissante, il faut regarder du côté des métamatériaux, que Christophe Caloz a développés depuis plus d’une décennie en véritable pionnier. Ce sont des matériaux électromagnétiques artificiels présentant des propriétés non disponibles dans la nature. Ils représentent LE domaine d’avenir en radiofréquence, en ceci qu’ils permettent de repousser les limites de la physique de la transmission de signaux électromagnétiques.

Christophe Caloz est le « père » d’une nouvelle génération de métamatériaux dits à échelles multiples (millimétrique, micrométrique, nanométrique et atomique). Leur énorme potentiel leur vient de la combinaison de nouveaux ingrédients, nanoparticules ferromagnétiques, substances multiferroïques, feuilles de graphène, dont les structures inédites donnent lieu à de nouveaux effets multiphysiques. Ils se retrouvent bien sûr dans les antennes à ondes de fuite, mais pas seulement. L’ingénieur « lauréat » les intègre également à des routeurs et à des transmetteurs de télévision, ainsi qu’à l’intérieur de systèmes de communication sans fil qui atteignent des débits – ainsi qu’une fiabilité – record. Dans le cadre de partenariats industriels, ces recherches ont permis le transfert de technologies vers des entreprises telle Research in Motion, renommée Blackberry, qui soutient d’ailleurs depuis plusieurs années les travaux de Christophe Caloz, ainsi que la création d’une entreprise dérivée, ScisWave.

Enfin, est-ce attribuable à son jeune âge, à une pédagogie stimulante ou à des objets de recherches excitants – peut-être même pour ces trois raisons à la fois? Il s’avère que le professeur Caloz obtient énormément de succès dans ses classes. Preuve en est que, depuis 2010, il a remporté une douzaine de distinctions avec ses étudiants. Notamment le Premier Prix de la Conférence internationale de micro-ondes de l’IEEE, le Prix de la meilleure thèse de doctorat d’Espagne pour un étudiant cosupervisé avec un collègue de l’Université de Carthagène, le Prix de la meilleure thèse de doctorat de Polytechnique, et la médaille académique du Gouverneur général du Canada.

Il s’est vu attribuer, pour sa part, en début d’année, une distinction remarquable : la prestigieuse bourse Steacie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG). Ce prix, hors du commun, est assorti d’un montant de 250 000 $, d’une subvention en équipements scientifiques de 150 000 $ et d’un dégagement, pour deux ans, de toutes charges administratives et d’enseignement, afin de permette à l’heureux élu de se consacrer entièrement à ses recherches. Qui dit mieux!

Rédacteur : Luc Dupont

Véronique Dansereau - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas IRSST - Maîtrise
Véronique
Dansereau
UdeM - Université de Montréal

On a assisté, ces dernières années, dans certaines grandes entreprises du monde occidental, à une vague inédite de suicides de salariés. La notion de « stress professionnel », comme on dit « asthme professionnel », s’est alors imposée comme explication pertinente du phénomène. De même, au fil du temps, s’est élargi le concept de santé et de sécurité, qui ajoute désormais, à la longue panoplie des atteintes physiques, le risque de maladies mentales liées au travail. Les travaux actuels de notre lauréate en témoignent éloquemment.

Diplômée en relations industrielles, Véronique Dansereau s’est jointe en septembre 2011, à titre d’étudiante à la maîtrise, à l’Équipe de recherche sur le travail et la santé mentale (ERSTM), affiliée à l’Université de Montréal. Le mémoire qu’elle a alors entrepris, intitulé La comorbidité de l’épuisement professionnel et de la consommation de substances psychoactives, vise l’exploration et la validation d’un modèle multidimensionnel de la santé mentale au travail. Pour ce faire, l’étudiante a eu accès à des données d’une grande magnitude : 1809 salariés issus de 83 milieux de travail québécois.

La littérature scientifique reconnaît une étiologie distincte à la consommation d’alcool à risque et à l’usage de médicaments psychotropes. De plus, l’épuisement au travail est composé de trois dimensions : l’épuisement émotionnel et l’efficacité professionnelle, la troisième étant le cynisme. Ce sont là des facteurs explicatifs de l’épuisement professionnel qui se classeraient en trois types : les facteurs hors-travail (réseau social, obligations familiales, statut économique), les facteurs individuels (genre, type de personnalité) et les caractéristiques inhérentes au travail lui-même (latitude décisionnelle, récompenses, reconnaissance).

Véronique Dansereau est consciente qu’elle s’attaque à une zone d’ombre en la matière. Mais qu’à cela ne tienne ! Il est de plus en plus démontré qu’une exposition prolongée et intense au stress professionnel – qu’elle soit due à une organisation inadéquate du travail, à des vulnérabilités personnelles, ou aux deux à la fois – est de nature à induire des désordres psychologiques chez les travailleurs. Qui plus est, elle risque de l’engager sur la pente savonneuse d’une « automédication », à base d’alcool et/ou de substances psychotropes, à l’issue bien incertaine…

D’ores et déjà, les résultats préliminaires de sa recherche lui indiquent que la concomitance recherchée – amalgame d’épuisement et de consommation de substances – existe bel et bien dans nos milieux de travail québécois. De plus, ses formes les plus délétères sont associées à des facteurs du travail – intensification de la demande de performance, précarité des emplois, course effrénée vers les technologies nouvelles – ayant été reconnus antérieurement comme sources de tensions psychiques pour la personne.

À partir des mêmes résultats, Véronique Dansereau indique cependant qu’il existe aussi des facteurs de protection susceptibles de modifier de façon préventive le milieu de travail. Et, s’il est vrai qu’« il y a une continuité entre l’organisation et la psyché de ceux qui en sont membres » (Gaulejac), elle invite les entreprises à se saisir des éléments de sa recherche, susceptibles aussi d’être bénéfiques pour les travailleurs.

La lauréate a obtenu en 2012 la Bourse Ghislain-Dufour, pour le mérite académique, offerte par le Conseil du patronat du Québec. Elle a aussi reçu, de l’ERSMT – et donc de ses pairs ! – la Bourse d’excellence. Les fruits de sa recherche ont été présentés plus tôt cette année au Congrès annuel de l’Acfas.

Rédacteur : Luc Dupont

Valérie Albert - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas IRSST - Doctorat
Valérie
Albert
UQAM - Université du Québec à Montréal

L’incidence au travail des troubles musculo-squelettiques (TMS) est énorme. Bon an mal an, elle constitue, pour la CSST, entre 30 et 40 % des lésions indemnisées. Les ergonomes sont des professionnels qui peuvent jouer un rôle important dans la prévention des TMS, mais il manque des pièces essentielles à ce puzzle – notamment la participation des entreprises à la recherche – que la lauréate s’efforce, en ce moment, de mieux baliser.

Amorcé en septembre 2012, le travail de Valérie Albert porte sur l’identification des stratégies d’intervention permettant aux ergonomes de mobiliser les acteurs du milieu de travail, afin que puissent se ficher dans l’entreprise des moyens de prévention des TMS qui soient à la fois efficaces et durables. Pour relever ce défi, l’étudiante a réuni pour sa recherche deux compétences fondamentales : une solide base en intervention ergonomique, et un savoir en évaluation des interventions en santé.

Ce type d’approche, à mi-chemin entre l’ergonomie appliquée et son évaluation in situ, est ici crucial. Bien que la « jurisprudence » scientifique reconnaisse l’apport des interventions ergonomiques en entreprise, la façon précise de réaliser ces interventions, en les adaptant le mieux possible au contexte particulier de chaque entreprise, reste encore peu étudiée. Cela même pourrait expliquer l’inefficacité de nombreuses actions qui ne tiennent pas suffisamment compte des particularités de chaque milieu de travail. En outre, les stratégies adoptées par les ergonomes, pour réussir à mobiliser les entreprises et favoriser des actions menant à des transformations réelles et pérennes, demeurent très peu décrites.

Aussi, est-ce parce que « l’étudiante » compte à son actif sept années de pratique – elle œuvrait déjà, avant d’amorcer son doctorat, comme ergothérapeute clinicienne en réadaptation auprès d’adultes atteints de TMS – ou parce qu’elle est davantage consciente de la complexité des facteurs limitant l’efficacité des actions en milieu de travail ? Toujours est-il que Valérie Albert a décidé de mettre plus particulièrement l’accent, dans sa recherche, sur la façon dont les actions atteignent leurs objectifs. Dite ainsi, la chose peut paraître infiniment banale… Il n’empêche que « ceci » pourrait très bien expliquer « cela »…

Il se trouve en effet que les retombées des interventions ergonomiques participatives (c.-à-d. qui impliquent activement et tout au long de l’intervention divers acteurs du milieu de travail – travailleurs concernés par les TMS, gestionnaires, spécialistes techniques, etc.) sont difficiles à cerner à l’aide de devis expérimentaux traditionnels, qui ont tendance à évacuer complètement le contexte de l’entreprise où les interventions se déroulent. Ceci compromettrait largement la compréhension des mécanismes qui en assurent l’efficacité.

Or, c’est précisément à ce niveau-là qu’entre en jeu la double compétence de Valérie Albert, à savoir qu’elle ajoute, aux constatations globales du contexte où s’est produite la lésion musculo-squelettique, ses connaissances en évaluation de l’intervention en santé. Car là est le but de la recherche évaluative : mieux comprendre les relations existant entre le déroulement, le contexte et les effets d’interventions complexes en milieu de travail. Il s’agit en quelque sorte de fournir une espèce « d’écologie systémique » favorisant l’efficacité et la durabilité de telle ou telle mesure de prévention des TMS.

Ainsi se trouvent mises en lumière deux importantes « zones grises » inhérentes au processus même de prévention des TMS en entreprise : l’importance de la participation de l’entreprise aux actions préventives et l’évaluation minutieuse devant nécessairement suivre les changements mis en place.

Cette spécialisation croisée, que Valérie Albert a pu matérialiser dans sa recherche, a bénéficié d’un « terreau » on ne peut plus adéquat pour son développement : un doctorat dit interdisciplinaire en santé et société, avec une codirection de thèse qui a accru davantage son amplitude. Le tout, enfin, évoluant dans un environnement de recherche où se retrouvent actuellement d’importants acteurs académiques en la matière, notamment le Centre d’action en prévention et réadaptation de l’incapacité au travail (CAPRIT) de l’Université de Sherbrooke, le lieu même où elle a réalisé sa maîtrise, ainsi que le Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé, la société et l’environnement (CINBIOSE) de l’UQAM, son port d’attache doctoral.

Rédacteur : Luc Dupont

Richard Arsenault - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas Ressources naturelles
Richard
Arsenault
École de technologie supérieure (ETS)

Le Québec est irrigué par plus de 400 bassins versants majeurs. Impossible pour les scientifiques d’installer leur matériel de mesure dans chacun d’eux ! En fait, la majorité sont « non jaugés ». Comment alors prévoir leur comportement ? En se rendant dans un monde virtuel, celui du Modèle régional canadien du climat (MRCC). Ce simulateur de climat haute résolution recrée très précisément les conditions climatiques avec une résolution de 15 km. C’est dans ce laboratoire géant et fictif que le lauréat effectue des analyses hydrologiques très rigoureuses!

Avec une résolution de 15 km, le MRCC est l’un des modèles les plus précis au monde. Il effectue des calculs complexes en tenant compte d’un très grand nombre de variables : précipitations, radiation solaire, composition chimique de l’air, débit des rivières, etc. Ces données, les stations météorologiques n’ont pas la capacité de les produire, et pourtant elles sont essentielles au travail des hydrologues chargés de prévoir le comportement des cours d’eau. L’utilisation du MRCC devrait combler leurs besoins.

Le MRCC donne accès à des données climatiques dans le temps et dans l’espace, établissant ainsi les scénarios les plus probables pour l’évolution du climat. Le chercheur, à partir de ces scénarios, peut donc estimer la température de l’air moyenne d’un bassin, la quantité de précipitations et le débit d’eau, c’est-à-dire son volume d’écoulement.

Richard Arsenault utilise ces informations pour ajuster les paramètres d’un autre outil numérique, appelé modèle hydrologique. Cet « art » d’ajustement des paramètres d’un modèle hydrologique afin qu’il représente le plus fidèlement la réalité s’appelle le « calage ». Le chercheur s’appliquera donc à « caler » les paramètres du modèle hydrologique de manière à obtenir le même débit que celui simulé par le modèle climatique. En se rapprochant de la réalité, les calculs pour prédire le comportement du bassin seront plus précis, et les risques d’erreur réduits.

Le lauréat fait ensuite appel à différentes approches de régionalisation pour classifier les bassins selon leurs ressemblances. En fait, trois approches sont analysées afin de bien saisir leurs forces et faiblesses. À terme, elles permettront de classifier les bassins.

  • 1) La méthode de proximité spatiale utilise certains paramètres d’un bassin pour les transposer au bassin voisin dans le même espace géographique.
  • 2) La méthode de similitude physique applique les paramètres d’un bassin X à un autre bassin physiquement semblable.
  • 3) La méthode de régression linéaire utilise les liens qui existent entre les paramètres des modèles hydrologiques (pourcentage d’évaporation des précipitations, vitesse de ruissellement, etc.) et les caractéristiques physiques des bassins versants (pente, superficie, altitude, couverture du sol, etc.). Il s’agit de déterminer si une corrélation existe entre ces données.

Richard Arsenault utilise ensuite ces trois approches pour « forcer » le modèle hydrologique à prévoir les bons apports en eau des bassins non jaugés, et ce, grâce aux informations disponibles pour les bassins jaugés. Pour cela, il cale les paramètres du modèle hydrologique pour simuler le débit d’eau des bassins non jaugés aussi précisément que possible. Étant donné que les approches de régionalisation regroupent différents bassins selon leurs similarités, le calage doit s’appliquer à plusieurs bassins en même temps. C’est donc un calage multi-objectif. Cela signifie qu’il faut ajuster les paramètres du modèle hydrologique régionalement, et non plus à un seul bassin, afin que l’ensemble des paramètres soit le plus représentatif de la réalité lorsque plusieurs bassins sont étudiés.

Au total, le chercheur a l’intention de simuler le comportement de 306 bassins versants du Québec. Ce grand nombre améliorera l’efficacité de la méthode parce que la grande hétérogénéité des caractéristiques des bassins favorisera le développement de règles spécifiques à certains types de bassins, limitant ainsi l’incertitude liée à la sélection d’une approche de régionalisation.

L’étudiant-chercheur compte aussi appliquer ces simulations en contexte de changement climatique. Dans cette perspective, un voyage dans le temps s’imposera, car le passé renseigne sur le futur. Il s’agit de comparer un bassin à un autre dont les paramètres ont été similaires dans le passé. En observant comment ce dernier a évolué, le chercheur pourra prédire le comportement du bassin qui l’intéresse. C’est la méthode Trading Space for Time, car elle compare dans le temps et non dans l’espace.

En transposant les études en hydrologie dans un monde virtuel, Richard Arsenault élargit le potentiel de son domaine de recherche. La qualité des données fournies par le MRCC permet de prédire plus précisément les comportements des rivières. L’impact d’une telle innovation se fera ressentir dans notre environnement quotidien. L’énergie hydraulique pourrait être plus productive, la gestion de l’eau plus efficace, les municipalités plus à même de se préparer aux inondations qui les menacent… Une pluie d’effets positifs est donc à prévoir. D’autant plus que la relève en hydrologie pourra compter sur l’expertise du lauréat. Auxiliaire d’enseignement et chargé de cours depuis trois ans, il envisage une carrière académique à l’issue de son doctorat.

Rédactrice : Solène Maillet

Samuel Rochette - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas Fondation Desjardins - Maîtrise
Samuel
Rochette
Université Laval

Imaginez un instant que vous êtes mécanicien... Rien ne vous passionne plus que les engins motorisés et le détail de leur fonctionnement. Vous aspirez à connaître le rôle de chacune des pièces dans le bon fonctionnement de la voiture, et, un peu à la manière d’un casse-tête, vous voulez comprendre comment ces pièces s’assemblent.

Supposons maintenant que pour relever un défi, vous vous attardez à une machine encore plus spectaculaire : une cellule… l’unité fondamentale de la vie ! Désormais, les « pièces » étudiées sont essentiellement des molécules appelées protéines. Grâce aux prouesses des scientifiques, vous possédez déjà des connaissances relativement approfondies sur le rôle de plusieurs de ces protéines dans le bon fonctionnement de la cellule.

Cependant, tout comme le mécanicien aimerait savoir comment assembler les pièces d’une voiture pour qu’elle roule normalement, vous désirerez appréhender comment toutes ces protéines interagissent entre elles pour permettre à une cellule de fonctionner adéquatement. Pour y arriver, vous aurez recours à une discipline récente et prometteuse : la biologie des systèmes.

Comme son nom l’indique, cette discipline étudie les protéines dans leur « système » biologique, comme faisant partie d’un tout. Ce système est souvent représenté sous forme d’un réseau « cellulaire », faisant ressortir les liens fonctionnels entre les différentes molécules. De fait, la biologie des systèmes est la science des réseaux biologiques!

La flexibilité du réseau cellulaire au grand jour!

Il existe cependant une différence majeure entre un réseau de pièces d’automobile et un réseau de protéines à l’intérieur d’une cellule : la flexibilité. En effet, on ne peut presque rien changer des connexions entre les différentes pièces d’une voiture sans nuire à son fonctionnement. Heureusement, la nature n’est pas faite ainsi! Le réseau cellulaire s’avère capable de se remodeler pour s’adapter à différents contextes. Ainsi, en réponse à divers stress physiologiques comme une augmentation de la température, des liens fonctionnels se rompent et d’autres se forment entre plusieurs protéines, ce qui permet à la cellule de survivre et de s’adapter à un environnement souvent instable. Le réseau cellulaire est donc malléable, et cerner quels mécanismes donnent au réseau cette propriété est une étape essentielle dans notre compréhension du vivant.

Au laboratoire du Dr Christian Landry à l’Université Laval, un projet vise justement à déchiffrer une partie de la flexibilité du réseau cellulaire. Le chercheur et ses collaborateurs ont de bonnes raisons de croire qu’une modification naturelle des protéines, appelée phosphorylation, y contribue de façon importante.

La phospho-quoi au juste?

La phosphorylation est une réaction qui permet d’attacher un petit groupement chimique (appelé phosphate) à la surface de certaines protéines. Cette réaction nécessite l’aide d’une catégorie particulière de protéines, les enzymes : ces catalyseurs permettant d’accélérer une réaction.

Les enzymes catalysant la phosphorylation des protéines s’appellent des kinases et chaque kinase phosphoryle un ensemble de protéines dites « cibles ». Pour élucider l’impact de la phosphorylation sur la flexibilité du réseau, le Dr Landry et son équipe entendent tirer profit de ces enzymes. En effet, en créant artificiellement des individus, soit des micro-organismes, incapables de produire une kinase particulière, la phosphorylation des protéines cibles de cette kinase devient compromise. Par conséquent, chez ces individus, plusieurs interactions pourraient disparaître et d’autres apparaître. L’approche consiste donc à observer comment les liens entre les protéines du réseau se trouvent affectés chez des individus où la phosphorylation de plusieurs protéines est compromise. Un petit organisme unicellulaire bien connu, la levure, constitue un modèle de choix pour ces études.

La levure : vedette de la biologie des systèmes

Bien connue en cuisine, la levure est un petit champignon unicellulaire inoffensif utilisé depuis des siècles dans la préparation du pain et des boissons alcoolisées. Puisqu’il s’agit d’un organisme peu complexe, une armée de généticiens s’est attaquée à la tâche d’élucider la fonction des quelque 6000 gènes de cet organisme. Grâce à ces travaux, la fonction de plus de la moitié de ces gènes est maintenant connue. Par ailleurs, d’autres études ont déjà été réalisées pour détailler les interactions entre les différentes protéines chez la levure. Par conséquent, chez la levure, on connaît le rôle des « pièces » et on sait comment elles interagissent entre elles. Il ne reste donc plus qu’à savoir comment une modification des protéines comme la phosphorylation altère les liens fonctionnels entre ces pièces, d’où l’intérêt de ce modèle pour les chercheurs.

L’approche utilisée par le Dr Landry et ses collaborateurs est donc prometteuse pour répondre à une question fondamentale en biologie des systèmes : comment le réseau cellulaire se remodèle-t-il à la suite de divers stress physiologiques ? Cependant, il faut absolument garder en tête qu’il existe beaucoup d’autres mécanismes – en plus de la phosphorylation – pour modifier le réseau cellulaire. L’ensemble de ces mécanismes représente un code complexe que des chercheurs comme le Dr Landry souhaitent éclaircir. Bref, il ne fait aucun doute que la biologie des systèmes continuera de donner des outils aux scientifiques pour qu’un jour la mécanique de la cellule soit aussi bien comprise que celle d’une voiture!

Joëlle Duval - Prix Acfas - 2013
Prix Acfas Fondation Desjardins - Doctorat
Joëlle
Duval
UdeM - Université de Montréal

Celui – ou celle – qui a dit que nos vies étaient toutes tracées d’avance et, somme toute, assez prévisibles, ne connaissait pas notre lauréate. Bien peu en effet auraient pu prévoir qu’après deux baccalauréats menés à terme – dont un en droit – et 17 années d’enseignement au secondaire, sa route recroiserait celle de l’université. Retour aux études, certes, pour cette enseignante de carrière, mais cette fois pour en arriver à mieux prévenir certains des maux de l’école d’aujourd’hui : à l’avant-plan, le décrochage scolaire.

Le doctorat amorcé par Joëlle Duval en 2012 a pour objectif général de comprendre comment les interventions de collaboration école-famille (EF), lors du passage névralgique de l’élève du primaire au secondaire (PPS), pourraient être plus efficaces. Plus spécifiquement, elle veut vérifier à quel point les interventions de collaboration EF lors du PPS tiennent compte des besoins exprimés par des élèves du primaire ayant des difficultés d’adaptation.

Les nombreuses recherches menées jusqu'à maintenant sur le décrochage scolaire nous apprennent que le phénomène trouve son origine au primaire. Il concerne surtout les élèves ayant des difficultés d’adaptation, ceux-ci représentant plus de 50 % des jeunes à risque de décrocher au secondaire. Or, il appert qu’un des plus importants facteurs de risque en la matière se trouve dans le passage du primaire au secondaire. Certaines études indiquent néanmoins qu’un des moyens pouvant permettre de réduire ce risque est la collaboration école-famille. Ce ne seraient cependant pas tous les types de collaboration EF qui influenceraient positivement le PPS.

Joëlle Duval pense, comme d’autres spécialistes, que les chercheurs, les enseignants et les parents doivent prendre en compte l’enfant lors des épisodes d’intervention EF. En clair, elle croit que connaître son point de vue et ses besoins améliorerait le processus. Elle se propose donc – et c’est là la grande originalité de sa recherche – de lui donner la parole, afin qu’il puisse devenir l’acteur de sa propre réussite. Déjà, dans ses travaux de maîtrise menés à partir de 2010, Joëlle Duval ouvrait toute grande la voie à une réflexion sur le sujet. D’ailleurs, certains résultats tirés de son mémoire de maîtrise intitulé Interventions de collaboration école-famille menées par des enseignants du primaire pour prévenir le décrochage scolaire d’élèves présentant des facteurs de risque familiaux ont été communiqués en mai dernier au 81e Congrès de l’Acfas.

Reconduite maintenant au doctorat, sa problématique s’articule notamment autour de trois questions de recherche : elle souhaite non seulement évaluer les besoins d’élèves du primaire ayant des difficultés d’adaptation (en vue de leur PPS), mais également découvrir leurs forces et leurs faiblesses (constatées cette fois par des élèves du secondaire en difficulté d’adaptation) relativement aux interventions de collaboration EF qui furent mises en place lors de leur récent passage du primaire au secondaire. Enfin, elle s’intéresse aux interventions de collaboration EF en lien avec le PPS que les enseignantes du primaire mènent auprès des parents.

La prévention de l’abandon scolaire est plus que jamais au cœur des préoccupations gouvernementales. Le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport vise, d’ici à 2020, une hausse à 80 % du taux de diplomation ou de qualification chez les jeunes de moins de 20 ans. Il encourage par conséquent les initiatives de concertation entre l’école et les familles.
Celui – ou celle – qui a dit que les échecs scolaires de bien des individus « étaient tracés d’avance et, somme toute, assez prévisibles » aurait avantage à connaître, avant qu’il ne soit trop tard, Joëlle Duval!

Rédacteur : Luc Dupont