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Combien de pages pour une maîtrise ou un doctorat?

Jean-Hugues Roy
École des médias, UQAM
Rubrique : Recherches
16 novembre 2016

Oui, mais combien?

Si vous avez déjà rédigé un mémoire de maîtrise ou une thèse de doctorat, vous vous êtes certainement posé ces questions :

  • Combien de pages à pondre?
  • Est-ce que j'en fais suffisamment?
  • Est-ce que j'en fais trop?
  • Et puis, quelle est la longueur moyenne d'un mémoire ou d'une thèse?

Rares recommandations

Les universités québécoises offrent bien peu de réponses aux étudiants des cycles supérieurs qui se posent ces questions. HEC Montréal, par exemple, recommande à ses étudiants au deuxième cycle de ne pas dépasser 150 pages. En sociologie à l'UQAM, on leur demande de se limiter à 120 pages. À l'Université McGill, toujours pour les étudiants à la maîtrise, la limite suggérée est de 100 pages. Au doctorat, il n'y a qu'à l'UQTR où j'ai trouvé des indications. L'université mauricienne suggère à ses doctorants en administration de rédiger « entre 200 et 400 pages ». Lorsque vient le temps de jouer du clavier, donc, la plupart des futurs maîtres et des thésards avancent dans le brouillard.

Analyse de 55,000 mémoires et thèses

Ce qui n'aide pas, c'est qu'on ne possède aucune donnée sur la longueur des mémoires et des thèses déposés au Québec. Dans le reste du monde, les chiffres sont aussi rares. Le chercheur Marcus Beck, de l'Université du Minnesota, a fait un exercice qui semble donc assez unique. Il a récolté des données sur près de 4000 thèses et mémoires publiés dans son institution depuis 2007. Il en a produit de très intéressantes visualisations. Elles permettent notamment de voir la longueur des thèses ou mémoires en fonction du département où ils ont été publiés. Mais ce travail reste confiné à une seule université.

J'ai donc tenté pour ma part de faire une opération semblable le printemps dernier et de couvrir l'ensemble des institutions de la province. J'ai recueilli des informations dans les 18 dépôts institutionnels des universités québécoises. Les données sur les thèses et les mémoires étaient suffisantes dans 13 de ces dépôts. Un travail de moissonnage à l'aide d'une douzaine de scripts Python, puis de nettoyage de données, a été effectué. Au final, j'ai pu constituer un échantillon d'un peu plus de 55 000 documents.

Résultats : 133,3 pour un mémoire et 251,3 pour une thèse

Le mémoire de maîtrise rédigé au Québec au cours des 25 dernières années fait en moyenne 133,3 pages. La médiane est cependant inférieure : 124 pages. Toujours dans le dernier quart de siècle, la thèse de doctorat déposée au Québec compte, quant à elle, 251,3 pages en moyenne. Ici encore, la médiane est inférieure avec 226 pages.

JH Roy - graphique 1
Distribution par tranche de 10 pages. Crédits : Jean-Hugues Roy

Valeurs extrêmes

J'ai bien entendu vérifié les valeurs extrêmes contenues dans mon échantillon. J'ai exclu des thèses ou des mémoires de recherche-création dont l'incarnation papier ne contenait que quelques pages. J'ai aussi exclu les maîtrises rédigées sous forme d'articles ou les essais de troisième cycle, généralement trop courts pour être comparables à l'ensemble. J'ai cependant conservé les documents très longs qui contenaient de volumineuses annexes, car ces annexes font partie intégrante de la thèse ou du mémoire.

C'est ainsi que 10 thèses publiées ces 25 dernières années ont dépassé les 1000 pages! Le record appartient au département de didactique de l'Université de Montréal pour une thèse de 1578 pages déposée en 2011: Développement et évaluation d’un environnement informatisé d’apprentissage pour faciliter l’intégration des sciences et de la technologie. Il faut dire que près de 1200 pages sont des annexes.

À l'inverse, la thèse la plus courte ne compte que 36 pages. Elle a été publiée en 2012 au Département de psychologie de l'Université Laval : Effets d'interaction entre l'anxiété d'abandon et l'évitement de la proximité dans la prédiction de la satisfaction conjugale.

Au deuxième cycle, la maîtrise la plus longue de mon échantillon compte 744 pages. Ce mémoire est intitulé Élaboration d'un système d'information selon une approche sémiologique. Il compte trois tomes dont les deux derniers pourraient être considérés comme des annexes, et il a été publié en 1990 à l'UQAC dans le cadre d'une maîtrise en gestion des petites et moyennes organisations. Le mémoire le plus court ne compte, quant à lui, que 19 pages! Publié en 1994 au Département de mathématiques de l'Université Concordia, il s'intitule Bivariate Lifetime Distributions.

Je me suis également intéressé aux titres. Celui d'une thèse en psychologie de l'Université Laval déposée en 2012 compte pas moins de 378 caractères. À l'autre extrême, trois mémoires de maîtrise de l'Université Concordia tiennent en quatre caractères seulement. Intitulés Cusp (2016), Jade (1993) et Work (2006), il s'agit en fait d'œuvres de fiction déposées au Département d'études anglaises.

Distribution par université

Quelles universités laissent leurs étudiants écrire les plus longues thèses ou les plus longs mémoires? J'ai d'abord calculé la médiane du nombre de pages des doctorats déposés dans chacune des 13 universités de mon échantillon et j'ai produit un diagramme de quartiles. On y voit que les deux grandes universités francophones de Montréal sont celles où la médiane des thèses est la plus longue; elle y dépasse 250 pages. À l'inverse, à Polytechnique Montréal et à l'UQTR, la médiane des doctorats est inférieure à 200 pages.

Crédits : Jean-Hugues Roy

J'ai ensuite fait le même exercice avec les maîtrises. Les écarts sont moins importants. La médiane des mémoires de toutes les universités se situe entre 100 et 150 pages. On voit que c'est dans les deux universités anglophones de la métropole que les maîtrises sont généralement les plus courtes.

Distribution par discipline

Mais l'objectif principal de cet exercice était de reproduire le travail de Marcus Beck, évoqué plus tôt. Il a fait la distribution de la longueur des thèses et mémoires par département de son université. Pour faire la même chose dans les 13 institutions universitaires québécoises de mon échantillon, je devais avant tout procéder à un exercice d'uniformisation des disciplines. En effet, les programmes ou les profils qui sont affichés sur les thèses ou les mémoires ne portent pas toujours les mêmes noms, même s'ils traitent d'un même domaine. Une maîtrise en communication publique de l'Université Laval et une maîtrise en communication de l'UQAM peuvent être considérées comme deux maîtrises dans un même champ de connaissance.

J'ai utilisé la Classification révisée des domaines scientifiques et technologiques de l'OCDE pour regrouper les 687 départements, programmes ou profils de mon échantillon initial en un peu plus de 100 disciplines uniformisées. J'ai ensuite produit deux diagrammes par quartile pour les thèses et les mémoires, toujours en classant les disciplines en fonction de la médiane du nombre de pages.

Pour ce qui est des doctorats, on voit que c'est en droit qu'on est le plus prolixe et que c'est en mathématiques et en statistique qu'on va généralement droit au but. Cela n'est pas étonnant. Le record mondial du Ph. D. défendu avec la thèse la plus courte est détenu par un mathématicien: 9 pages pour un doctorat obtenu au MIT en 1966!

Dans le graphique ci-dessous, on voit que la médiane des doctorats est inférieure à 200 pages dans 22 disciplines et qu'elle est supérieure à 400 pages dans quatre domaines.

JHR Graphique 2

Du côté des maîtrises, onze disciplines ont produit depuis 25 ans des mémoires dont la médiane est inférieure à 100 pages. Et il est intéressant de constater que l'économie de mots n'est pas uniquement le propre des sciences naturelles.Inversement, il y a dix domaines où la médiane dépasse 150 pages, domaines qui ne sont pas exclusivement inclus dans les sciences humaines ou sociales.

JHR Graphique 3

Méthodologie

Je donne plus de détails sur la méthodologie de ce travail de cueillette de données sur mon blogue personnel et toute ma démarche d'analyse et de visualisation dans un carnet Jupyter mis en ligne sur mon compte Github. Sur Github, je rend également publiques les données que j'ai recueillies. Y plonger, c'est faire un voyage dans le savoir québécois du dernier quart de siècle.

Auteurs

Jean-Hugues Roy
Université du Québec à Montréal

Jean-Hugues Roy est professeur au programme de journalisme de l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal depuis 2011. Il enseigne, entre autres, l’application de l’informatique au journalisme: programmation, gestion des bases de données, visualisation de données, etc. Il est à la recherche de collègues des sciences sociales pour qui l’informatique est utile dans le cadre de leurs recherches ou de leurs cours. Si c’est votre cas, il attend de vos nouvelles par courriel : roy.jean-hugues@uqam.ca