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Langues et diffusion de la recherche : le cas des sciences humaines et sociales

Novembre 2015 | Chroniques » Les mesures de la recherche
Vincent Larivière et Nadine Desrochers
Université de Montréal
On se rapproche ainsi de l’absurde situation où, à des fins d’évaluation de la recherche, les chercheurs en sciences sociales et humaines écrivent et lisent leur société, leur histoire, leur économie ou leur système politique, à travers le prisme d’une langue étrangère.

À lire aussi sur la question « science et langue », ces deux articles de la chronique d'Eve Seguin La science c'est politique :

L’anglais et les sciences sociales et humaines

[Cette chronique est une version abrégée d’un texte présenté lors du colloque annuel 2015 de l’Agence Universitaire de la Francophonie.]

On entend dire de plus en plus que les chercheurs doivent publier en anglais pour que leurs travaux soient indexés, lus, cités et, surtout, comptabilisés dans les diverses évaluations. Par contre, dans le contexte des sciences sociales et humaines où les spécificités nationales sont souvent revendiquées, la diffusion des connaissances dans la langue nationale a une valeur importante, tant pour les chercheurs qui se positionnent sur un échiquier géographique et culturel particulier qu’au sein des organismes subventionnaires pour qui les retombées sociétales sont souvent un critère de sélection des projets.

Ainsi, alors que l’anglicisation quasi totale de la diffusion des connaissances en sciences naturelles et médicales découle de l’internationalité de bon nombre des phénomènes physiques et biologiques qu’elles étudient (Gingras, 2004), cette mouvance vers l’anglais est moins naturelle dans les sciences sociales et humaines, qui sont davantage associées au contexte spécifique d’une nation et sont par conséquent difficilement dissociables de la langue de la communauté étudiée.

Bien que l’on ait l’impression que la production savante de ces domaines s’anglicise également, peu de travaux se sont intéressés à l’étendue de cette transformation ou ont comparé les pratiques linguistiques des chercheurs de différentes nations dont la langue n’est pas l’anglais.

Cette chronique a pour objectif de mesurer l’évolution des pratiques de diffusion de la recherche en sciences sociales et humaines dans les langues autres que l’anglais dans les revues nationales allemandes, françaises et québécoises, ainsi que leur réception par la communauté scientifique.

Le corpus (et ses biais)

Le corpus utilisé est celui des articles scientifiques indexés dans la base de données Web of Science (WoS) de Thomson Reuters, qui couvre les articles publiés dans plus de 3 500 revues de sciences sociales et humaines. Quelque 3,7 millions d’articles publiés au cours de la période 1980-2014 sont ici analysés. Bien que ce corpus ait un biais en faveur des articles en anglais (Archambault, Vignola-Gagné, Côté, Larivière et Gingras, 2006), il constitue souvent l’étalon à partir duquel les évaluations des chercheurs sont effectuées, et il représente — bien que l’on puisse évidemment le déplorer — la production savante la plus visible à l’échelle internationale et celle à laquelle on associe souvent le capital symbolique (Bourdieu, 2001) le plus élevé.

Les vases communicants

La Figure 1 présente, pour chacune des trois nations, la part des articles écrits en anglais, en français, et en allemand. On y remarque que, pour les deux nations européennes, l’anglais était, au début de la période étudiée, une langue beaucoup moins utilisée que la langue nationale dans la diffusion des résultats de la recherche. Toutefois, au cours des 35 dernières années, tant l’allemand que le français ont décru, et ce, au profit de l’anglais. Ainsi, autour de 80 % de la littérature en sciences sociales et humaines indexée par le WoS est diffusée en anglais, contre 30 % en 1980. À l’opposé, 70 % des articles étaient en allemand ou en français en 1980, et ce pourcentage est de moins de 20 % en 2014. Il est également intéressant de noter que l’allemand en Allemagne et le français en France suivent exactement la même tendance.

Le cas du Québec est nettement différent : bien qu’on remarque là également une anglicisation croissante de la diffusion, une part plus importante des connaissances était déjà diffusée en anglais dès le début des années 1980. Plus spécifiquement, alors que 70 % des articles québécois en sciences et humaines étaient écrits en anglais en 1980, ce pourcentage a grimpé à plus de 90 % en 2014. Les articles en français sont, quant à eux, passés de 30 % à moins de 10 %.

On constate sans grande surprise que l’impact scientifique des articles varie de façon importante en fonction de leur langue (Figure 2). En effet, pour chacune des trois nations étudiées, les articles publiés en anglais obtiennent en moyenne trois fois plus de citations — normalisées selon leur discipline et leur année de publication — que ceux qui sont diffusés en français ou en allemand. Il est également à noter que pour chacun des pays, l’impact des articles dans la langue autre que l’anglais est de moins en moins important, alors que pour l’Allemagne et la France, l’impact scientifique des articles en anglais croit depuis le début des années 2000. Bien que les variations annuelles soient plus marquées pour le Québec — conséquence d’un nombre d’articles plus faible —, on mesure néanmoins les mêmes tendances.

L’anglicisation des revues nationales

Au cours des dernières années, bon nombre de revues nationales en sciences sociales et humaines sont passées à l’anglais, dans l’espoir d’augmenter leur visibilité internationale (Gingras et Mosbah-Natanson, 2010). La Figure 3 confirme cette tendance pour l’Allemagne et le Québec : au cours des 15 dernières années, une proportion de plus en plus importante des articles allemands et québécois publiés dans les revues allemandes et canadiennes le sont en anglais. Ces tendances suggèrent que les chercheurs de ces nations choisissent non pas de publier dans les revues internationales, mais plutôt de publier dans une revue nationale, mais en anglais, dans le but présumé de mieux diffuser leurs travaux auprès de la communauté internationale, une très faible tendance similaire peut être observée pour la France. Dans l’ensemble ces stratégies ont un effet « positif » : pour les chercheurs de chacun des pays, publier ses résultats dans une revue nationale, mais en langue anglaise, génère davantage de citations.

S’écrire dans la langue de l’autre

Ces quelques résultats montrent la place grandissante qu’occupe l’anglais dans la diffusion des résultats de la recherche en sciences sociales et humaines en Allemagne, en France et au Québec; tendance qui n’est pas sans liens avec la quête d’une plus grande visibilité internationale qui, par ailleurs, a pour effet de fragiliser les revues nationales, et ce, particulièrement au Québec1, puisqu’on réserve aux revues « internationales » les résultats de recherche les plus probants et les plus cités. Et plus l’écart entre l’impact des publications en anglais et celui des publications dans les langues nationales grandit, plus les chercheurs ont tendance à publier dans la lingua franca de la science, et ce, même dans leurs propres revues nationales.

Bien que l’augmentation de la part de l’anglais dans la diffusion des travaux en sciences sociales et humaines au sein des revues étrangères puisse être la conséquence d’une certaine internationalisation des objets d’étude de ces disciplines, le fait que les revues nationales s’anglicisent suggère plutôt que ce changement de pratiques est dû à cette quête de la visibilité, de l’indexation et de la citation, qui n’est pas étrangère à une certaine conception de l’excellence scientifique.

Le fait que les revues nationales s’anglicisent suggère que ce changement de pratiques est dû à cette quête de la visibilité, de l’indexation et de la citation

On se rapproche ainsi de l’absurde situation où, à des fins d’évaluation de la recherche, les chercheurs en sciences sociales et humaines écrivent et lisent leur société, leur histoire, leur économie ou leur système politique, à travers le prisme d’une langue étrangère.

Note :

Références :

  • Archambault, É., Vignola-Gagné, É., Côté, G., Larivière, V., & Gingras, Y. (2006). Benchmarking scientific output in the social sciences and humanities: The limits of existing databases. Scientometrics, 68(3), 329-342.
  • Bourdieu, P. (2001). Science de la science et réflexivité. Paris, France : Éditions Raisons d’agir.
  • Gingras, Y. & Mosbah-Natanson, S. (2010). Where Are Social Sciences Produced? World Social Science Report 2010: Knowledge Divides. Paris : UNESCO et International Social Sciences Council, p. 149-153.
  • Gingras, Y. (2002). Les formes spécifiques de l'internationalité du champ scientifique. Actes de la recherche en sciences sociales, 141(1), 31-45.
Sujets : socio-histoire des sciences, université

Présentation des auteurs

Vincent Larivière est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante, professeur agrégé à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'Université de Montréal, directeur scientifique de la plateforme Érudit, membre régulier du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) et directeur scientifique adjoint de l'Observatoire des sciences et des technologies. Ses recherches portent sur les caractéristiques des systèmes de recherche québécois, canadien et mondial, et sur la transformation, dans le monde numérique, des modes de production et de diffusion des connaissances scientifiques et technologiques. Il est titulaire d'un baccalauréat en science, technologie et société et d'une maîtrise en histoire (UQAM) ainsi que d'un doctorat en sciences de l'information (Université McGill).

Nadine Desrochers est professeure adjointe à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal. Sa recherche sur les comportements informationnels des écrivains, menée en collaboration avec Jen Pecoskie (Wayne State University), a été publiée dans Library & Information Research et Information Research et a été primée par l’Association canadienne des sciences de l’information (ACSI). Elle étudie également, avec Vincent Larivière, le rôle des remerciements dans la communication savante et le système de reconnaissance scientifique. Elle a codirigé le livre Examining Paratextual Theory and its Applications in Digital Culture (IGI Global, 2014) avec Daniel Apollon (Université de Bergen, Norvège).

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Dans les pays hispanophones, c'est la même chose : (

Votre article m'a beaucoup intéressée. Je suis linguiste et travaille à l'Université Nationale Autonome du Mexique. Je vois comment cette tendance à l'anglicisation dans la production scientifique des pays hispanophones est en pleine croissance. Ce qui me semble déplorable. J'observe notamment ce phénomène dans les publications et les congrès du domaine linguistique ou éducatif de l'Espagne : on arrive à l'aberration d'écrire et d'étudier l'espagnol en anglais !

Il est certain que l'on est moins "visible" et donc moins cité si l'on publie en espagnol ou en français. Mais ce n'est pas une raison pour arrêter de le faire. Cela me révolte quand j'assiste à des manifestations scientifiques internationales de mon domaine (l'onomastique), que je sais que les langues officielles sont l'anglais, le français et l'allemand, et que les assemblées se font en anglais ! Je ferai pourtant comme les "Mauvais herbes" de votre slameur Ivy, "je vais résister" !

Merci de cet article : )