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Livia Thür, première présidente de l'ACFAS (1974)

Le projet Femmes, science et ACFAS émerge de la consultation des archives de l'Association, et tout particulièrement des programmes du congrès et des Annales. Il comporte cinq articles, fruits de la collaboration d'une rédactrice et d'illustratrices d'ici. Le projet est réalisé dans le cadre du dossier Histoire de la recherche, et la présente illustration est réalisé par Sophie Bédard.

DC Lefevre
Illustration : Sophie Bédard - http://sbedard.com/

Entretien audio avec Livia Thür, réalisé en 1992, par Yves Gingras, historien et sociologue des sciences à l'UQAM, en vue de la réalisation de l'ouvrage Pour l'avancement des sciences : Histoire de l'ACFAS 1923-1993.

Départ de Hongrie

Livia Thür voit le jour en 1928, à Mosonszolnok en Hongrie, non loin de la frontière slovaque et autrichienne. En 1949, elle traverse le Rideau de fer accompagnée par Otto Thür1 son futur époux. Ils s'en vont poursuivre leurs études supérieures en droit en Belgique, à l’Université catholique de Louvain. Livia, pour sa part, étudie aussi la sociologie et l’économie. De 1955 à 1959, elle occupe le poste d’assistante de recherche à l’Université, au sein de l’Institut de recherche économique et social.

Elle rencontre par ailleurs à Louvain un étudiant québécois, Maurice Bouchard, qui soutient en 1957 son doctorat es sciences économiques. Il lui suggère de venir à l’Université de Montréal, alors en pleine expansion. C’est donc par son entremise qu’elle sera invitée formellement à joindre le Département de sciences économiques de l’Université de Montréal en 1959. Après y avoir réalisé son doctorat, elle rejoint les rangs des professeurs agrégés, enseignant l’histoire de la pensée économique et la théorie du commerce international à la Faculté des sciences sociales et les relations de l’économie et du droit, à la Faculté de droit.

Très active sur la scène associative, Livia Thür s’implique rapidement dans de nombreuses organisations – souvent au sein des conseils d’administration – n’hésitant pas à contribuer à la création d’institutions telles l’Association canadienne des économistes en 1960. La chercheuse Ruth Dupré écrit en 2012 à ce sujet, dans son article La Société canadienne de science économique, une cinquantenaire à la croisée des chemins : 1960-2010 2 :

  • « 1960, année mythique s’il en est une dans l’histoire du Québec : les débuts de la Révolution tranquille, les Maîtres chez nous de Jean Lesage, la fin du duplessisme. C’est le 29 octobre de cette année-là que 27 économistes se réunissent à la faculté de commerce de l’Université Laval à l’invitation de James Hodgson pour fonder l’Association canadienne des économistes, l’appellation d’origine de la SCSE. Parmi eux, quatre professeurs de l’Université Laval : James Hodgson, Charles Lemelin, Marcel Daneau et Jean-Marie Martin; quatre de l’Université de Montréal : Maurice Bouchard, André Raynauld, Livia et Otto Thür, deux de HEC : Pierre Harvey et Roland Parenteau, et un de l’Université d’Ottawa, le Père Florent Brault. »

En 1967, elle est la première femme à rejoindre le nouveau Conseil de l’Université de Montréal. Ce Conseil est composé de la rectrice ou du recteur de l’Université ainsi que de membres nommés. Il a pour but de gérer l’administration et le développement de l’Université3. Solange Chalvin, journaliste au quotidien Le Devoir, réalise un entretien avec la nouvelle élue. Elles abordent ensemble les travaux de Mme Thür, sa passion pour la recherche et son implication dans les institutions universitaires. Puis, elles en arrivent à la question de la place des femmes dans la science et dans la société. L’économiste s’exprimera ainsi : « À compétence égale, je crois qu’il est temps que les femmes prennent les places qui leur reviennent. S’il y a des femmes qui ont les qualifications requises pour remplir un poste, et l’intérêt qu’il faut, il n’y a, à mon avis, aucune raison de suivre la tradition en donnant ces postes exclusivement aux hommes. Si par cette nomination, je peux aider à créer des traditions nouvelles et à ouvrir la porte à d’autres femmes, j’en serai doublement heureuse.4 »

Elle s’engage aussi au sein l’ACFAS de manière « très naturelle », en accompagnant tout simplement ses collègues qui participent aux activités de l’Association, dira-t-elle dans l’entretien (ci-joint) avec l’historien Yves Gingras.

Livia Thür
Portrait de Livia Thür qui a inspiré l'illustratrice Sophie Bédard. Source : Achives du réseau UQ

En 1970, Gilles Boulet, recteur de la toute nouvelle Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), propose à Livia Thür le poste de « vice-recteur » à la recherche (poste alors désigné sous l’appellation au masculin, Livia Thür étant la première femme à accéder à un poste d’administration de ce type); elle accepte rapidement et quitte l’Université de Montréal.

À l'ACFAS

En 1972, elle est nommée seconde vice-présidente de l’ACFAS. Selon le fonctionnement administratif de l’association à cette époque, le second vice-président devient premier vice-président l’année suivante, puis président l’année d’après. Livia Thür accède donc à la présidence en 1974. Elle devient ainsi la première femme à présider l’association. Elle se consacre exclusivement à son rôle associatif en demandant, pour 1974, une année sabbatique à l’UQTR. Si elle ne se déclare pas féministe dans ses discours et ses entretiens, elle n’en reste pas moins préoccupée par la place des femmes dans la recherche et dans les administrations. C’est d’ailleurs durant sa présidence que le Programme des dames, qui regroupe les activités sociales et culturelles durant le congrès de l’ACFAS et qui existe depuis 1934, se transforme en programme social. De même, toujours au sein du congrès de l’ACFAS, les tarifs s’homogénéisent pour ne garder qu’un tarif fixe pour les étudiant.es et un pour les congressistes, supprimant le « tarif pour les épouses ».

Après avoir travaillé dans l’administration universitaire, elle rejoint l’administration fédérale à la fin des années 1970 en occupant le poste de secrétaire adjointe principale du ministère d’État aux Sciences et à la Technologie, puis vice-présidente associée à l’Office national de l’énergie en 1981.

Solange Chalvin, en 1967, décrit Livia Thur pour Le Devoir, dans un article intitulé « Mme Livia Thür, première femme chez les grands patrons de l’Université de Montréal » :

  • « Jeune et jolie femme aux cheveux de jais, à l’accent légèrement chantant, Mme Thür est hongroise de naissance mais citoyenne canadienne depuis une dizaine d’années. Elle parle cinq langues dont le français, l’anglais, le hongrois, l’allemand et l’espagnol. Docteur en droit, licenciée en sciences politiques et diplomatiques, licenciée en sciences économiques, Mme Thür est professeur depuis neuf ans à l’Université de Montréal. »4
Livia Thür entourée d'administrateurs de la recherche
À l'extrême gauche, Louis Berlinguet, président de l'ACFAS en 1969, au centre Gilles Boulet, premier recteur de l'UQTR et Livia Thür à sa droite. Source : Archives de l'UQTR

CHRONOLOGIE

  • 1928 : Hongroise, née en Hongrie, à Mosonszolnok
  • 1955 : Licence en droit en Belgique à l’Université de Louvain
  • 1955-59 : Assistante de recherche à l’Institut de recherche économique et social
  • 1959 : Doctorat en économie à l’Université de Montréal
  • 1960 : Fondation Association canadienne des économistes
  • 1967 : Conseil de Université de Montréal
  • 1968 : Conseil supérieur de l’éducation
  • 1969 : Conseil des études de l’Université du Québec
  • 1970 : Vice-rectrice à la recherche à l’Université du Québec à Trois-Rivières
  • 1972 : 2e vice-présidente ACFAS
  • 1973 : 1ère vice-présidente ACFAS
  • 1973 : Membre conseil des sciences du Canada
  • 1974 : Présidente de l’ACFAS
  • 1976 : Secrétaire adjointe principale du ministère d’État aux sciences et à la technologie
  • 1981 : Vice-présidente associée à l’Office national de l’énergie - doctorat honorifique en sciences sociales de Laval
  • Après 1981, on perd la trace de Livia Thür. Si vous avez des informations, nous vous invitons à nous contacter pour continuer à remonter la piste de cette économiste de talent, première femme à participer aux hautes administrations universitaires du Québec : johanne.lebel@acfas.ca.

Auteur(e)

Laureline Lefèvre Raynaud
ACFAS

Laureline Lefèvre Raynaud possède une formation en études classiques. Elle a été volontaire en service civique au Québec en réalisant un mandat d'adjointe aux projets au sein de l'Association francophone pour le savoir - ACFAS, d'aout 2017 à juin 2018.