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La culture scientifique vue par l’État français

L’État français s’est doté en 2017 d’une Stratégie nationale de la culture scientifique, technique et industrielle. Les grands objectifs sont de cadrer les actions de développement de la culture scientifique, technique et industrielle et fédérer tous les acteurs concernés autour de grandes priorités nationales. Cinq grandes orientations viennent structurer l’exercice : faire mieux connaitre les acteurs et favoriser leur reconnaissance mutuelle; développer la connaissance du numérique et ses usages; renforcer le débat démocratique et l’appui aux politiques publiques; faire découvrir la démarche scientifique au plus grand nombre et enfin partager la culture de l’innovation et la connaissance du patrimoine technique et industriel.

DC - Ngo
Source : Stratégie nationale de la culture scientifique, technique et industrielle

Découvrir : Une Stratégie nationale de la culture scientifique technique et industrielle de la France a été lancée en mars 2017, quel premier bilan en faites-vous?

Sylvane Casademont : Il y a plus d’un an, en effet, que la stratégie a été remise au secrétaire d’État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche  et à la ministre de la Culture. À ce jour, la stratégie est remarquablement bien reçue par les acteurs du milieu. Les médiateurs, les bibliothécaires, les associations, les organismes de recherche et la plupart des alliances de recherche connaissent désormais la stratégie, se l’approprient et s’y réfèrent.

Nicolas Ngo : Je rejoins tout à fait Sylvane, les acteurs de terrain se réclament de cette stratégie. Et ils l’utilisent notamment pour expliquer que la culture scientifique fait l’objet d’une réflexion nationale et que leur action s’inscrit dans un cadre cohérent, plus large.

Sylvane Casademont : En France, depuis 2013, avec la loi « Enseignement supérieur et Recherche », le suivi et la coordination des actions de culture scientifique se sont décentralisés vers les régions. Ce n’est plus l’État qui fait le suivi des actions singulières. La question, forcément, dans un État jacobin devient alors : si les régions « suivent » la culture scientifique que fait l’État? Est-ce qu’il s’y intéresse toujours ou est-ce complètement décentralisé?

Or, l’État tient toujours un rôle et la stratégie en est une expression très claire. De plus, elle est une coconstruction avec l’ensemble des acteurs, à partir de leurs enjeux. Les considérations régionales ont été traduites en cinq orientations articulées aux priorités de l’État. On fait ainsi le lien entre les besoins des différentes structures de culture scientifique et les considérations nationales.

Dans ce que tu disais, Nicolas, je pense qu’il y a aussi cette idée que les régions, qui justement font le suivi de ces actions, se posent la question de l’arrimage de leur politique régionale de culture scientifique, quand elles en ont une, ou de leur approche. Sans grandes actions nationales systématiques, sans grands appels à projets nationaux, comment articuler les stratégies et les politiques régionales? Sur ce point, la stratégie est un progrès, mais c’est plus que ça, c’est un des objectifs : arriver à coconstruire avec les régions cette articulation.

Nicolas Ngo : Certaines régions ont déjà répondu à l’appel en organisant des comités de suivi. Pôle territorial de référence, pôle de coordination régionale, structure de coordination État-région ou encore pôle de culture scientifique : une disparité d’appellations sous laquelle se glisse une réalité similaire. Plusieurs autorités régionales associent déjà les représentants de l’État opérant en région pour s’assurer que la réflexion menée à l’échelle des territoires est reliée au cadre général de la stratégie nationale. En ce sens, la stratégie structure, sans être prescriptive, et je pense que cela explique sa réception somme toute positive par les acteurs locaux.

Sylvane Casademont : Mais il y a des inquiétudes face à ce qui peut être vu comme une volonté d’ingérence de l’État : « Oui, bien, comme d’habitude en France, l’État impose une stratégie, mais les moyens d’action d’application suivront-ils? ». Cette réaction est légitime, et on reconnait que l’objectif stratégique est ici un peu contre-culturel. Cette stratégie n’est pas de nature jacobine, elle ne descend pas de l’État vers les régions comme cela a été si souvent le cas dans ce pays.

Découvrir : La loi de 2013 cherche à valoriser les actions de culture scientifique réalisées par les chercheurs, et à les intégrer à leur cheminement de carrière. J’aimerais vous entendre sur ce point, d’autant qu’au Québec, c’est encore et toujours un point de discussion, les procédures et la culture d’évaluation des chercheurs ne tenant pas, ou peu, compte des relations que les chercheurs entretiennent avec de multiples acteurs sociaux.

Ce qu’on entend des chercheurs, mais aussi des médiateurs, c’est que le travail de partage de la culture ou de la démarche scientifique avec la société n’est pas valorisé, ni dans le recrutement, ni l’évaluation de la carrière.

Sylvane Casademont : Sur cette question de l’évaluation des chercheurs, on est aussi très cousins… Ce qu’on entend des chercheurs, mais aussi des médiateurs, c’est que le travail de partage de la culture ou de la démarche scientifique avec la société n’est pas valorisé, ni dans le recrutement, ni l’évaluation de la carrière.

Cependant cette dimension fait partie des critères d’évaluation des chercheurs. Rappelons que le recrutement et l’évaluation sont réalisés par des commissions de pairs, des comités nationaux constitués de chercheurs, bref des comités qui sont indépendants et autonomes, où l’État, le ministère ou même les institutions de recherche et d'enseignement supérieur n’ont pas d’ordres à donner. Les chercheurs sont autonomes dans la réalisation de ces fonctions. Mais il s’avère que dans la pratique la dimension « culture scientifique » glisse sous l’excellence scientifique, l’enseignement ou la formation par la recherche, le transfert de technologies, et le transfert des résultats de recherche vers les acteurs économiques. Donc en fonction des dossiers, on dira : « Oui, mais en plus, il partage la culture scientifique », ou bien on ne le retiendra pas parce qu’on a considéré un autre critère. Je ne sais pas si vous voyez le fonctionnement.

Découvrir : Oui, tout à fait.

Sylvane Casademont : On peut parler d’une tension entre les intentions et la pratique. Les chercheurs qui font de la culture scientifique et qui s’y investissent beaucoup témoignent que cette implication ne leur apporte pas grand-chose en termes d’avancement de carrière.

Nicolas Ngo : Et j’ajouterais qu’il y a encore une perception assez répandue parmi eux : il est suspect de trop s’investir dans des actions de culture scientifique. Et comme ils sont évalués par leurs pairs, ils ont peur que ces actions les desservent. Le « c’est parce que ce n’est pas un bon chercheur qu’il a le temps de s’investir dans de telles actions » reste une sorte de dogme largement répandu, contre lequel on s’emploie à expliquer qu’au contraire, c’est peut-être les meilleurs chercheurs qui s’impliquent dans de telles actions.

Découvrir : Voyez-vous des ouvertures?

Sylvane Casademont : Oui, on peut être optimiste. Il y a un certain nombre de commissions nationales, notamment les Commissions du CNRS, qui se sont emparées du sujet et qui commencent à faire évoluer les choses. Mais pour saisir leur contribution à la société, il faut sans doute dépasser la notion de culture scientifique, trop spécifique sans doute.

Découvrir : En effet, de ce côté de l’Atlantique, on observe que la plupart des chercheurs entretiennent des relations avec un grand nombre acteurs sociaux : ministères, entreprises, groupes communautaires, enseignants, musées, etc.

Sylvane Casademont : Autre exemple, les recherches participatives qui ne sont pas des actions de culture scientifique. C’est de la recherche, mais réalisée en collaboration avec les citoyens; c’est une manière d’être en relation, de s’ouvrir vers la société. Du coup, cela nous emmène à faire bouger la notion de culture scientifique. Et c’est pour cela que, de plus en plus, on lui associe la dimension « science et société ». On inclut ainsi toutes formes de relation que le chercheur établit avec le citoyen. Et pas seulement des relations unidirectionnelles où le chercheur communique sa science aux citoyens. C’est beaucoup plus large.

Découvrir : J’y vois diverses formes de coconstructions, et pour paraphraser Edgar Morin, on peut distinguer science et société, mais on ne peut les dissocier.  

Nicolas Ngo : Je ferais ici le lien avec la stratégie qui a été conçue, rappelons-le, dans le climat post-attentat de 2015. Il était alors frappant que sur les sujets comme la radicalisation ou les fake news, la recherche et les chercheurs avaient non seulement des choses à dire, mais tenaient à le dire. Les Commissions du CNRS se sont saisies rapidement de ces sujets.

Et j’aimerais faire mention d’un clivage un petit peu caricatural entre chercheurs et médiateurs qui n’aide pas le dialogue science et société, les premiers revendiquant être les seuls à pouvoir légitimement parler de science et les seconds argumentant que parler de science aux publics non scientifiques est un métier spécifique. Deux chapelles qui semblent irréconciliables à première vue. En réalité, les choses évoluent et notre rôle est aussi de travailler à cette complémentarité, de faire en sorte que ces deux communautés, chercheurs et médiateurs, travaillent en collaboration, en complémentarité et en bonne intelligence.

Sylvane Casademont : Il y a un très bon exemple. Le site Internet The Conversation où les médiateurs, des journalistes, viennent en appui aux chercheurs dans la rédaction d’articles traitant d’actualité.

Découvrir : Soulignons que derrière le vocable scientifique vous incluez les chercheurs en sciences sociales et sciences humaines.

Sylvane Casademont : Les enjeux sociaux demandent en permanence de faire appel aux sciences humaines et sociales, même pour des sujets apparemment techniques. Si je prends l’exemple de l’intelligence artificielle, ça pose autant de problèmes sociétaux, et même davantage, que de questions d’innovation technique. Certes on a encore une partie du pays à convaincre que les sciences humaines et sociales, ce sont aussi des sciences. Au sens où la science part d’une analyse des faits, de faits qui sont vérifiés ou vérifiables, qui peuvent être remis en question par l’évolution de la connaissance, qui sont sujets à controverse et puis qui, à un moment donné, ne sont plus contestés. Les sciences humaines et sociales obéissent également à cette définition.

Découvrir : Un mot sur l’orientation 4 qui vise à ce que les citoyens s’approprient la démarche scientifique. Permettez-moi de citer cet extrait : « La démarche scientifique apparaît alors comme un outil essentiel à la lutte contre la manipulation des esprits, un moyen incontournable de formation à l’exercice d’une citoyenneté éclairée, un vecteur puissant de démocratie ».

Nicolas Ngo : C’est primordial. Par exemple, face à la circulation de l’information désormais complètement débridée, il est vital de donner les outils aux citoyens pour qu’ils puissent distinguer entre des croyances et des données passées au crible des critères de scientificité. Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation appelle régulièrement l’importance de faire en sorte que chaque citoyen puisse raisonner de façon éclairée et nuancée.

Découvrir : Une orientation clé de la stratégie?

Nicolas Ngo : La capacité à faire preuve d’esprit critique et de discernement, c’est vraiment le cœur de cette stratégie.

Sylvane Casademont : En j’ajouterais en conclusion que c’est un point crucial de toute société démocratique.

La capacité à faire preuve d’esprit critique et de discernement, c’est vraiment le cœur de cette stratégie. C'est un point crucial de toute société démocratique.

Auteur(e)

Entretien avec Sylvane Casademont et Nicolas Ngo
Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche
  • Sylvane Casademont est directrice de cabinet du directeur général de la recherche et de l'innovation ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche de France.
  • Nicolas Ngo est adjoint au chef du département « Culture scientifique et relations avec la société », direction générale de la recherche et de l'innovation, ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche de France.