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Le patrimoine scientifique québécois : du papier au numérique

Dans le cadre de ses travaux de numérisation patrimoniale, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) lance en 2016 un grand chantier pour offrir une seconde vie au patrimoine scientifique publié au Québec. Aux ensembles de publications de l’ACFAS qui arrivent en ligne ces jours-ci sur www.banq.qc.ca, viendront s’ajouter de larges corpus de communications de travaux de recherche publiés depuis le XIXe siècle. Rappelons que  BAnQ agit comme dépositaire de l’ensemble de la documentation publiée du Québec, et porte la mission de préserver et de diffuser ce précieux héritage.

Découvrir
Couverture du dernier numéro imprimé du magazine de l'ACFAS, mai 2010. Le magazine est désormais publié exclusivement en ligne depuis septembre 2011. Les chercheurs et les étudiants chercheurs en sont devenus les principaux rédacteurs.

BAnQ – La science à votre écran

Les travaux de numérisation touchent à la fois les documents publiés et les archives sous de multiples formes et supports. Ces travaux ont connu une impulsion importante grâce au Plan culturel numérique du ministère de la Culture et des Communications, lancé en 2014. Un volet majeur du programme actuel consiste en la numérisation des revues et journaux québécois, dont un point fort de ce printemps est la mise en ligne du premier siècle du quotidien Le Devoir. De plus, l’institution mène concurremment depuis plusieurs années de nombreux projets de numérisation rétrospective de périodiques en vue de faciliter l’accès à l’actualité sociale, économique, associative, politique et culturelle. Un volet plus spécifique à la communication de la recherche scientifique s’est récemment ajouté au programme.

Le projet d’insertion des collections numériques de BAnQ dans l’environnement documentaire scientifique québécois est clair : accessibilité du patrimoine et positionnement en complémentarité avec d’autres initiatives, tout particulièrement la base de données Érudit, en vue de compléter et d’accroître, entre autres, la présence sur le Web des publications savantes francophones du Québec. Érudit est depuis plusieurs années la principale fenêtre sur les publications de recherche québécoises grâce à la diffusion des éditions courantes et à un travail de numérisation rétrospective, principalement pour les sciences humaines et sociales, les arts, la littérature et les revues d’idées. Mais pour différentes raisons, les sciences pures et appliquées y sont peu représentées. Entre alors en jeu BAnQ.

L’ACFAS - D’un congrès à l’autre

Le Devoir 1933
Le premier congrès de l'ACFAS, à la "une" du quotidien Le Devoir, lundi 30 octobre,1933.

À la fin de 2015, un diagnostic nous a permis de constater la faible place occupée par les publications relatives à la recherche dans la collection numérique rétrospective de BAnQ.

L’idée d’approcher l’ACFAS s’est alors imposée, car les ensembles de publications de l’association offrent une forte représentativité à la fois disciplinaire et temporelle. Celles-ci permettent, par les activités tenues dans le cadre des congrès annuels depuis 1933, de mettre en lumière le développement des disciplines scientifiques et de leurs interactions. Aussi, on y repère les efforts d’éveil scientifique auprès de la jeunesse et la valorisation des membres de la communauté scientifique dans ses revues d’informations scientifiques publiées par la suite au cours du XXe siècle. Les publications de l’ACFAS offrent à ce jour un corpus protéiforme de près de 70 000 pages, ensemble qui est présentement, dans son entièreté, en cours de numérisation.

L’ACFAS est née en 1923 d’un besoin de concertation des milieux scientifiques. Pour plusieurs scientifiques qui furent ses premiers animateurs, dont le frère Marie-Victorin, principal porteur du projet, le développement de la recherche, de la diffusion et de l’enseignement des sciences faisaient alors figure, entre autres, d’œuvre patriotique comme solution au problème du développement économique1.

Des conférences offertes par les sociétés savantes, membres de l’ACFAS, trouvent écho dans la presse, avant la création du congrès de l’ACFAS en 1933, dans Le Devoir, par exemple. Les premières publications de l’association apparaissent toutefois annuellement, à partir de 1933, avec le Programme du congrès annuel et les Annales de l’ACFAS; les Annales qui, à partir de 1935, présentent une large sélection de résumés des communications au congrès, des rapports de l’association et des sociétés membres, des résultats de travaux réalisés par les chercheurs francophones, ainsi que les prix d’excellence remis par l’ACFAS. Les Annales constituent même une revue scientifique généraliste en publiant quantité d’articles complets de 1950 à 19562. Les résumés de communications aux congrès annuels perdureront dans le canal creusé par les Annales jusqu’en 1995. Ces ensembles sont présentement dans les ateliers de numérisation de BAnQ. Concurremment, l’ACFAS entame à partir de 1979 la publication annuelle d’actes de colloques en format livre, avec la collection des Cahiers de l’ACFAS, qui prendra ensuite le nom des Cahiers scientifiques de l’ACFAS. Ces cahiers forment aujourd’hui un ensemble diversifié de quelque 150 actes de colloques, tous ont été numérisés au début de 2017.                    

Pour la communication scientifique

En parallèle, les efforts d’animation du frère Marie-Victorin portent aussi fruit chez la jeunesse, alors que les cercles de jeunes naturalistes gagnent en popularité. Aussi, le viatorien Léo Brassard lance en 1951 la revue pédagogique Le jeune naturaliste, publication qui sera reprise par l’ACFAS en 1962 pour devenir Le jeune scientifique. Alors que la jeunesse québécoise investit massivement l'école secondaire, son ajustement à une société  en forte évolution devient une préoccupation. La nouvelle revue élargit le spectre couvert : les sciences naturelles, dont la biologie, la botanique et la zoologie, qui étaient traitées dans Le jeune naturaliste, côtoient maintenant l'actualité scientifique, la physique, l'astronomie, le nucléaire, la chimie, les mathématiques, les ressources énergétiques et l'écologie. Pour ce faire, la revue s’appuie sur de rigoureux collaborateurs : Hubert Reeves et Jean-René Roy, astrophysiciens, Maurice L'Abbé, mathématicien, Roland Prévost, journaliste, Serge Lapointe, professeur de physique, et Richard Cayouette, agronome3. En 1969, la revue est reprise par l’émergente Université du Québec. La transition est dirigée par Jocelyne Dugas, auparavant directrice de la revue Technique, pour devenir la revue d'information scientifique à succès Québec Science, dont la collection a aussi été mise en ligne ce printemps.

Le Jeune Scientifique
Octobre-novembre 1969.

Au tournant des années 1980, l’ACFAS profite de la politique scientifique du gouvernement québécois pour monter un projet de revue scientifique d’intérêt général à l’intention d’un lectorat scientifique, projet érigé sur les assises du Bulletin de l’ACFAS. Publiée à partir de 1984, Interface présente chaque mois le portrait d’un scientifique, mis en vedette en page couverture [NDLR : nous republions ce mois-ci l'entretien de 1984 avec Gérard Bouchard]. Chaque numéro contient des articles rigoureux, mais accessibles au plus grand nombre de chercheurs. Interface prend le nom de Découvrir en 2000 et demeure un véhicule d’information et de réflexion pour la communauté de la recherche francophone et pour tout lecteur curieux des avancées de la connaissance. La revue, tout juste numérisée par BAnQ, prend maintenant la forme que vous avez sous les yeux.

Je me permets aussi de souligner la numérisation en cours de Technique, une revue bilingue de responsabilité gouvernementale publiée de 1926 à 1969 grâce au concours des écoles de l’enseignement technique spécialisé. Elle constitue un solide véhicule pour la présentation de l’évolution des savoirs et de leurs applications techniques avec une approche souvent technologique, et parfois historique ou économique.

La recherche en revues

Sciences naturelles

Au XIXe siècle, les francophones participent peu à la Commission géologique du Canada, regroupement catalyseur de la recherche dans le pays naissant. C’est en 1868, à Québec, qu’une première revue scientifique francophone, Le Naturaliste canadien naît grâce à l’initiative de l’abbé botaniste Léon Provancher. La revue, qui entrera dans nos ateliers sous peu, accueille rapidement des contributions issues des recherches et de l’enseignement de la géologie, de la botanique et de la zoologie. Elle publie plusieurs travaux de J.-C-K. Laflamme, autre pionnier important des sciences naturelles francophones au Canada4. On peut croire que l’abbé Provancher n’aurait pas osé espérer que sa revue serait encore publiée en 2017…

Toujours à Québec, le Bulletin de la Société de géographie de Québec, publié de 1880 à 1934, participe aussi grandement à l’accroissement des connaissances du territoire. Avant que les revues universitaires de géographie arrivent en force à partir des années 1950, avec les travaux de professeurs de l’Université Laval et de l’Université de Montréal, le travail du géographe français Raoul Blanchard, sera publié en quelques volumes5. Leur numérisation a débuté.

Sciences biomédicales

La médecine devient rapidement la discipline scientifique la plus développée au Québec. De nombreuses revues médicales professionnelles et scientifiques, autant en langue anglaise que française, voient le jour durant le XIXe siècle. BAnQ entame en 2017 une première phase pour la numérisation de quelques grandes publications francophones qui constitueront une mine de recherche textuelle. Pour ce projet, BAnQ a obtenu les autorisations auprès des titulaires pour numériser L’Union médicale du Canada (1872-1995), Le Bulletin médical de Québec (1899-1931), Le Bulletin de la Société médicale des hôpitaux universitaires de Québec (1932-1936), le Laval médical (1936-1971), Le Journal de l’Hôtel-Dieu de Montréal (1932-1947) et les Cahiers de l’Hôtel-Dieu de Québec (1946-1962). BAnQ souhaite aussi numériser prochainement la Revue canadienne de biologie (1941-1983) qui, basée à l’Université de Montréal, a été un important véhicule d’intégration des milieux de la recherche d’ici aux réseaux internationaux dans les domaines de la biologie et de la médecine expérimentale.

Sciences appliquées et génie

Fondée en 1915, la Revue trimestrielle canadienne est pendant quelques décennies le fertile organe fédérateur de l’Université de Montréal et de Polytechnique Montréal. Généraliste, elle vise à stimuler l'étude des sciences appliquées et des sciences sociales, en premier lieu le génie civil et l'économie politique, ainsi qu'à informer et à servir les ingénieurs francophones. Elle laisse sa place en 1955 à la revue L’Ingénieur, revue professionnelle et scientifique des ingénieurs québécois. Elle sera bientôt en ligne.

Cahiers scientifiques
Les Cahiers de l'ACFAS sont des actes de colloques tenus dans le cadre du congrès de l'association; 116 cahiers ont été publiés depuis 1979. Illustration : Jacques Goldstyn.

Un autre secteur important de la science appliquée au Québec est l’agronomie. Des agronomes écrivent dans Le Journal d’agriculture, organe de grande diffusion du ministère de l’Agriculture, du XIXe siècle à 1936. Aujourd’hui quasi oublié, il sera numérisé cette année. BAnQ souhaite aussi numériser la Revue de l’Institut agricole d’Oka, qui de 1926 à 1962 est la plus importante revue francophone d’agronomie et de médecine vétérinaire réalisée au Québec. Ces revues s’ajouteront au Bulletin des agriculteurs, publié depuis 1916.

Du côté de l’architecture, on retrouve le magnifique ensemble des principales revues professionnelles  francophones publiées depuis 1945, avec Architecture-bâtiment-construction, de 1945 à 1968, Architecture-concept, de 1969 à 1994, et ARQ, publiée à partir de 1981.

La diffusion numérique à BAnQ

BAnQ commence aussi cette année à numériser des sélections d’ouvrages épuisés issus des catalogues de presses universitaires du Québec; des textes qui gagneront grandement en accessibilité puisqu’ils côtoieront, entre autres, de très nombreuses publications gouvernementales et paragouvernementales plus récentes, ainsi que des publications d’organismes consultatifs ou de conseils, qui ont été déposées en version numérique à BAnQ, ou qui bénéficieront d’une numérisation rétrospective.

En raison de sa vocation patrimoniale, BAnQ reproduit les documents originaux avec le souci de présenter l’intégrité matérielle des documents. De ce fait, l’institution ne procède pas à des travaux d’édition numérique sophistiqués, mais à une reproduction fidèle assortie d’une indexation textuelle par traitement de reconnaissance optique des caractères (ROC) qui permet ensuite l’interrogation directe des sommes de  documents de différents genres (archives, monographies, périodiques, annuaires et publications gouvernementales). Les contenus deviennent ainsi accessibles pour appropriation par les chercheurs et peuvent être intégrés à des outils de recherche spécifiques, tel Érudit.

Toutes les publications numérisées par BAnQ, ainsi que les publications « nées » numériques, pourront bientôt être interrogées simultanément dans le texte grâce à la plateforme de recherche en développement BAnQ NUMÉRIQUE. Nous convions donc les chercheurs et les étudiants qui adoptent une perspective historique à s’approprier ces ressources et les mettre à profit pour leurs publications relatives à l’histoire de la recherche scientifique au Québec.

Toutes les publications numérisées par BAnQ, ainsi que les publications « nées » numériques, pourront bientôt être interrogées simultanément dans le texte grâce à la plateforme de recherche en développement BAnQ NUMÉRIQUE. Nous convions donc les chercheurs et les étudiants qui adoptent une perspective historique à s’approprier ces ressources et les mettre à profit pour leurs publications relatives à l’histoire de la recherche scientifique au Québec.

  • 1. Gingras, Y., Pour l'avancement des sciences – Histoire de l'ACFAS, 1923-1993, p. 23-24.
  • 2. Op. cit.
  • 3. Lemieux, R., Il était une fois… Québec Science – Cinquante ans d'information scientifique au Québec, Québec / Montréal, MultiMondes / Québec Science, 2012.
  • 4. Chartrand, L., Duchesne, R. et Y. GINGRAS, Histoire des sciences au Québec – De la Nouvelle-France à nos jours, Montréal, Boréal, 2008, p. 152-155.
  • 5. Morrissonneau, C., La Société de géographie de Québec, 1877-1970, Québec, Presses de l’Université Laval, 1971.

Auteur(e)

Simon Mayer
Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ)

Simon Mayer (M.S.I., École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, Université de Montréal) est bibliothécaire à la Collection nationale de BAnQ depuis 2011. Il a principalement agi à titre de bibliothécaire de référence. Il s’occupe aujourd’hui du développement des collections numériques patrimoniales au sein de la direction générale de la Bibliothèque nationale.