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ÉDITORIAL – Expert et société : entre méfiance et dépendance

Avril 2015 | Dossier » Expertise
Frédéric Bouchard et François Claveau
Université de Montréal, CIRST et CRÉ
Nos sociétés se trouvent dans la situation paradoxale où la méfiance envers l’expertise croit en parallèle de la dépendance envers celle-ci. Comme plusieurs autres, nous croyons que l’analyse de cette attitude paradoxale est d’une urgence indéniable.

 

Il nous a fait grand plaisir de répondre à l’invitation de Découvrir et d’agir comme rédacteurs invités pour le premier dossier de la nouvelle formule du magazine sur une question aussi centrale. Tous les chercheurs sont concernés directement par l’expertise, car ils ne peuvent faire fi de la demande sociale. Mais répondre à cette demande n’est pas chose simple, et il serait illusoire de croire qu’expertise est synonyme de certitudes et qu’un avis d’expert dispense le profane de ses responsabilités critiques.

Les différents articles du présent dossier présentent l’univers complexe de l’expertise, qu’il soit question, par exemple, du milieu juridique, des relations avec les populations autochtones ou avec les gouvernements, ou encore du rôle des think tanks.

Partout les experts

L’appel à l’expert occupe une place croissante dans nos sociétés. Or celles-ci sont tenaillées entre la méfiance et la dépendance envers cette même expertise.

D’un côté, des pans non négligeables de la société refusent des consensus scientifiques forts telles la sécurité de la vaccination ou les causes anthropiques des changements climatiques. Au-delà de ces sceptiques, plusieurs doutent de l’assurance technocratique des communautés d’experts à la suite de certains de leurs échecs retentissants comme l’accident nucléaire de Fukushima et leur incapacité de prédire la crise financière de 2008.

De l’autre côté, la complexité des prises de décision a augmenté notre dépendance à l’expert. La croissance phénoménale des activités de recherche et de diffusion de cette recherche a généré un raz de marée de connaissances, du génie acoustique à la génétique en passant par la psychologie sociale. Un individu, aussi motivé soit-il, ne peut plus prétendre maîtriser l’ensemble des connaissances sur le monde.

La quantité et la diversité des savoirs ont forcé nos sociétés à effectuer une division du travail épistémique à un niveau jamais vu dans l’histoire humaine. Nos décisions personnelles et collectives vont ainsi chercher plus que jamais leur justification dans le témoignage d’experts ou de groupes d’experts.

Nos sociétés se trouvent donc dans la situation paradoxale où la méfiance envers l’expertise croit en parallèle de la dépendance envers celle-ci. Comme plusieurs autres, nous croyons que l’analyse de cette attitude paradoxale est d’une urgence indéniable.

«Nos décisions personnelles et collectives vont chercher plus que jamais leur justification dans le témoignage d’experts ou de groupes d’experts».

Définir l’expert

Qu’est-ce qu’un expert? La littérature offre un large éventail de définitions. Pour les besoins de ce dossier spécial, nous proposons une définition de travail avec trois composantes.

Premièrement, l’expertise est intimement liée au savoir : un expert sait davantage sur un domaine que le profane. Dans cette première composante de l’expertise, il y a un aspect comparatif – la distinction entre expert et profane – et une restriction de la supériorité de l’expert à un domaine relativement précis – l’expert ne sait pas plus en général, il sait plus dans son domaine.

Deuxièmement, l’expert est reconnu socialement. Quelqu’un peut croire et prétendre connaître les effets neurologiques des champs électromagnétiques, mais il sera expert que s’il est socialement reconnu comme spécialiste du sujet. L’expert n’existe que dans une relation de reconnaissance de son expertise. Les processus de reconnaissance sont divers et varient d’un contexte à un autre : le diplôme universitaire semble suffisant dans certains contextes, dans d’autres il faut faire partie de l’ordre professionnel pertinent et, pour l’expert-chercheur, il faut être reconnu par ses pairs, principalement en publiant dans des revues à comité de lecture.

Finalement, l’expert contemporain est appelé à mobiliser son savoir dans le but d’aider à la prise de décision. Ici se profile l’aspect le plus sensible de l’expertise. L’entomologiste n’est pas totalement un expert lorsqu’il nous décrit le monde fabuleux des insectes afin d’assouvir notre curiosité; il le devient s’il se prononce sur la probabilité qu’une espèce indésirable atteigne notre territoire. Les autorités pertinentes ou les agriculteurs concernés pourront ainsi utiliser cet avis dans leurs prises de décision. Il convient donc de distinguer le chercheur et l’expert. Même si la plupart des experts sont des chercheurs, ce ne sont pas tous les chercheurs qui sont reconnus et agissent comme des experts.

«Si la plupart des experts sont des chercheurs, ce ne sont pas tous les chercheurs qui sont reconnus et agissent comme des experts».

Source faillible, avis fiable?

Cette définition en trois composantes permet de braquer le projecteur sur plusieurs aspects inconfortables de la dépendance aux experts.

Une source d’inconfort est bien entendu la supposition de départ que l’expert est une source d’information fiable dans son domaine. Or, trop d’exemples de jugements erronés d’expert sont là pour nous convaincre qu’il peut (bien sûr) errer. Il est donc nécessaire de rappeler que ces erreurs ne démolissent pas à elles seules la justification de la déférence raisonnable à l’expert : écouter l’expert peut demeurer une stratégie raisonnable si elle est substantiellement plus fiable que les autres stratégies disponibles. Ces erreurs de parcours ne doivent pas assourdir les succès retentissants, de la pasteurisation à la télécommunication satellitaire. La faillibilité de l’expert – soit la possibilité que l’expert se trompe – rend plus difficile notre quête de stratégies fiables, sans pour autant rendre cette quête vaine.

La tension entre une faillibilité généralisée et la quête d'une fiabilité locale est source d'inconfort pour le consommateur d'expertise, et devrait aussi l'être pour l'individu expert. Au cœur de l’expertise est larvé un paradoxe : si le profane avait les moyens de valider pleinement la qualité de l’expert, il ne serait pas profane. Comment alors évaluer la fiabilité de l’expert?

«Au cœur de l’expertise est larvé un paradoxe : si le profane avait les moyens de valider pleinement la qualité de l’expert, il ne serait pas profane. Comment alors évaluer la fiabilité de l’expert?»

Le profane : qui croire et quand?

C’est dans cette évaluation de la fiabilité qu’effectue le profane que la reconnaissance sociale joue une fonction centrale : les processus sociaux de reconnaissance de l’expertise (diplôme, affiliation institutionnelle, prix de reconnaissance, utilisation par les médias ou les décideurs, etc.) agissent comme moyens indirects et imparfaits pour séparer le bon grain de l’ivraie et ainsi signaler aux profanes qui croire ou du moins qui écouter.

Malheureusement, la reconnaissance sociale n’est pas toujours un bon guide, et ce pour plusieurs raisons. En voici deux.

Premièrement, les frontières du domaine d’expertise sont souvent floues. Un ingénieur mécanique et un économiste, même si nous les soumettons à un processus d’accréditation exemplaire, ne seront pas des sources fiables sur l’ensemble des questions impliquant, respectivement, des mouvements de corps et des processus économiques. Le fait que chacun possède un champ de spécialisation implique déjà que leur véritable domaine de fiabilité est beaucoup plus étroit. De plus, bien des questions pour lesquelles nous voulons une réponse ne sont pas à la portée des experts mêmes du domaine. Est-ce que notre petite voiture résistera au voyage aller-retour jusqu’à notre cabane favorite au fond des bois? La prochaine crise financière internationale, quand aura-t-elle lieu? À ces questions, et à d’autres plus subtiles, la demande faite aux experts d’une réponse nette et sans équivoque est exagérée. Mais comment le profane peut-il détecter systématiquement les situations où le spécialiste accrédité outrepasse sa compétence?

Il y a deuxièmement une diversité de processus de reconnaissance de l’expertise, certains ne respectant manifestement pas un principe de base pour valider une source d’information : il faut que cette source – que ce soit un instrument (par ex. un thermomètre) ou un individu – soit soumise à des tests rigoureux afin d’établir sa fiabilité. Par exemple, la fréquence de mobilisation d’un expert n’est pas à elle seule une corroboration de la justesse de ses avis.

«Bien des questions pour lesquelles nous voulons une réponse ne sont pas à la portée des experts mêmes du domaine».

L’expert : quand et comment conseiller?

À ces difficultés pour le profane font échos des difficultés pour le spécialiste qui veut adéquatement jouer le rôle d’expert.

L’expert qui veut bien faire doit-il aussi être soucieux de l’utilisation de son avis? Dans le processus de diffusion, cet avis prendra souvent une forme extrêmement simplifiée – par exemple, « les compteurs intelligents ne sont pas dangereux » ou « la Grèce doit devenir plus compétitive ». Des profanes avides de croire, ou avides de manipuler, pourront réutiliser cet avis sous forme simplifiée, embrouillant le processus décisionnel. La prolifération de ces interprétations tronquées d’avis d’experts fragilise la justification initiale pour une division du travail dans la recherche de connaissance. Ces interprétations bancales peuvent aussi saper la motivation de plusieurs chercheurs d’agir en tant qu’experts. L’expert peut-il ou doit-il réfléchir à la formulation de son avis dans le but de minimiser la probabilité de telles dérives?

L’expert et le profane pourront finalement, poussant l’analyse réflexive plus loin, se questionner sur la nature exacte de leur relation. Au premier abord, on pourrait croire qu’elle se résume ainsi : le profane questionne, l’expert répond. Par exemple, le procureur demande à l’expert en dactyloscopie « est-ce que cette empreinte digitale est celle du suspect? » et le spécialiste opine. Toutefois, l’expert n’est interpellé que rarement par des questions, comme celle du procureur, qui invitent une réponse aussi simple que « Oui », « 27 centimètres » ou « 75 % ». Bien souvent, la question du profane arrive semi-formée et l’expert la complète à partir de sa propre lecture du monde. On pourra, par exemple, lui demander de se prononcer sur les bienfaits de l’exercice sur la santé. L’expert offrira une nouvelle question, par exemple distinguant les effets de la course à pied sur les articulations, sur le système cardiovasculaire et sur la santé mentale. De plus, l’expert est souvent celui qui met une nouvelle question sur la table. Si les profanes semblent formuler les questions, en fait les experts fournissent des concepts pour penser l’enjeu et sélectionnent, dans l’océan des faits et des modèles, ceux qui, selon eux, devraient être considérés.

Émerge donc un nouveau contrat épistémique : une relation expert-profane saine exige un investissement moral et intellectuel de tous les partis.

«Une relation expert-profane saine exige un investissement moral et intellectuel de tous les partis».

Sujets : philosophie, science et société, socio-histoire des sciences
Présentation des auteurs

Frédéric Bouchard est professeur et premier titulaire de la chaire ÉSOPE de philosophie de l’Université de Montréal. Ses recherches en philosophie de la biologie et en philosophie des sciences l’ont amené à devenir le directeur du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) et à s’intéresser à divers enjeux associés au système de la recherche. Par ailleurs, il participe à de nombreux organismes et associations : en plus d’être le président 2014-2015 de l’association canadienne de philosophie, il siège aux conseils d’administration du FRQSC et de l’Acfas.

François Claveau est titulaire d’un doctorat en philosophie de l’Université Erasmus Rotterdam (Pays-Bas) et d’une maîtrise en économie de l’Université McGill. Ses recherches sont en philosophie de la causalité, en méthodologie des sciences sociales et en épistémologie sociale. Il est aujourd’hui chercheur postdoctoral au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST, UQAM) et au Centre de recherche en éthique (CRÉ, Université de Montréal).

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