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Mobiliser les connaissances... pour ne rien laisser sur les tablettes

Le magazine Découvrir s’est entretenu de mobilisation des connaissances avec deux praticiens qui à travers leurs organisations y contribuent chacun à leur manière. Rencontre avec Caroline Roger, directrice du service des partenariats & du soutien à l'innovation de l’Université du Québec à Montréal et membre du Réseau Impact recherche (Research Impact), et Nicolas Pinget, responsable du développement des affaires chez eValorix.

Découvrir : Mme Roger, comment définiriez-vous la mobilisation des connaissances?

Caroline Roger : Selon le Réseau Impact recherche (Research Impact), la mobilisation implique d’identifier la problématique, dès le début, avec les chercheurs et le milieu « preneur », soit les gens qui vivent la situation. Et pendant que le projet se réalise, il y a action et rétroaction avec ce milieu. Le projet se fait vraiment en collégialité.

Des organisations « facilitatrices » participer parfois à ce processus. Par exemple, dans un projet en santé mené par une professeure de l’UQAM, le gouvernement, des cliniques de santé, des organismes universitaires, ont été impliqués dès le départ. C’est aussi ce réseau qui permet de mettre en place les conditions propices à l’appropriation des résultats par les acteurs du milieu. Dans cette approche, le transfert se fait au fur et à mesure et à la fin, normalement, le transfert coule de source. C’est différent du transfert tel qu'entendu dans le milieu de la recherche technologique où, règle générale, les professeurs-chercheurs travaillent avec les sociétés de valorisation en aval, au moment où l’innovation est prête à trouver « preneur ». Cette approche du push possède des avantages et des inconvénients. Pour les chercheurs, c’est plus simple. Ils développent leur projet dans un milieu socialement moins complexe. Il y a moins d’intervenants donc moins d'interactions, le projet peut se réaliser plus rapidement. Mais après, le transfert est souvent plus difficile...

Découvrir : La mobilisation est-elle alors exclusive à l’innovation sociale?

Caroline Roger : L’approche de mobilisation des connaissances (Mdc) peut certainement s’appliquer au transfert technologique. De fait, on pense qu’idéalement les technologies devraient aussi se développer en intégrant les utilisateurs très tôt dans le processus. Par exemple, on observe souvent que certaines technologies n’accèdent pas au marché pour des raisons de résistance au changement. L’appropriation par les utilisateurs ne se fait pas même si la technologie est une innovation probante.

Pour ces projets plutôt technologiques, les sociétés de valorisation ont cependant préféré le modèle américain de transfert. Des technologies sont développées de façon très pointue, par la suite, on tente, tant bien que mal, de les commercialiser en offrant une licence à des entreprises ou en créant une société dérivée.

"Idéalement les technologies devraient aussi se développer en intégrant les utilisateurs très tôt dans le processus", Caroline Roger.

Nicolas Pinget : D’un point de vue théorique, pour présenter le transfert, on parle souvent d’une chaîne de valorisation plutôt linéaire. Mais ce processus ne reflète pas la réalité dès lors que l’on prend en compte les actions-rétroactions mentionnées par Caroline. Je pense que ceci est valable en transfert « technologique », mais encore plus en « transfert d’innovation sociale ».

Caroline Roger : Et du côté technologies, tout le monde fait le constat que la poule aux œufs d’or ne pond pas souvent… Au Québec, on parle toujours d’une seule et même technologie, la compression de la voix réalisée à l’Université Sherbrooke, et cela fait dix ans qu’on en parle. Je pense qu'en innovation sociale, on pourrait sortir des dizaines de « produits » par année…

Découvrir : Comment définit-on d’ailleurs l’innovation sociale qui est au cœur de l’approche de mobilisation?

Caroline Roger : Il y a une définition que j’aime bien, élaborée par le Réseau québécois de l’innovation sociale en 2011. Elle dit que l’innovation sociale peut être une nouvelle idée, approche, intervention, service, produit, loi, etc. On peut aussi y compter les technologies qui améliorent le côté social ou le bien-être des gens. Du côté de la forme, c’est donc très très large. Ensuite, cette « idée » nouvelle, notable, doit répondre plus adéquatement et plus durablement que les solutions existantes à un besoin social bien défini. Cette solution trouve preneur au sein d’une organisation, d’une communauté, et elle produit un bénéfice mesurable pour la collectivité. Ainsi la portée de l’innovation sociale est transformatrice et systémique.

Découvrir : Et comment eValorix s’arrime à l’innovation sociale et à la mobilisation?

Nicolas Pinget : eValorix diffuse des outils issus de la recherche qui prennent une forme numérique. Peu importe la discipline. Ce peut être un logiciel, une étude de cas, un guide, une application, etc. Il faut tout simplement qu’il y ait un « outil » à valoriser, à partager numériquement, c'est-à-dire un résultat de recherche qui puisse servir directement à un utilisateur (professeur, gestionnaire, intervenant, etc.), par exemple en lui permettant d'améliorer ses pratiques.

Le but premier c’est donc de diffuser ces outils au plus grand nombre de personnes possible, de démystifier l’idée du chercheur qui travaille seul dans sa tour d’ivoire. L’idée derrière eValorix est de faire cette diffusion en rassemblant les outils provenant de l’ensemble des universités et collèges québécois; des outils francophones dans un premier temps. On vise également à collaborer avec les acteurs et organismes qui œuvrent à la mobilisation des connaissances et au transfert. Donc, pour répondre à votre question, on arrive en appui à la toute fin du processus de mobilisation quand vient le temps de transférer et de diffuser l’outil qui émerge de ce processus.

Découvrir : Quelle est votre approche?

Nicolas Pinget : Notre plateforme vise avant tout à faire en sorte que les outils développés par les chercheurs  « trouvent » utilisateurs. Elle peut aussi générer des revenus pour les chercheurs. Mais au-delà de la diffusion, nous voulons faire la promotion des activités de recherche et de faire connaitre les expertises des chercheurs et de leur établissement auprès de tous les utilisateurs potentiels de la recherche.

Caroline Roger : Pour les universités, le concept est très intéressant. Quand on rencontre des professeurs, on peut dire : « Ah oui, voyez, vous pouvez aller sur eValorix et "tâter" le marché, voir s’il y a des gens intéressés ». Et il faut une plateforme unique, on en rêve. L’écosystème de valorisation est déjà assez complexe.

Découvrir : Qui diffuse sur cette plateforme?

Nicolas Pinget : Les créateurs de ces outils sont des chercheurs. Nous avons présentement beaucoup d’études de cas en gestion écrites par des professeurs-chercheurs. En fait, ce sont les inventeurs de tous les outils, qu’il soit question du résultat d’une coconstruction avec le milieu ou d’une recherche entreprise de manière autonome. Il y a une bonne réception. Ils sont heureux d’être supportés au moment du transfert, de se voir offrir un outil pour accroître l’impact de leurs travaux tout en pouvant se concentrer sur leurs activités premières : enseigner et faire la recherche.

"Les chercheurs sont heureux d’être supportés au moment du transfert, de se voir offrir un outil pour accroître l’impact de leurs travaux tout en pouvant se concentrer sur leurs activités premières : enseigner et faire la recherche", Nicolas Pinget.

Caroline Roger : D’autant plus que les organismes subventionnaires demandent qu’une stratégie de mobilisation ou de transfert de connaissances soit incluse dans la demande de subvention. Ce qu’on essaie de faire dans les universités présentement, c’est d’offrir un éventail de possibilités aux professeurs. À l’UQAM, par exemple, notre approche a été d’engager des « courtiers de connaissances », ce que les anglophones appellent les knowledge broker.

Ils ont comme mandat de développer des outils ou de soutenir les professeurs du côté transfert et mobilisation. Pour les aider, par exemple, à trouver des partenaires du milieu « preneur » pour faire de la mobilisation, ou encore, à monter un plan de mobilisation dans une demande de subvention. Auparavant on pouvait y indiquer « je vais former trois étudiants gradués, je vais publier deux articles.. », et c’était ça la diffusion. Maintenant, ce n’est plus suffisant au CRSH ou ailleurs. Il faut être plus détaillé, plus structuré, et démontrer hors de tout doute qu’à la fin du projet, ou pendant, il y aura un réel transfert.

Découvrir : Je sais qu’à l’UQAM il y a un service à la collectivité, ont-ils un rôle différent?

Ce service fait de la mobilisation de connaissances depuis plus de 35 ans. Ils répondent aux besoins des milieux et non pas aux initiatives des professeurs. Les milieux expriment des besoins, et le service voit s’il peut y répondre avec l'aide des professeurs et des étudiants. Les organismes communautaires, les syndicats, les groupes de femmes, et les groupes en environnement sont les principaux demandeurs. Un professionnel du service accompagne le projet tout au long pour s’assurer qu’il y a un arrimage assez serré entre le milieu preneur et les professeurs. C’est une mission imbriquée dans la mission générale de l’UQAM qui est orientée vers l’accessibilité des savoirs par l’ensemble des citoyens et qui a toujours été très près du milieu dans laquelle elle évolue.

Découvrir : Quels sont les défis de la mobilisation des connaissances et des innovations sociales qui en découlent?

Nicolas Pinget : Il y a par exemple la difficulté de mesurer les impacts d’une innovation sociale. Mais à travers des projets de mobilisation des connaissances où les utilisateurs sont partie prenante, c’est peut-être plus facile de voir concrètement l’impact de l’innovation. Le défi est encore plus grand lorsque l’on parle de généraliser l’impact au-delà du milieu utilisateur qui a participé au projet.

Caroline Roger : De fait, il n’est pas aisé de développer des indicateurs qui vont être parlants pour les décideurs.

Nicolas Pinget : À date, on a eu tendance à développer des indicateurs quantitatifs propres au transfert des technologies : nombre de redevances, de brevets, de licences, etc. Du côté de l’innovation sociale, bien que cela soit également valable lorsque l’on parle d’innovation technologique, pour chaque milieu, chaque projet, c’est différent. Parfois ce peut être de la création d’emplois, des collaborations futures entre le chercheur et le milieu utilisateur, une amélioration des pratiques, un enrichissement des données de recherche... Avec eValorix et l’analytique web, nous sommes aussi capables de voir d’autres indicateurs pertinents comme le nombre de fois où l’outil a été vu et combien de fois il a été téléchargé. Nous pouvons également voir d’où viennent les utilisateurs, etc. Toutes ces données sont intéressantes.

Caroline Roger : Un autre défi serait lié à la question de la maturation des « produits ». Les organismes subventionnaires ne financent pas ou peu cette partie, pourtant cruciale. L’argent manque souvent à la fin pour réaliser un produit convivial et facile d’accès pour l’ensemble des acteurs.

Le Centre de liaison sur l'intervention et la préventions psychosociales (CLIPP) axé sur le domaine psychosocial et le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ) en éducation travaillent cet aspect de maturation, mais avec des moyens souvent limités. Cependant, les étudiants gradués pourraient contribuer au transfert des connaissances, en lançant des entreprises ou autres initiatives. Débutant dans le métier, ils sont prêts à prendre des risques, à tenter leur chance. Ils pourraient fortement contribuer à la maturation des projets, à leur implantation dans les milieux.

"Les étudiants gradués pourraient contribuer fortement au transfert des connaissances, en lançant des entreprises ou autres initiatives", Caroline Roger.

Nicolas Pinget : De notre côté, à terme, on aimerait bien contribuer à cette maturation. Très souvent, on voit passer des outils auxquels il manque un « petit » quelque chose pour l’amener à l’étape où il va vraiment rendre ses promesses. Souvent ces besoins ne sont pas énormes. Un 5 000$ peut faire toute la différence.

Caroline Roger : Pensons aux applications numériques.

Nicolas Pinget : En effet, on a justement l’exemple de i-MEC, une application servant à évaluer les troubles de la communication chez des adultes. Dans ce cas, les groupes de recherche avaient prévu un montant pour réaliser ce développement, et ils ont mandaté une compagnie externe.

Caroline Roger : Notre défi, chez eValorix comme dans les services comme le nôtre, est de susciter des déclarations d’innovation de la part des chercheurs sans avoir les moyens de les soutenir jusqu’au bout du processus de maturation et de valorisation. Quand c’est de l’huile de bras, c’est plus facile, on peut « faire aller » nos réseaux. Mais parfois il faut payer un programmeur pour monter une trousse, un designer graphique pour communiquer efficacement, etc. Bref, ce serait formidable si des fonds étaient accessibles pour la maturation des innovations sociales...

Nicolas Pinget : Au moins, il y a une conscientisation générale qui s’opère.

Caroline Roger : Au niveau pancanadien, dans plusieurs universités, cette sensibilité à la mobilisation des connaissances est très présente, mais aussi relativement récente.

Découvrir : Et qu’en est-il du réseau canadien Impact Recherche?

Caroline Roger : Fondé en 2006, le réseau est maintenant composé de dix universités avec une forte composante en sciences humaines et sociales telles que les universités de York et Victoria. À l’UQAM, par exemple, le transfert technologique n’est que la pointe de notre iceberg « innovation », car on fait essentiellement de l’innovation sociale. Que ce soit en gestion, en sciences humaines et sociales, en communication, en éducation, en science politique, en droit, etc.

Le réseau tient à croître lentement afin de grandir harmonieusement. Pour y adhérer, les universités doivent remplir certains critères. Avoir des courtiers de connaissance, une politique ou stratégie de mobilisation des connaissances, offrir une plus-value au réseau. On vient chercher, et on redonne. C’est le principe de mobilisation appliqué au réseau lui-même. Nous sommes des gestionnaires qui offrons un soutien aux professeurs dans la mobilisation. C’est avant tout une communauté de pratique. Par exemple, on essaie de mettre en place une plate-forme présentant les expertises de nos universités. Si un projet ne peut pas être fait à Queens, il pourrait atterrir au Québec. On essaie aussi de représenter la mobilisation des connaissances à l’échelle nationale et internationale tout en faisant du lobby pour sensibiliser les décideurs. Le champion du réseau est David Phipps de l’Université de York

Découvrir : Mais vous êtes aussi en train de discuter avec les Belges et les Français pour monter un réseau francophone.

Caroline Roger : En effet, le réseau canadien est majoritairement anglophone. Oui, nous avons en tête de monter un réseau similaire, belge, français et québécois. Le marché québécois étant limité, une masse critique d'universités francophones permettrait d’accroître le bassin d’utilisateurs pour des produits fréquemment réalisés en français. Les démarches ne font que débutées.

Mais il faut d’abord s’entendre sur les termes. Nos collègues des universités françaises et Belges n’ont pas nécessairement, la même définition de l’innovation sociale. Chez les Français, par exemple, l’innovation sociale se confond avec l’économie sociale, un secteur historiquement bien structuré chez eux. Les collègues belges sont présentement en réflexion sur leur rôle et sur leur éventuelle implication dans le transfert de l’innovation sociale.

Une délégation du Réseau LIEU qui regroupe les interfaces et cellules de valorisation des universités et hautes écoles de la Communauté Wallonie-Bruxelles.sont venus à Montréal en octobre. Ils ont rencontré plusieurs organismes et intervenants œuvrant en mobilisation des connaissances ou dans le domaine du transfert de l’innovation sociale au Québec. Ils ont également rencontrés les représentants eValorix. Dernièrement, nous avons formé un comité mixte (québécois, français et belge) qui aura pour mission l’organisation d’un colloque francophone portant sur la valorisation des résultats de la recherche, résultats provenant en autres, des sciences humaines et sociales.

Découvrir : Bref, un chantier qui ne fait que débuter...

Nicolas Pinget : Oui, il y a une telle richesse de connaissances dans les universités, dans les collèges. Il faut juste trouver un moyen de faire en sorte que l’impact dans la société soit le plus grand possible, au niveau de l’amélioration des pratiques dans tous les domaines : santé, éducation, etc. Du côté d’eValorix, on pense qu’en permettant la diffusion de tous ces outils, on peut faire une différence.

Caroline Roger : Pour ce faire, les universités ont aussi un rôle déterminant à jouer et c’est pourquoi nous tentons de développer nos expertises et nos réseaux afin de mieux soutenir les professeurs-chercheurs dans leurs stratégies de mobilisation des connaissances et de transfert des savoirs.

"Il y a une telle richesse de connaissances dans les universités, dans les collèges. Il faut juste trouver un moyen de faire en sorte que l’impact dans la société soit le plus grand possible", Nicolas Pinget.

Auteurs

Entretien avec Caroline Roger et Nicolas Pinget
UQAM et eValorix

Caroline Roger est la directrice du Service des partenariats et du soutien à l’innovation de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Avant son entrée en fonction à l’UQAM, elle a été chercheure scientifique au Centre de recherche et de développement en horticulture (CRDH) d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, avec le mandat de développer des projets de recherche en collaboration avec l’industrie agro-alimentaire et autres partenaires privés et associatifs. Elle s’intéresse au développement des partenariats, au soutien des activités de recherche des professeurs et professeures, au transfert des savoirs vers le milieu et à la mobilisation des connaissances et des expertises universitaires. Elle est titulaire d’un baccalauréat et d’une maîtrise en biologie (UQAM) et d’un doctorat en sciences des ressources naturelles (Université McGill).

Nicolas Pinget est responsable du développement des affaires chez eValorix, une initiative de Gestion Univalor, s.e.c. Il est titulaire d’une maîtrise en management (HEC Montréal) au cours de laquelle il a mené une recherche sur la valorisation des résultats issus de la recherche en gestion à travers une étude exploratoire.