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Forêts québécoises, granules de bois et bioénergie

Avril 2014 | Tribune
Nicolas Mansuy
Ressources naturelles Canada
Alors qu’il existe une très forte demande pour les biocombustibles – surtout de la part de l’Europe, qui consomme près de 90 % de la production mondiale –, le Québec, où la matière première existe en abondance, ne devrait-il pas être l’un des « gros » joueurs de cette industrie en plein essor?

Le bois transformé en bioénergie représente une ressource énergétique renouvelable et un marché de plusieurs milliards de dollars. Une fois asséchés, puis compressés à haute pression pour en diminuer le taux humidité et augmenter leur pouvoir calorifique, les dérivés du bois tels que résidus de sciage, poudre de bois et autres copeaux peuvent rivaliser avec les combustibles fossiles en entrant dans la composition de carburants ou en alimentant des centrales thermiques. 

Alors qu’il existe une très forte demande pour les biocombustibles – surtout de la part de l’Europe, qui consomme près de 90 % de la production mondiale –, le Québec, où la matière première existe en abondance, ne devrait-il pas être l’un des « gros » joueurs de cette industrie en plein essor?

Un marché européen qui explose
La production d’énergie à partir de fibre ligneuse intéresse l’Europe, et notamment les pays scandinaves, depuis la crise pétrolière des années 1970. Mais c'est seulement à partir des années 2000 que les granules de bois deviennent une solution de rechange sérieuse au pétrole. Ainsi, en Europe, de 2006 à 2012, la production  passe de 3,5 à 10 millions de tonnes, tandis que la consommation atteint 14,3 millions. Les importations viendront combler cette demande en passant de 800 000 tonnes à 4,4 millions. 

Le futur est encore plus prometteur! Les pays membres de l’Union européenne devront d’ici 2020 inclure 20% d’énergie renouvelable dans leur portfolio énergétique. C'est là un marché estimé à plus de 50 millions de tonnes!  

Le Canada, pays forestier, a toujours fait figure de leader mondial dans la production de granules. Depuis 2012, cependant, les États-Unis mènent le jeu. Ils subventionnent massivement toute la chaîne d’approvisionnement de la biomasse, depuis la construction d’usines jusqu'à la récolte en forêt.  L’an dernier, ils ont produit 26 % des granules à destination de l’Europe contre 17,4 % pour le Canada.

Une place à prendre pour le Québec

Le Québec a produit moins de 5 % des 1,2 million de tonnes de granules exportées par le Canada en 2013.  On trouve ici seulement 9 des 41 usines de production en activité au pays, et ces 9 usines alimentent avant tout un marché local peu développé.  Le Québec pourrait-il augmenter sa production et exporter directement vers l’Europe?

Il est vrai que la densité de biomasse, c’est à dire le mètre cube de bois disponible à l’hectare, est moins élevée ici qu’en Colombie-Britannique, par exemple, où les coûts d’approvisionnement de la matière première sont bas. Une partie de ce faible coût s’explique par un surplus de plusieurs millions de mètres cubes de bois occasionné par le dendroctone du pin, un insecte ravageur responsable de la mort de milliers d’hectares de forêts depuis 2006.

«Le Québec manque d’investissements en termes de logistique et d’infrastructures.»

Le Québec manque d’investissements en termes de logistique et d’infrastructures, d'où un coût d’approvisionnement plus élevé que dans l’ouest du Canada ou chez le voisin du sud.  Pourtant, des solutions existent.  

Des producteurs ont réussi à se regrouper pour diminuer les coûts, notamment ceux liés aux transports. D’autres ont intégré directement la récolte de biomasse à leur activité de coupe traditionnelle en repensant toute leur logistique d’approvisionnement.  

Toutefois, un obstacle majeur persiste : l’hydroélectricité et son énergie bon marché semblent indétrônables au Québec. Le marché de la bioénergie devra-t-il encore attendre? Pas nécessairement : le Québec dispose d’atouts naturels inexploités.

Un accès direct au marché européen

Étant donné sa position géographique ouverte sur l’Atlantique par le Saint-Laurent,  le Québec dispose d’un accès « direct » au marché européen.  Une voie de moins de 11 000 km par rapport à celle empruntée par les cargos partant de Vancouver à destination d’Amsterdam en passant par le canal de Panama. En plus d’offrir une réduction substantielle du coût final et des délais de livraison, ce raccourci représente un gain écologique de 130 kg de CO2eq par tonne de biomasse transportée.

Le bois de perturbation à mettre en valeur

En plus des résidus de coupe traditionnelle, le Québec dispose d’un potentiel de biomasse non exploité. En effet, les forêts québécoises sont soumises à des  perturbations naturelles qui génèrent d’énormes volumes de bois non utilisés. Le  dendroctone du pin s’appelle ici «  tordeuse des bourgeons de l’épinette ». Cet insecte défoliateur, qui sévit sur la Côte-Nord, est capable de mettre à terre des milliers d’hectares de sapin baumier et d’épinette noire. De même, les feux de forêt, fréquents chaque été, fournissent un volume de bois potentiellement utilisable pour la bioénergie. Les années de grands feux, on pourrait même voir doubler les volumes de bois issus de la récolte traditionnelle.  De plus, si cette biomasse était   disponible dans un rayon de 100 km de l’usine, on pourrait diminuer les coûts d’approvisionnement.

«Les débris d’arbres morts jonchant le sol représentent autant de biomasse à ramasser et à transformer en bioénergie.»

Issus de perturbations naturelles et donc de moindre qualité que le bois sur pied, ces volumes sont peu utilisés dans les procédés de transformation de bois d’œuvre. Les débris d’arbres morts jonchant le sol représentent autant de biomasse à ramasser et à transformer en bioénergie.  

Dans son dernier rapport, publié à l’automne 2013, le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) a d’ailleurs reconnu le « bois de perturbation » comme une source prometteuse pour le déploiement de la bioénergie à grande échelle, mais aussi un facteur capable de mitiger les émissions de GES.

Le Québec pourrait s’illustrer dans ce domaine. Des études scientifiques sont déjà en cours pour analyser la durabilité et le potentiel économique de l’utilisation de ces bois pour le développement de la filière bioénergie.

Un choix de société dans un contexte économique favorable

Comme toute celle du Canada, l’industrie forestière québécoise a été sévèrement touchée par la crise économique et par les fermetures d’usines au cours des dernières années. Pour le Québec, le marché européen, de plus en plus dépendant des importations, représente donc une réelle opportunité de marché avec des emplois à la clef et une revitalisation des régions forestières. Il est à noter que le ministère des Ressources naturelles du Québec considère que, en moyenne, un emploi pourrait être créé pour chaque lot de 2000 tonnes de biomasse exploitées. Rappelons qu’en 2012, le Canada a exporté plus de 1,3 million de tonnes de granules, pour une valeur de 208 millions de dollars...

Le Québec dispose de la capacité industrielle requise pour transformer cette biomasse en énergie renouvelable et en coproduits dérivés. Une stratégie provinciale pour développer et favoriser les bioproduits issus du bois doit être mise en place. Le Programme provincial de biomasse forestière résiduelle, qui vise à réduire les émissions de GES et la consommation de combustibles fossiles, est un bel exemple à suivre. Pour favoriser des communautés forestières dynamiques et compétitives, il faudra gérer au mieux les ressources forestières de façon à optimiser les procédés de transformation et d’extraction de la matière première sans pour autant concurrencer les activités traditionnelles de coupe forestière. Ces démarches devront s’accompagner d’études de marché pour déterminer la rentabilité économique des investissements face à une filière où la compétition entre les producteurs s’annonce féroce, mais lucrative.

Sujets : économie & gestion, énergie, environnement

Présentation de l'auteur

Nicolas Mansuy est détenteur d’un doctorat en sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal. Après des études de géographie physique en France et au Maroc, il se spécialise dans l’analyse du risque de feu de forêt, sujet qui le conduira jusque dans le nord de la forêt boréale québécoise. Ses travaux ont fait l'objet de plusieurs publications dans des revues internationales. Depuis 2012, il est chercheur postdoctoral au Service canadien des forêts, où ses travaux portent sur l’intégration du bois de perturbation dans le développement de la filière bioénergie au Canada. Il a été membre et administrateur de l’Association des communicateurs scientifiques du Québec et directeur du comité Forêt de l’association Réseau Environnement.  

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