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Les aires protégées : toujours la clé de la conservation des espèces?

L’intendance des espèces à statut précaire et des espaces protégés (parcs, réserves, etc.) repose grandement sur une vision statique de la biodiversité dans un climat assez stable.

Peut-on penser que les parcs, les réserves et autres aires protégées sont une mesure suffisante, voire nécessaire pour préserver la biodiversité mondiale dans un contexte de changements climatiques? Le sujet fait l’objet de questionnements depuis les années 1990.

Naturellement, après quelque 150 ans de l’adéquation « parcs = conservation », dans un monde où l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) prône la mise en réserve de 17 % de la superficie des continents pour protéger la biodiversité, la simplification est tentante. Mais, comme nous le rappelle Dominique Berteaux dans son dernier ouvrage, Changements climatiques et biodiversité au Québec : « L’intendance des espèces à statut précaire et des espaces protégés (parcs, réserves, etc.) repose […] grandement sur une vision statique de la biodiversité dans un climat assez stable. »

Or, le climat planétaire se réchauffe de décennie en décennie et ce réchauffement, provoqué par l’activité humaine, s’accélèrera au moins jusqu’à la fin du siècle, porté par l’utilisation des carburants fossiles.

Le dernier rapport du groupe 2 du GIEC1 est formel : les dommages à la biodiversité mondiale seront « modérés » dans un scénario où l’augmentation de la température globale serait limitée entre 1 et 2 degrés par rapport à la période préindustrielle, mais « forts » si on devait atteindre 3 degrés. Or, le scénario le plus vraisemblable, selon l’évolution actuelle des émissions, est de plus de 4 degrés. Pour le GIEC, cela représente des pertes extensives de biodiversité et d’écosystèmes, particulièrement dans les zones côtières, les récifs coralliens, les écosystèmes d’eau douce et les zones forestières.

À venir au Québec

Au Québec, la progression des températures au cours du prochain siècle sera plus probablement de l’ordre de 5 degrés, et ce, dans une hypothèse conservatrice. Compte tenu des caractéristiques de la biodiversité sur notre territoire (espèces adaptées aux conditions nordiques avec un faible taux d’endémisme), la réaction la plus probable est la migration des espèces – celles qui le peuvent – vers des zones propices en fonction de leur tolérance spécifique aux nouvelles conditions de température.

Au Québec, la progression des températures au cours du prochain siècle sera plus probablement de l’ordre de 5 degrés, et ce, dans une hypothèse conservatrice.

Pour certaines, il s’agit d’un nombre de degrés-jours de croissance (accumulations quotidiennes d'unités thermiques de croissance en fonction des températures maximale et minimale); pour d’autres, ce sont les températures moyennes supérieures ou inférieures; pour d’autres enfin, la compétitivité dépend de l’absence d’autres espèces plus agressives qui sont limitées par les conditions climatiques extrêmes.

Nous allons donc assister paradoxalement à une augmentation de la biodiversité sur une grande partie du territoire, et ce, parce que les espèces dont l’aire de répartition est située plus au sud vont migrer vers le nord. Dans le cas d’espèces franchement nordiques, on pourrait observer une réduction de leur aire de répartition en raison soit de températures trop élevées (par exemple, pour l’orignal), soit de la compétition de la part d’espèces venues du sud. D’autres espèces endémiques pourront être soumises à des pressions supplémentaires en raison des transformations de l’écosystème qui découleront directement ou indirectement du réchauffement. Comment doit-on alors considérer l’adaptation de nos politiques de conservation dans un tel cadre?

Repenser complètement la manière de protéger

Il devient de plus en plus évident que la simple mesure de la proportion du territoire protégée par des parcs n’est plus un indicateur de bonne gestion de la biodiversité dans un tel contexte. Il faut voir les choses de façon beaucoup plus dynamique et surtout décloisonner la responsabilité de cette gestion.

Les aires protégées deviendront plutôt des lieux d’observation et de recherche scientifique que de conservation à proprement parler.

Ainsi, les aires protégées deviendront plutôt des lieux d’observation et de recherche scientifique que de conservation à proprement parler. En effet, dans un contexte de perturbations climatiques, il faudra intervenir pour conserver. C’est tout un défi pour les gestionnaires des unités de conservation. 

Mais plus encore, il faudra établir de nouvelles façons de concevoir les aires protégées en réseaux interconnectés permettant la migration vers le nord. Il sera peut-être même nécessaire de devancer l’évolution des écosystèmes au nord pour préparer des refuges fauniques. 

La conservation devra aussi mettre à profit de nouvelles pratiques agricoles et forestières plutôt que d’exclure ces secteurs. Même l’urbanisme et la planification territoriale devront tenir compte de la biodiversité et de son évolution. Puisque les isothermes, ces analogues des courbes de niveau qui expriment la température moyenne, vont mathématiquement migrer vers le nord et en altitude, on ne peut plus considérer que la « photographie instantanée » de la végétation préindustrielle sur un site donné représente l’idéal de la gestion écosystémique dans le futur. Le monde d’avant l’anthropocène ne peut plus servir de modèle. La probabilité qu’on y revienne un jour devient infinitésimale à mesure que s’accumulent les gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Migrer vers une pensée dynamique

S’adapter aux changements climatiques ne sera pas une mince affaire ni pour les écosystèmes ni pour notre société. Il faudra changer notre façon de concevoir la conservation, car rien ne sera plus pareil.  Les conceptions statiques du monde n’auront plus lieu d’être. Si nous n’arrivons pas à décloisonner nos façons de penser la Nature, il ne servira pas à grand-chose d’augmenter la superficie des aires protégées. Elles ne seront jamais assez grandes, ni assez protégées pour servir efficacement la conservation.

 

 

Notes : 

Références :   

Auteur(e)

Claude Villeneuve
Université du Québec à Chicoutimi

Claude Villeneuve est professeur titulaire au Département des sciences fondamentales de l’Université du Québec à Chicoutimi, et il dirige la Chaire en éco-conseil depuis sa création en 2003. Cela fait 35 ans qu’il partage sa carrière entre la recherche, l’enseignement supérieur et les activités de terrain en sciences de l’environnement. Il a publié 13 livres, dont Est-il trop tard? Le point sur les changements climatiques, paru en septembre 2013 aux éditions Multimondes. Il est membre du comité scientifique du Consortium OURANOS et du Comité d’orientation de l’Institut du développement durable de la Francophonie. Vulgarisateur bien connu, il a prononcé plus de 500 conférences et publié des chroniques dans plusieurs médias grand public.

 

Note de la rédaction : Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n’engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.