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Valérie Gamache, Université de Montréal
En quête constante de légitimité – ce principe indispensable à la stabilité politique d’un gouvernement –, les titulaires du pouvoir impérial furent amenés à tenter d’instaurer l’évidence et la nécessité de leur autorité sur le peuple : l’empereur devait s’efforcer de démontrer que les gouvernés avaient besoin de lui.

L’Antiquité tardive a longtemps été considérée par les historiens modernes comme l’aboutissement d’une évolution vers un régime impérial absolu. Une réorientation de la recherche depuis les deux dernières décennies révèle cependant une situation plus complexe.

Dominus, dominari, dominatio

Monarque absolu : c’est le titre que l’empereur romain de l’Antiquité tardive (du 4e au 6e siècle de notre ère) se vit attribuer par l’historien britannique Arnold H. M. Jones en 19661. Deux siècles auparavant, Edward Gibbon, dans Decline and Fall of the Roman Empire (1776-1788), avait accordé au règne de l’empereur Constantin (310-337) une place particulière dans l’histoire de la genèse de l’absolutisme2. Le développement d’une cour impériale était, selon lui, le paradigme de l’affaiblissement du tissu social traditionnel de la civilisation romaine.

Pour qualifier cette période, les historiens modernes parlent d’un passage du « principat » au « dominat ». Cette dernière appellation fut créée à partir de mots tels dominus (maître : souverain), dominari (dominer : régner), dominatio (domination : souveraineté), expressions que l’on retrouve dans l’historiographie sénatoriale du 4e siècle de notre ère3.

Une réorientation de l’étude des derniers siècles de l’Antiquité

Une approche renouvelée, davantage sociologique et culturelle, de certaines sources issues du monde romain – les correspondances, les discours d’éloge et les édits notamment – permet de constater que la conception traditionnelle fait fi d’un élément crucial. En effet, le pouvoir impérial, à partir du 4e siècle, est plus « construit » et « argumenté » que jamais, car il repose sur une rhétorique de justification pour légitimer ses actes, ses décisions et ses orientations. En somme, il cherche à se rallier la population par un pouvoir symbolique : le langage4.

«Le pouvoir impérial cherche à se rallier la population par un pouvoir symbolique : le langage.»

L’heure est donc venue de briser cette image de l’empereur romain absolu, délié des lois, qui longtemps domina les études en histoire de l’Antiquité, et de réévaluer sous un nouvel angle les témoignages qui nous sont parvenus, malheureusement de façon très parcellaire. Les faire parler le plus justement possible est le devoir qui incombe à l’historien de l’Antiquité. Ainsi, au lieu de considérer les rapports entre le souverain et les citoyens selon un principe hiérarchique unilatéral, l’historiographie des dernières années tend à donner une place plus importance à la notion de réciprocité.

Une question d’acceptation

Tout au long de l’histoire de l’Empire romain, la transmission du pouvoir impérial représente un point de tension plus ou moins névralgique. Puisque aucun principe formel de succession ne réussit à s’imposer totalement et à devenir règle générale, la reconnaissance de l’autorité du successeur au « métier » d’empereur peut être mise à mal et menacée par les usurpations. Pensons à Constantin II, Constant et Constance II, qui firent assassiner l’ensemble de la famille impériale à la suite de la mort de leur père Constantin en 337, ou encore, au commandant militaire Maxime, qui vola par la force le pouvoir au souverain légitime Gratien en 383.

En quête constante de légitimité – ce principe indispensable à la stabilité politique d’un gouvernement –, les titulaires du pouvoir impérial furent amenés à tenter d’instaurer l’évidence et la nécessité de leur autorité sur le peuple : l’empereur devait s’efforcer de démontrer que les gouvernés avaient besoin de lui. Un dialogue politisé s’articula dès lors entre le souverain et les citoyens.

Le peuple, à la fois spectateur et acteur

Le pouvoir impérial investissait beaucoup d’efforts et de ressources dans la communication avec ses sujets, car l’ordre de la société romaine prenait appui sur un principe de consensus universel. Ce consensus universorum représente une sorte de dialogue constant entre les élites provinciales et le gouvernement central, dialogue dans lequel les populations locales sont amenées à jouer un rôle actif certes, mais aussi de premier ordre5. L’acclamation unanime du nouvel empereur, par exemple, représentait l’un des fondements du droit légitime au pouvoir.

Une acclamatio, sorte de cérémonie « ovationnelle », était organisée lors de l’avènement du nouvel empereur et dès que le contexte politique le requérait : longtemps, elle constitua un aspect fondamental de la communication politique dans la société romaine antique6. L’empereur, en se faisant acclamer unanimement, s’assurait l’allégeance de la population et son obéissance aux lois impériales. C’est ainsi que le peuple de Rome, par exemple, pouvait se transformer, de façon ponctuelle, en assemblée populaire lorsqu’il se réunissait dans un lieu précis, le cirque-hippodrome. Aux dires des sources littéraires antiques, cette coutume, qui conférait aux manifestations une portée politique, perdura bien au-delà du 3e siècle, cette période traditionnellement associée à un régime impérial au « pouvoir sans limites »7.

L’Hippodrome du Grand Palais de Constantinople est ce lieu de rassemblement du peuple; une institution politique, en fait, et le lieu privilégié du dialogue avec le pouvoir souverain. Il est la scène où se joue, entre les protagonistes, une confrontation mettant toujours à l’épreuve, avec des variations d’intensité, la légitimité impériale. Par exemple, Procope (326-366), dans le processus de son usurpation, avait ressenti le besoin de se diriger au Kathisma, la loge impériale de l’Hippodrome, pour y faire des promesses au peuple et s’assurer son allégeance avant de s’installer au Palais.

«Le peuple s’exprimait à l’Hippodrome dès que la moindre inquiétude sur la légitimité d’un empereur naissait, qu’il fût question de sa politique comme de ses campagnes militaires.»

Le peuple s’exprimait à l’Hippodrome dès que la moindre inquiétude sur la légitimité d’un empereur naissait, qu’il fût question de sa politique comme de ses campagnes militaires. Une manifestation de sympathie ou d’hostilité à l’égard du pouvoir impérial était considérée comme l’amorce d’un processus de légitimation ou, au contraire, d’insurrection ou d’usurpation. Un militaire pouvait ainsi passer de stratège à candidat à l’empire, ou du moins simplement être perçu de la sorte, lorsque les acclamations de la foule se faisaient entendre, qu’elles eussent ou non des intentions séditieuses.  

Une nécessaire collaboration

Un espace discursif entre le dirigeant et les dirigés s’est donc aménagé autour de ce désir du pouvoir impérial d’en arriver à une entente unanime. À l’époque tardive, l’administration impériale était plus puissante que dans les siècles précédents, mais elle nécessitait encore la collaboration, dans les villes et les provinces, des classes supérieures8. Cela s’explique par la faiblesse structurelle du gouvernement central, qui requérait par conséquent la deuotio, c’est-à-dire le soutien loyal, d’un corps large et varié de notables locaux. 

Ce besoin de coopération émanant de l’autorité centrale entraîna le développement d'un langage de pouvoir, mais aussi la mise en place de mesures occasionnelles de grâce et de faveur. Ces dernières entretenaient l’espoir qu’il était possible, pour les porte-parole de la haute société, de persuader l’empereur et ses représentants locaux d’agir selon les valeurs qu’ils prônaient et défendaient. Ces principes constituaient l’assise d’une culture traditionnelle partagée au sein d’une même classe sociale et d’un substrat commun à tous les membres de l’élite, autant les gouvernants que les gouvernés.

Une telle relation de réciprocité mettait en œuvre une communication à la fois descendante, allant de l’empereur et de son administration vers les citoyens, et ascendante, expression alors d’un écho diplomatique de certaines des aspirations et des requêtes des populations qui n’entretenaient pas ou n'entretenaient plus de rapports étroits avec le pouvoir central, et qui avaient besoin d’un intercesseur pour se faire entendre. Il s’agissait donc d’un dialogue constant, d’une négociation permanente entre l’empereur et les élites, sous le regard vigilant de la population.

  • 1The Decline of the Ancient World, Londres, New York, Longmans, 1966, viii-414 p.
  • 2Tome I, chap. XVIII.
  • 3Dans le Livre des Césars d’Aurelius Victor, les Histoires d’Ammien Marcellin et l’Histoire auguste notamment.
  • 4L’édit affiché en 297 apr. J.-C. par le préfet d’Égypte Aristius Optatus donne le ton de cette communication (P. Cair. Isid. I, inv. 57074). Cette quête d’approbation du lecteur dans les édits impériaux fut étudiée par Simon Corcocan dans son ouvrage The Empire of the Tetrarchs: Imperial Pronouncements and Government, AD 284-324, Oxford, Clarendon Press, 1996, 406 p.
  • 5Sur le principe de consensus universorum dans l’exercice du pouvoir, voir J. D. Harries, Law and Empire in Late Antiquity, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 25-26; 57.
  • 6J. F. Matthews, Laying Down the Law: a Study of the Theodosian Code, New Haven, Londres, Yale University Press, 2000, p. 35-49.
  • 7Voir Lactance, Mort. XVII, 2; Ammien Marcellin, XVI, 10, 13; Théodoret de Cyr, Hist. eccl. II, 14.
  • 8Cette idée de collaboration et de négociation a notamment été développée par Peter Brown dans Power and Persuasion in Late Antiquity : Towards a Christian Empire, Madison, University of Wisconsin Press, 1992, x-182 p.

  • Valérie Gamache
    Université de Montréal

    Valérie Gamache : candidate au doctorat en histoire, Université de Montréal, sous la direction de Christian R. Raschle, Ph. D.

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