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Identité québécoise : un axe pertinent

En choisissant « identité québécoise », au lieu de « études québécoises », la politique gouvernementale vise évidemment à orienter les recherches vers la question du vivre-ensemble.

Il faut se réjouir que le gouvernement du Québec ait inscrit « l’identité québécoise » comme l’un des trois grands axes de sa nouvelle Politique nationale de recherche et innovation. On pourra être étonné du titre « identité québécoise » et crier, comme l’a déjà fait l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), que « le gouvernement Marois cherche ici à utiliser la recherche à des fins politiques et idéologiques ». Cela est à mon avis un propos réducteur en regard de la nécessité d’une politique de la recherche et d’un engagement ferme envers les « études québécoises ».

Un axe sur l’identité?

Évidemment, l’appellation « identité québécoise » est un terme chargé politiquement. Il renvoie à la politique identitaire, où à la politique du « Nous » du gouvernement péquiste. En choisissant « identité québécoise », au lieu de « études québécoises », la politique gouvernementale vise évidemment à orienter les études québécoises vers la question du vivre-ensemble. Cela n’est pas une surprise, ce gouvernement a été élu sur la promesse de renouveler le questionnement sur le « Nous », notamment par le renforcement de l’histoire nationale. Il n’a toutefois pas choisi cette dernière appellation « histoire nationale » ou encore « identité nationale » pour définir cet axe de recherche.

« L’identité québécoise » est en fait un terme plus polysémique que celui « d’identité nationale ». S’il renvoie à cette dernière, il renvoie aussi à « la société des identités », c’est-à-dire à la prolifération (pluralisme) des identités dans les sociétés occidentales contemporaines. D’ailleurs, le document présentant la nouvelle politique nationale de recherche est explicite sur ce fait, « l’identité québécoise » se rapporte autant à « l’histoire nationale » qu’aux rapports « hommes-femmes », à « l’éducation parentale » qu’aux « pratiques sociales de coopération » et à « l’entreprenariat », aux « institutions politiques » qu’à « l’intégration », aux « migrations » et à « l’immigration », et enfin, à « la culture civique ». Un ensemble de phénomènes à être étudié sous le prisme du vivre-ensemble québécois. On ne saurait donc lui reprocher d’avoir enfermé ou instrumentalisé, pour employer un terme à la mode, l’axe de l’identité québécoise dans l’étroit chemin du nationalisme militant.

«L’axe de recherche sur l’identité québécoise s’impose par sa pertinence sociale».

L’axe de recherche sur « l’identité québécoise » se justifie aussi par des considérations allant bien au-delà des considérations partisanes du présent gouvernement. Le Québec, et cela bien avant la Révolution tranquille, est traversé par la question identitaire ou, pour emprunter l’expression à Marcel Rioux, par la « question du Québec ». Depuis les années 1970, la vie politique partisane québécoise est largement structurée autour de propositions divergentes sur la forme politique de son avenir. Au cours des récentes années, la Commission Bouchard Taylor où, aujourd’hui, la question de la Charte des valeurs québécoises suscite de larges débats qui démontrent l’importance de cette question dans l’espace public? L’axe de recherche sur l’identité québécoise s’impose par sa pertinence sociale.

Les frontières de la recherche

C’est une question par ailleurs qui ne se pose pas uniquement au Québec. L’affaiblissement des frontières nationales et de l’État-providence, l’individualisation croissante de nos sociétés, la mondialisation économique, l’accroissement des processus migratoires, la multiplication des récits particularistes (les post studies) ont suscité et suscitent, dans la plupart des sociétés occidentales, un renouveau d’intérêt pour la question de, et des « identités ». On n’a qu’à penser aux débats récents sur l’enseignement et la recherche sur l’histoire nationale aux États-Unis comme en France. Toutes les sociétés occidentales sont traversées par une interrogation sur comment articuler le vivre-ensemble et la « différence ». Au tournant des années 2000, le Canada avait lancé à cet effet un vaste chantier sur la « cohésion sociale ».

Cette question s’impose cependant avec plus d’acuité au Québec. Le projet de politique nationale de la recherche fait référence à la « fragilité » de l’identité québécoise. Minorité nationale dans l’espace nord-américain, la question de la « survivance » comme on le disait, ou de « l’avenir » comme on le dit aujourd’hui, est plus sensible qu’ailleurs.

Cela renvoie aussi au statut des « petites sociétés » et à leur rapport à la recherche sur elles-mêmes. On note, un peu partout aujourd’hui, un certain déclin des travaux portant explicitement sur l’espace national et cela malgré la persistance dans l’espace public d’un intérêt pour ces questions. Cette raréfaction est en partie due à la mondialisation du champ de la recherche. Les chercheurs sont incités à publier dans des revues savantes à vocation internationale où les terrains locaux (nationaux) perdent beaucoup de leur pertinence. Cela est particulièrement vrai pour les « petites sociétés » où leur singularité est difficilement exportable. Alors que les terrains des grandes sociétés acquièrent plus facilement une reconnaissance universelle, ceux des « petites sociétés » doivent continuellement justifier leur pertinence. Les grandes revues scientifiques ne publieront pas, par exemple, à répétition, des études sur le modèle québécois d’intégration ou de solidarité citoyenne.

Or, les travaux issus des sciences sociales restent, dans leur grande majorité, des études contextualisées, contextualisées en regard d’un public et d’une communauté politique particulière. Si ce n’est pas le Gouvernement du Québec qui voit à la promotion de tels travaux, personne d’autre ne le fera et les études québécoises seront vouées à la marginalité. 

«Si ce n’est pas le Gouvernement du Québec qui voit à la promotion des études québécoises, personne d’autre ne le fera et ces études  seront vouées à la marginalité».
Pourquoi la recherche a-t-elle besoin d’une politique?

Un tel plaidoyer n’a de sens toutefois qu’en autant que l’on accepte la légitimité d’une politique de recherche. Pourquoi la science, en effet, a-t-elle besoin d’une politique de recherche? Une autodéfinition des thèmes de recherche par les pairs ne serait-elle pas suffisante? Une grande partie de la recherche universitaire, notamment la recherche fondamentale fonctionne ainsi. Ce sont les comités d’évaluation de pairs qui sont seuls juges de la pertinence de l’objet et de la méthode de recherche. Une telle démarche a comme avantage de laisser à la communauté scientifique le soin de définir les thématiques émergentes ainsi que les questions fondamentales propres à chaque discipline.

Or, une telle démarche s’est avérée depuis longtemps insuffisante. Le rêve d’une communauté savante (universitas) décrochée de toute considération utilitaire et mue par le seul souci de la recherche de la vérité scientifique n’a jamais existé. Même la vieille université humaniste avait des considérations pratiques. Cela est encore plus vrai dans l’université contemporaine. Laissées aux seuls chercheurs, les thématiques prennent souvent le chemin d’une nébuleuse mondialiste sans grande pertinence sociale quand elles ne sont pas soumises directement aux dictats du marché. C’est pourquoi il faut s’étonner de la réaction de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) citée plus haut et qui semble condamner la volonté du gouvernement d’orienter certains pans de la recherche. Si le gouvernement ne le fait pas, qui le fera? Cela est vrai aussi de la référence à l’encouragement de la publication savante en français souligné dans la politique.

«Le rêve d’une communauté savante (universitas) décrochée de toute considération utilitaire et mue par le seul souci de la recherche de la vérité scientifique n’a jamais existé».

Ceci dit, il faut bien noter que les axes prioritaires de recherche, y compris celui sur « l’identité nationale », ne couvrent pas l’entièreté des efforts de la politique de recherche annoncée. On ne sait d’ailleurs pas les sommes et la proportion des budgets qui y seront consacrées. Ces axes sont actuellement formulés comme des priorités qui doivent guider des actions structurantes de la part des organismes de recherche. La vaste majorité de la recherche et leurs thématiques, et c’est bien qu’il en soit ainsi, resteront définis par le jugement des pairs. Même dans le champ de « l’identité québécoise », comme on l’a souligné plus haut, les règles d’évaluation de la recherche universitaire n’ont pas été modifiées, et c’est la communauté des chercheurs qui ultimement décidera les enjeux centraux d’une telle thématique.

La politique québécoise, un rôle structurant

Il faut enfin prendre en considération le rôle de la politique nationale québécoise en regard de ces rapports avec la politique canadienne de la recherche. C’est le gouvernement fédéral qui finance la vaste majorité du champ de la recherche au Canada. D’une certaine façon, le financement québécois est un financement d’appoint (un levier). Dans le domaine des sciences humaines et sociales, l’effort québécois a particulièrement servi, à structurer le champ de la recherche (infrastructure, équipes de recherche) et à assurer la relève (nouveaux chercheurs) de manière à donner aux chercheurs québécois de meilleures possibilités d’aller chercher des subventions fédérales. Ce qui s’avèrera au cours des années 1980, 1990, un succès. La recherche québécoise se situant au-dessus de la moyenne canadienne dans la proportion des octrois provenant du Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH).

Cela semble terminé. Les dernières années ont vu la recherche québécoise en sciences humaines et sociales, particulièrement celle issue des universités francophones, chuter dans le taux de réussite aux concours du CRSH. Cela n’est pas dû à une réorientation des thématiques de la recherche de l’agence fédérale. Malgré les coupures du gouvernement Harper dans la recherche et une volonté de réorienter celle-ci en fonction des retombées socio-économiques, le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada reste largement un organisme dont les thématiques de subventions sont définies par des comités de pairs.

Cela est vrai aussi du programme des Chaires de recherche du Canada, à l’encontre de ce que laisse entendre la politique gouvernementale québécoise, qui y voit un effort de structurer les études canadiennes. Si les Chaires de recherche du Canada doivent s’inscrire dans des axes de recherche, ce sont les axes de recherche des universités participantes et non ceux définis par le Conseil de recherche en sciences humaines ou la politique canadienne de la recherche. S’il n’y pas de Chaires de recherche du Canada en histoire nationale du Québec ce n’est donc pas en raison du programme canadien, mais bien par le manque de motivations des institutions universitaires québécoises.

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Il faut donc se réjouir de l’inclusion dans la politique de recherche du gouvernement du Québec d’un axe sur l’identité québécoise. Cela correspond à un enjeu sociopolitique réel, des sociétés contemporaines et du Québec en particulier, qui ne trouve pas toujours son chemin dans la recherche universitaire. Le meilleur moyen de contrer la tentation populiste de la mouvance identitaire est justement de favoriser la recherche savante sur ces enjeux.

«Il faut se réjouir de l’inclusion dans la politique de recherche du gouvernement du Québec d’un axe sur l’identité québécoise. Cela correspond à un enjeu sociopolitique réel, des sociétés contemporaines et du Québec en particulier, qui ne trouve pas toujours son chemin dans la recherche universitaire».

Il reste à voir maintenant comment cela se traduira dans une politique structurante de la recherche (la création de chaires de recherche, notamment, sur ce thème est annoncée dont les deux premières porteront sur « l’histoire nationale » et la « langue française »). Il faudra par ailleurs éviter de trop préciser l’axe de l’identité. Si la recherche a besoin d’une politique, elle n’a pas besoin d’une police.

Auteur(e)

Joseph Yvon Thériault
Université du Québec à Montréal
Présentation de l’auteurJoseph Yvon Thériault est professeur au Département de sociologie à l’Université du Québec à Montréal où il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie (Chaire MCD). Ses recherches portent sur les identités collectives et la mémoire dans les sociétés démocratiques. Il est un spécialiste reconnu de la société québécoise, de l’Acadie et des francophonies minoritaires du Canada. Il est l’auteur notamment de Critique de l’américanité, mémoire et démocratie au Québec. Il vient de publier, Évangéline : Contes d’Amérique (2013), aux éditions Québec Amérique.