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Si vous n’aimez pas le passé, et bien, changez-le!

Parmi les institutions culturelles, le musée et ses variantes accordent peu de place à un discours marginal, parallèle ou divergent, et ce, malgré une vocation éducative affirmée.

[Colloque 28 -  « Passés exposés » : Histoire et historiens dans les musées]

« Si vous n’aimez pas le passé, et bien, changez-le!1» Cette injonction plutôt dure de l’historien étatsunien William L. Burton illustre bien l’insoutenable fragilité du savoir produit par l'histoire professionnelle. En effet, sa pratique, qui se révèle des plus délicates, est trop souvent source de débat, voire d'inconfort. L’article le mieux documenté, la problématique la mieux définie et une objectivité rigoureuse ne font guère le poids face aux mythes les plus consensuels. Parce que le discours muséal semble trop souvent privilégier la diffusion de ces derniers, nous jetterons un coup d’œil ici sur certaines facettes discursives liées à la cohabitation de l’histoire de calibre professionnel et du discours produit par le musée2. L’exemple des deux principaux musées de civilisation québécois – Gatineau et Québec – servira à l’illustration de notre propos3

Frilosité muséale   

Les musées de civilisation à vocation nationale ont pour principale qualité de raconter et de célébrer les cultures et l’histoire des communautés ethniques d’un pays en leur prêtant un canal pour s’exprimer. Cependant, cet œcuménisme muséal est trop souvent édulcoré. Ainsi, Gatineau et Québec, à l’instar de l’ensemble des institutions muséales canadiennes et québécoises, évoluent à l’intérieur d’un cadre éditorial plutôt étroit.

On le sait déjà, parmi les institutions culturelles, le musée et ses variantes accordent peu de place à un discours marginal, parallèle ou divergent, et ce, malgré une vocation éducative affirmée. La vocation grand public de l’institution, ses qualités de divertissement, sa grande visibilité, la susceptibilité potentielle de ses bailleurs de fonds publics et privés, et enfin, la concurrence exercée par d’autres acteurs culturels et du domaine des loisirs semblent expliquer cette frilosité. Le consensus de rigueur prend habituellement la forme d’une rectitude morale véhiculée par ce que nous appellerons, à défaut d’un meilleur terme, la classe moyenne libérale et scolarisée, responsable du regard proposé par le musée sur le passé.

«Gatineau et Québec, à l’instar de l’ensemble des institutions muséales canadiennes et québécoises, évoluent à l’intérieur d’un cadre éditorial plutôt étroit.»
Ni conquérants, ni conquis

À Gatineau, le programme interprétatif du Musée canadien de l’histoire s’aligne notamment sur une incontournable mise en scène de la société multiethnique canadienne et sur l’occultation de la plupart des tensions et frictions associées à la cohabitation promue par cette même société.

Pour les partisans du multiculturalisme, le Canada est formé d’une mosaïque de groupes ethniques partageant un même territoire. Le Canada d’hier – mais surtout celui d’aujourd’hui et de demain – devient donc pour les défenseurs de l’hypothèse multiculturelle un lieu d’accueil et de vie pour diverses communautés nationales, tels les nations amérindiennes, les Scandinaves, les Français, les Britanniques et les nombreux groupes ethniques qui ont suivi, et ce, depuis dix ou quinze mille ans. Dans cette interprétation qui carbure à la consensualité, il n’y a ni vainqueurs ni vaincus, ni conquérants ni conquis, ni dominants ni dominés!

En fait, et bien que les notions de conflit et de rupture y soient souvent abordées, cette idée du développement national ne peut proposer qu’une seule trame chrono-ethnique, celle d’une succession de groupes ethniques venus s’implanter les uns après les autres et qui, tout en acceptant une cohabitation parfois difficile avec les anciens locataires de l’espace canadien, finissent toujours par développer une manière de vivre harmonieuse qui fait l’envie du monde entier!

Le lecteur aura compris que, dans la mesure où toute autre proposition mettrait naturellement en péril l’unité nationale, le modèle d’un Canada fier de son multiculturalisme demeure la seule grille d’interprétation viable pour un musée national consacré à l’histoire et aux communautés canadiennes. Cette idéologie mettant de l’avant le mythe d’un peuple composé de nations – qui occulte bien commodément la double hégémonie exercée par la communauté canadienne-anglaise à l’échelle du pays et par la communauté franco-québécoise au Québec – n’est d’ailleurs pas sans provoquer quelques aberrations muséographiques. En témoigne, à titre d’exemple, la disproportion des espaces accordés – démographiquement parlant – aux nations amérindiennes et aux communautés ethniques minoritaires, aux dépens de la place accordée à l’histoire des « deux peuples fondateurs ».

Un récit stéréotypé

La diffusion de l’idée d’un Canada multiculturel pose également la délicate question de l’interprétation simultanée de la vie sociale, économique, politique, idéologique et spirituelle de plus d’une centaine de groupes ethniques. À cet égard, la vocation consensuelle du musée impose rapidement un cadre plutôt étroit aux facettes du passé ou, si l’on préfère, au récit que les muséohistoriens désirent mettre en scène.

Cette narration met généralement de l’avant les trois points de vue suivants, conjugués de multiples manières : la communauté dont on raconte l’histoire est fière de son riche passé; cette communauté a vécu des problèmes d’adaptation, d’insertion et d’acceptation au Canada; cette communauté est maintenant bien intégrée et elle enrichit par sa culture la société canadienne. L’exemple de la communauté sino-canadienne – retenue pour une première exposition à l’ouverture du Musée en 1989 – illustre, de manière presque caricaturale, cette manière de faire de la muséohistoire. Primo, la Chine possède une culture multiséculaire, riche et mystérieuse; secundo, les Chinois, immigrés au Canada au XIX siècle, sont exploités et méprisés; tertio, aujourd’hui, les Sino-Canadiens sont parfaitement intégrés à la société canadienne, ils valorisent l’éducation et le travail, et ils conservent de merveilleuses traditions, notamment culinaires, dans les chinatowns!

Plus d'hommages que de science

L’exemple du Musée de la civilisation, à Québec, met en évidence, sous un nouvel angle cette fois, les chausse-trappes semées sous les pas de l’historien lorsque l’hommage et la cohésion sociale prennent le dessus sur la science4.

Le programme muséographique de cette institution, fief également de cette classe moyenne libérale et scolarisée déjà nommée, adoptera tour à tour un point de vue libéral, puis de centre gauche, voire socialisant; les valeurs individuelles y seront plus souvent privilégiées que les points de vue collectifs; l’accent y sera généralement mis sur la réhabilitation des groupes dits minoritaires, tels les femmes, les enfants, les personnes handicapées, les groupes ethniques minoritaires, le milieu communautaire, les adeptes de nouvelles formes de spiritualité et les associations ou regroupements de travailleurs. À l’inverse, les commentaires portant sur la culture masculine, les groupes socioéconomiques défavorisés – ou au contraire très favorisés! –, le milieu politique, les pratiques religieuses traditionnelles et les représentants du milieu de la finance se feront beaucoup plus rares ou s’exprimeront de manière moins explicite.

Visions opposées

Enfin, le contexte sociopolitique qui préside à la genèse des musées de civilisation outaouais et québécois témoigne de l’émergence parallèle de deux visions communautaires opposées, de deux manières de concevoir le nation-building.

À Québec, le projet muséal se veut tout d’abord le miroir de la communauté franco-québécoise, refusant par la même occasion le statut exclusif de vitrine de la mosaïque ethnique provinciale. Cela dit, cette proposition sait réserver une place à une médiation de la culture des Premiers Peuples et des communautés ethniques minoritaires québécoises, mais sans pour cela marginaliser la perspective franco-québécoise! On assiste donc ici à la genèse d’une expérience identitaire, doublée d’une certaine ouverture envers la mise en scène d’idées et d’objets porteurs de controverse. En effet, moins soumis que le Musée de Gatineau aux contraintes exercées par une quête obligatoire du consensus interethnique, le Musée de la civilisation – dont le principal client demeure la communauté franco-québécoise – investit un espace social et idéologique plus large que son pendant outaouais, tout en développant une assurance propice à la médiatisation, parfois laborieuse il est vrai, de certains enjeux sociaux délicats.

Parmi les thèmes problématiques retenus, mentionnons les grandes guerres contemporaines, les sévices commis envers des enfants, la contraception et, hélas de manière un peu trop discrète, la criminalité, l’emprisonnement, l’homosexualité, etc.

À l’inverse, le Musée de Gatineau se permet rarement de telles audaces thématiques, leur interprétation étant toujours susceptible de rendre la visite du musée par trop inconfortable pour plusieurs groupes ethniques ou religieux, voire de soulever l’ire de ces derniers.

«La programmation muséographique de ce  musée entretient toujours un certain nombre de tabous.»
Allez, un peu d'audace

Cela étant, si le programme éditorial du Musée de la civilisation aborde parfois des enjeux de société complexes, il lui arrive également de présenter des expositions carburant aux lieux communs et dont la seule fonction semble être la génération d’un large consensus identitaire (et de nouveaux revenus!), à l’instar, en 2000, de l’exposition consacrée à l’humour québécois. Par ailleurs, la programmation muséographique de ce  musée entretient toujours un certain nombre de tabous.

Au tournant du XXIe siècle, à titre d’exemple, qui aurait l’idée en apparence saugrenue de présenter au musée une exposition grand public dédiée à l’effet « civilisateur » du phénomène guerrier, en proposant la mise en scène du développement technologique qui lui est associé, tout comme son rôle de vecteur des us et coutumes et de promoteur du tourisme international? Dans la même veine, et compte tenu du climat politique du dernier demi-siècle, qui aurait l’audace d’organiser une exposition d’envergure dédiée à l’apport de la communauté anglo-québécoise à sa société d’accueil? Bref, si le Musée de la civilisation innove encore par le choix de thématiques parfois audacieuses, celles-ci demeurent toujours associées aux préoccupations courantes de la classe moyenne franco-québécoise.

Je me souviens d'avoir été heureux

De tout ce qui précède ressort un constat d’une telle évidence que son éclat en cache l’essence même : au musée, le devoir d’histoire – la révélation d‘un passé avéré et débarrassé autant que faire se peut de ses mythes – est toujours occulté par un vague devoir de mémoire carburant à des mythes et à des idées reçues des plus réconfortants. L’auteure étatsunienne Susan Sontag n’écrivait-elle pas : « Attendez jusqu’à ce qu’aujourd’hui devienne demain.  Vous verrez comme nous étions heureux! » Le programme discursif des musées de civilisation canadien et québécois ne pourrait avoir plus belle devise!

Références :

  • 1. William L. BURTON,“The use and abuse of history”, AmericanHistorical Association Newsletter, vol. 20, no 2, 1982, p. 14.
  • 2.Une institution permanente, sans but lucratif, […] ouverte au public et qui acquiert, documente, conserve et communique, notamment par sa mise en exposition, la culture matérielle. Cette définition inclut également les sites et monuments naturels et historiques, les lieux muséaux associés au vivant, les science centres, les volets de mise en exposition des bibliothèques et des centres d’archives, les parcs et réserves naturelles et, enfin, les institutions de la Nouvelle muséologie – centres  d’interprétation, centres d’exposition, écomusées et économusées – (Conseil international des musées).
  •  3.Claude Armand PICHÉ, La matière du passé. Genèse, discours et professionnalisation des musées d'histoire au Québec, Québec, Septentrion, 2012, p. 352-362.
  •  4.Ibid., p. 353-362

Auteur(e)

Claude Armand Piché
Historien et chercheur indépendant

Claude Armand Piché est détenteur d’un baccalauréat en urbanisme, d’une maîtrise en muséologie et d’un doctorat en histoire de l’Université du Québec à Montréal. M. Piché publiera prochainement un panorama de la muséohistoire québécoise intitulé La matière du passé. Basé à Montréal, ce dernier travaille présentement à deux ouvrages consacrés à l’histoire montréalaise.

 

Note de la rédaction : Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n'engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.