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Vers une bibliothèque participative

Mars 2013 | Tribune
Vincent Chapdelaine
Espaces temps
On ne compte plus les événements organisés par des citoyens et communautés d'intérêts – généralement en dehors des bibliothèques et des universités – visant à favoriser le dialogue, la découverte et l’apprentissage.

Contrairement à une certaine perception populaire, les bibliothèques publiques et universitaires ne sont ni désertées, ni dépassées. En réalité, c’est tout le contraire, le monde des bibliothèques au Québec est effervescent: la fréquentation est en hausse, la satisfaction des usagers est des plus élevées, de nouvelles bibliothèques se construisent, les collections numériques s'étoffent, et des programmes d'animation et de médiation rendent les lieux encore plus vivants et ancrés dans leur communauté locale. À titre d'exemple, il y a quelques semaines, les Bibliothèques de Montréal organisaient, en partenariat avec plus d’une vingtaine d'institutions de l'industrie du jeu vidéo et du jeu de société, le Festival Montréal Joue : plus de 200 activités ludiques dans 39 bibliothèques. Les bibliothèques ne sont pas figées dans le passé, elles sont tournées vers l'avenir.

L’innovation apparaît comme le concept du moment. On en parle partout, si bien que le mot semble parfois utilisé à outrance, et parfois avec raison. Mais sans que l’innovation devienne une fin en soi, il est néanmoins stimulant de voir que de nombreux secteurs cherchent à explorer d'autres approches, développer de nouveaux services, résoudre les problèmes qui persistent, défricher des nouveaux territoires.

C’est d’ailleurs ce que le milieu des bibliothèques s’est donné comme devoir pour 2013, en choisissant pour son congrès annuel le thème de l'innovation, après de nombreuses années principalement centrées autour des enjeux liés à la révolution numérique. « Innover, c’est aussi, parfois, oser ébranler les certitudes de nos pratiques professionnelles », peut-on lire dans le texte de présentation du congrès. De fascinantes discussions en perspective. 

Faire un 180 degrés

Depuis plusieurs années, je partage des idées et des rêves dans la communauté professionnelle des bibliothécaires (à laquelle j’appartiens), et je constate que bien souvent, lorsque nous menons un exercice d'idéation autour de la « bibliothèque idéale », tant entre professionnels de l’information qu’avec des citoyens, nous faisons tous l'erreur de partir d’une idée préconçue de ce qu’est une bibliothèque : un lieu physique, des collections documentaires, des programmes et services, des ressources en ligne, des formations, une certaine ambiance, etc. Ainsi, la plupart du temps, la bibliothèque idéale, celle de nos rêves, en est une qui offrira simplement la plus belle collection, les meilleurs programmes d'animation et de médiation, et rejoindra le plus grand nombre d'usagers, tout en faisant une utilisation particulièrement moderne de la technologie.

«Nous faisons tous l'erreur de partir d’une idée préconçue de ce qu’est une bibliothèque : un lieu physique, des collections documentaires, des programmes et services, des ressources en ligne, des formations, une certaine ambiance, etc.»

Tout cela est effectivement enthousiasmant, mais il m'apparaît dommage de ne pas en profiter afin de rêver encore plus grand. Pour y parvenir, je nous invite à analyser le problème dans l’autre sens. Partons plutôt de la mission que nous souhaitons donner, collectivement, à cette institution qu'est la bibliothèque. Qui a dit que la bibliothèque doit être un centre de documentation, de formation ou d'animation culturelle? Qui a dit que la bibliothèque doit être un lieu physique délimité? Ses espaces, collections et services ne sont que des moyens servant une mission profonde, dans laquelle il est inspirant de se replonger.

La porte d'accès à la connaissance

Quel est le rôle de la bibliothèque? Voilà qui est certainement matière à discussion. À mon sens, les bibliothèques sont des institutions investies d'une mission fondamentale, celle d'offrir un accès pour tous à la connaissance et à la culture, sans contraintes et sans limites. Cette vision est décrite, entre autres, dans le Manifeste de l'UNESCO sur la bibliothèque publique, où elle est présentée comme une « porte locale d'accès à la connaissance ».

À bien des égards, les bibliothèques universitaires remplissent une fonction similaire auprès de leurs usagers : celle d'offrir un accès à la connaissance scientifique de manière libre et informelle, en complémentarité aux autres modalités d'accès à la connaissance, plus structurées et contrôlées, qu’offrent les programmes d'enseignement et de recherche.

La question qui découle naturellement de cet énoncé de mission est la suivante : quels espaces, pratiques et outils l'institution qu'est la bibliothèque peut-elle imaginer pour remplir encore mieux cette mission, et garantir un accès encore meilleur à la connaissance et à la culture?

Replacer l'usager au cœur de la bibliothèque

Encore aujourd'hui, les bibliothèques sont très largement centrées autour de leurs collections documentaires. Cette vision est si ancrée dans la profession, ici au Québec, que notre congrès se nomme même le « Congrès des milieux documentaires », même si on convient que l’offre de collections documentaires n’est pas la raison d'être des bibliothèques, mais bien un des moyens qui lui permettent de remplir sa mission.

Un concept rafraîchissant qui anime de nombreux bibliothécaires est celui de la bibliothèque « troisième lieu », où elle passe de milieu documentaire à milieu de vie. Dans cette approche, ce ne sont plus les collections qui sont au cœur de la bibliothèque, mais les usagers. On se préoccupe davantage de la convivialité des espaces, et on y développe de nombreux et dynamiques programmes d'animation et de médiation, en partenariat avec la communauté locale. Un des exemples les plus notoires de cette approche est le Idea Store, une bibliothèque développée au cœur d'un quartier défavorisé de Londres, et qui est rapidement devenue un lieu d'accueil et de vie communautaire.

«Encore aujourd'hui, les bibliothèques sont très largement centrées autour de leurs collections documentaires.»

Dans le monde universitaire, c'est le concept des learning commons qui gagne en popularité. Suivant cette approche, on regroupe dans un espace de la bibliothèque un ensemble de services destinés à soutenir l'étudiant dans son apprentissage, souvent en partenariat avec les services de soutien pédagogiques de l'établissement d'enseignement. De manière analogue à la bibliothèque « troisième lieu », les learning commons replacent l'usager au cœur de la bibliothèque.

Ces tendances sont réjouissantes, mais hélas, dans un cas comme dans l’autre, les usagers demeurent relativement passifs, et sont souvent perçus comme des clients. Il me semble que l’on se prive ainsi d'un volet important, peut-être même le plus important, de la culture et de la connaissance auquel la bibliothèque peut donner accès : celui des usagers eux-mêmes, détenteurs d'une formidable connaissance tacite.

À ce sujet, il suffit de regarder l'effervescente offre d'occasions d'apprentissage informel à Montréal, à Québec et ailleurs dans le monde pour constater que citoyens et étudiants sont animés par une volonté, et une aisance, à partager leurs connaissances et leurs perspectives à travers des événements d’échanges informels. On ne compte plus les activités organisées par des citoyens et des communautés d'intérêt – généralement en dehors des bibliothèques et des universités – visant à favoriser le dialogue, la découverte et l’apprentissage.

Les formules sont variées : anticonférences, forums ouverts, soirées à la Pecha Kucha, assemblées publiques, world cafés, universités populaires. Ces événements se tiennent dans des lieux variés, des espaces de coworking, des cafés, des bars et des galeries, tant de lieux privés qui ne sont pas davantage que les bibliothèques conçus pour cet usage, mais qui ont l’avantage d'offrir des espaces flexibles et une ambiance décontractée.

Toujours est-il que les organisateurs d'événements de ce type le confirmeront : il est difficile de trouver des locaux appropriés, disponibles et pas chers, pour accueillir de tels événements, qui peuvent attirer jusqu’à une centaine de participants.

Un lieu collectif de travail, de création et de collaboration

Animées par les tendances des bibliothèques « troisième lieu » et des learning commons, les bibliothèques se transforment peu à peu de lieux documentaires en lieux de vie. La prochaine grande étape est de les transformer en lieux participatifs, où citoyens, étudiants et communautés de toutes sortes pourront travailler, créer, collaborer, et organiser des activités d'échange de connaissances au sein d'espaces flexibles, invitants et agréables, bref somme toute conçus à cette fin.

Car là où la bibliothèque peut jouer le plus grand rôle, et profiter au maximum de cet énorme atout qu’est son ancrage dans l'espace physique, c'est non seulement en jumelant  les usagers aux documents et aux services, mais en facilitant les rencontres et la collaboration entre les usagers eux-mêmes, détenteurs incontournables de culture et de connaissance. 

Bonne nouvelle : des bibliothèques universitaires et publiques ont déjà entamé le pas. Poursuivons dans cette voie! Concevons dans nos bibliothèques des espaces aussi agréables que le café du coin, et permettons aux usagers et aux communautés de se les approprier et de les transformer, avec le soutien des bibliothécaires, en lieux vivants d'échanges de connaissances, de collaboration et de créativité.

Sujets : bien commun, collège, communication & information, connaissance, économie sociale, innovation, université

Présentation de l'auteur

Vincent Chapdelaine est directeur général d'Espaces temps, une entreprise sociale qui développe des espaces, outils et pratiques qui favorisent l'échange d'information et de connaissances. L'entreprise a, entre autres, accompagné l'École de technologie supérieure dans la mise sur pied de l'Espace 3C, un premier espace de collaboration en bibliothèque.

 

Note de la rédaction :
Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n'engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de  l’Acfas.

Inscrire les médiations entre usagers au sein de l'institution

La limite que je vois à cette intéressante idée de "bibliothèque participative", c'est qu'elle fait assez rapidement l'impasse, en faisant de la bibliothèque un lieu de vie, d'échanges, de rencontres, sur le nécessaire temps de la lecture. On pourrait avoir des groupes lisant publiquement des textes, pourquoi pas, mais à part cela la lecture reste une activité individuelle et silencieuse. Et j'ai autant de mal à lire dans les bibliothèques où chacun travaille avec la plus grande économie de mouvement, de gestes, de bruits, que dans celles qui se transforment en lieux de passage.

Il n'est pas certain, du reste, que les échanges ne puissent pas avec profit se faire par médiations interposées : ainsi du web où cela passe par l'écrit essentiellement avec les forums, blogs, murs facebook, comptes et hashtags twitter, etc. Une bibliothèque pourrait dans ce cas inscrire dans son institution les échanges des usagers - avec la modération qui s'impose pour pousser jusque-là la confiance accordée (et accordable) à l'institution.

Parce que les échanges, les rencontres, c'est bien, mais encore faut-il qu'ils se fassent autour de quelque chose. Et si je veux dire quelque chose sur un livre donné et échanger avec des personnes l'ayant lu et pouvant penser des choses qui m'intéressent, un lieu médiatique virtuel pourrait être l'endroit approprié (ce qui n'empêche nullement des rencontres "en vrai" à partir de là).

Passer au stade du programme

Quel beau billet, et comme il rend gourmand ! Pratiquement, quels seraient vos désirs? Que devraient offrir, très précisément, ces nouveaux espaces?

Cette question n'est pas en l'air. Je vise la fabrication de modèles sur le Web 3D, où la création d'espaces ne rencontre évidemment aucune limitation financière, puisqu'on peut très bien fabriquer tout pour rien si ça enchante la personne qui s'y colle. Les seules limites au Web 3D (façon SecondLife, etc.) sont celles rencontrées par ses utilisateurs, et ne dépendent que des ordinateurs et des logiciels faisant office d'interfaces. Nous pouvons, dans les mondes numériques, tester des pratiques, ou les importer...

Et si donc il était très ambitieux, peut-être, de réaliser dans le monde matériel une bibliothèque « idéale » selon les spécifications qui sont esquissées dans votre billet, faire le même travail en langage informatique n'est rien, ou ne demande que du temps, de la bonne volonté, de la passion et de la curiosité. Mais pas un centime, pour le moment. Voilà, n'est-ce pas, façon bien habile de tripoter des maquettes? Sans compter que, ne sait-on jamais, quel est le monde qui supplantera l'autre après-demain?

Allan
elpediteur.com

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