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L'interculturalisme québécois

Février 2013 | Pourquoi j'ai écrit ce livre
Gérard Bouchard
Université du Québec à Chicoutimi
L’interculturalisme favorise un régime de laïcité inclusive reposant sur cinq principes ou valeurs : autonomie réciproque de la religion et de l’État, neutralité de l’État en matière de religion, liberté de conscience des personnes, égalité entre les religions, protection des symboles patrimoniaux.

Le Québec a rejeté la politique canadienne du multiculturalisme adoptée en 1971, le premier ministre Robert Bourassa ayant fait valoir que ce modèle ne convenait pas à la situation et aux aspirations du Québec. Dès lors, les conseillers de l’État, de concert avec le milieu universitaire, se sont employés à concevoir un modèle original qui a progressivement pris forme au cours des dernières décennies. Telle est l’origine de l’interculturalisme québécois.

Un modèle pluraliste

Sur un plan général, l’interculturalisme partage avec d’autres modèles – notamment le multiculturalisme – l'adhésion à la philosophie pluraliste, qui a pris son essor en Occident après la Deuxième Guerre mondiale. Il prône le respect des droits et de la diversité ethnoculturelle, rejette l’assimilation, favorise l’insertion économique et sociale des immigrants, invite à combattre toutes les formes de discrimination et de racisme. Il adhère aussi au principe de la reconnaissance (tel que défini par Charles Taylor et d’autres), appuie l’enseignement des langues d’origine au profit des immigrants et encourage l’insertion économique et sociale de tous les citoyens. Enfin, il préconise une pratique judicieuse et responsable des accommodements qui respecte les valeurs fondamentales du Québec et contribue à l’intégration des personnes susceptibles d’exclusion ou de préjudice en vertu de leurs caractéristiques. En d’autres mots, la philosophie pluraliste se prête à diverses formes d’application; le multiculturalisme en est une, l’interculturalisme en est une autre.

Le rapport majorité-minorités

Le trait principal qui fonde le caractère distinctif du modèle consiste dans la reconnaissance d’un rapport entre une culture majoritaire et des minorités ethnoculturelles. On voit ici en quoi l’interculturalisme épouse la réalité québécoise. Le multiculturalisme canadien, par exemple, ne reconnaît pas l’existence d’une culture majoritaire au Canada. La nation y est définie comme un ensemble de citoyens jouissant de droits égaux protégés par la Charte – l’un de ces droits permettant à tout individu qui le souhaite de perpétuer un lien avec sa culture d’origine, d’où l’obligation qui est faite à l’État de veiller à la survie des groupes ethnoculturels. Cette approche s’accorde avec la réalité démographique, puisque les Canadiens d’origine britannique sont eux-mêmes une minorité, représentant environ 30 % de la population. Il en va autrement au Québec, où les descendants de la population fondatrice française comptent pour plus de 70 % de la population actuelle. L’existence d’une majorité ethnoculturelle est ici d’autant plus accusée que cette majorité est elle-même une minorité à l’échelle canadienne et nord-américaine. Quant aux minorités, elles sont également bien inscrites dans le paysage ethnoculturel, qu’il s’agisse des Québécois d’origine anglophone, chinoise, juive, grecque ou italienne. 

«Les Canadiens d’origine britannique sont eux-mêmes une minorité, représentant environ 30 % de la population».

On notera que l’interculturalisme ne crée ni ne favorise la dualité majorité-minorités. Opérant là où ce rapport a pris forme, il a pour objectif général de le gérer de façon que les droits et prérogatives de tous soient respectés, conformément aux exigences du pluralisme. Il s’agit donc à la fois a) d’éviter que la dualité glisse dans une forme d’ethnicisme, b) de contenir autant que possible l’apparition de profondes divisions et de conflits nuisibles au tissu social, c) de prévenir une domination culturelle, économique et sociale des minorités par la majorité – puisque ce rapport majorité-minorités instaure également un rapport de pouvoir inégal. Par ailleurs, il est le lieu d’un intéressant paradoxe. D’une part, dans l’esprit du pluralisme, on croirait devoir assigner à l’interculturalisme la tâche de supprimer le rapport eux-nous associé à la dualité. D'autre part, en vertu également du pluralisme, on doit respecter la liberté de chaque citoyen (qu’il appartienne à la majorité ou à une minorité) de cultiver un lien d’identification avec son groupe culturel d’origine.

Un modèle d’intégration

Les autres traits distinctifs de l’interculturalisme se déduisent en quelque sorte du précédent :

- Le modèle reconnaît l’existence de fait et la légitimité d’une majorité culturelle et de minorités, et il entend assurer à chacune un avenir, si telle est la volonté de leurs membres.

- L’interculturalisme octroie une grande importance à l’intégration. C’est une disposition qui s’accorde avec les impératifs du droit et de l’éthique sociale. Une société démocratique doit se soucier de l’insertion économique et sociale de ses citoyens, en particulier les plus défavorisés, ce qui est le cas de la majorité des immigrants. Elle doit aussi stimuler auprès de tous la participation à la vie civique et politique. Enfin, toute société a besoin pour fonctionner et progresser d’une solidarité qui permet la poursuite d’idéaux et d’objectifs communs. Dans le cas du Québec, l’accent sur l’intégration est dicté également par le statut minoritaire de la culture majoritaire, tel que mentionné plus haut. Cette situation invite naturellement à craindre toute forme de fragmentation ou de ghettoïsation.

- En conséquence, l’interculturalisme favorise les interactions, les rapprochements, les échanges, les initiatives conjointes entre toutes les composantes de la société, à la fois pour mieux servir l’objectif d’intégration et pour contrer les stéréotypes dont se nourrissent la discrimination et l’exclusion. Il importe tout particulièrement de faire en sorte que ces échanges contribuent à rapprocher les membres de la majorité et des minorités.

«L’interculturalisme appuie, à l’intérieur d’une collectivité, l’institution d’une langue officielle comme dénominateur commun – dans le cas du Québec : la langue française».

- Comme vecteur des interactions, et plus largement comme soutien de la nation entendue au sens d’une communauté civique ou politique, l’interculturalisme appuie, à l’intérieur d’une collectivité, l’institution d’une langue officielle comme dénominateur commun – dans le cas du Québec : la langue française.

- Dans le même esprit, l’interculturalisme préconise aussi la formation d’une culture commune nourrie des valeurs et des règles officielles de la société (inscrites dans les lois et dans la Charte, dans les rituels de l’État et de ses institutions), mais puisant également dans les expériences de la vie quotidienne, dans la dynamique des échanges et interactions, dans le brassage des traditions, des croyances, des identités, des visions du monde.

Ainsi définie, la culture commune remplit quatre fonctions :

  • a) Elle sert l’intégration en étant un point de soudure de la diversité.
  • b) Elle atténue et harmonise la dualité, prévenant ainsi le durcissement du rapport eux-nous.
  • c) Elle jette des passerelles pour les membres de la majorité aussi bien que des minorités culturelles qui souhaitent renégocier leur appartenance d’origine et s’intégrer pleinement dans la culture sociétale (ou nationale).
  • d) Elle est le lieu de rencontre, d’expression et de mise en valeur de la diversité.

Il ne s’ensuit nullement que la culture majoritaire ou les cultures minoritaires doivent renoncer à elles-mêmes et se fondre dans cette culture commune; simplement, celle-ci se constitue à même les précédentes tout en contribuant à les transformer, ceci au gré des choix individuels.

- En conséquence, on pourrait dire que la culture sociétale se compose de trois trames étroitement entrelacées et en mouvement constant : la culture majoritaire, les cultures minoritaires et la culture commune. Toutefois, cet énoncé doit s’entourer d’importantes nuances. Les trois trames comprennent certes des noyaux durs, mais on y trouve aussi beaucoup de fluidité, d’interpénétrations, de demi-teintes. Elles sont en constante évolution. Et elles demeurent ouvertes au flux culturel intense de la mondialisation.

- Parce qu’il est une pensée des équilibres, respectueuse des droits et soucieuse d’intégration, l’interculturalisme favorise un régime de laïcité inclusive reposant sur cinq principes ou valeurs : autonomie réciproque de la religion et de l’État, neutralité de l’État en matière de religion, liberté de conscience des personnes, égalité entre les religions, protection des symboles patrimoniaux. L’interculturalisme se garde d’instituer une hiérarchie a priori entre ces composantes, toujours dans un souci d’équilibre et de flexibilité. Par ailleurs, suivant la logique de son engagement pluraliste, il préconise la libre expression des croyances religieuses dans les institutions de l’État. Cet énoncé fait cependant place à diverses exceptions – donc à certaines interdictions ciblées, sélectives – là où l’expression de la religion va à l’encontre de valeurs fondamentales (exemples : égalité homme-femme, non-violence) ou lorsque le fonctionnement de ces institutions est compromis de quelque façon par la présence de symboles ou le port de signes religieux. Encore là : recherche d’équilibres.

«On parle ici de laïcité inclusive, en ce sens que l’interculturalisme invite à concevoir un type d’aménagement de la diversité religieuse».

On parle ici de laïcité inclusive, en ce sens que l’interculturalisme invite à concevoir un type d’aménagement de la diversité religieuse (et plus généralement des convictions de conscience) qui évite autant que possible l’exclusion, ceci en conformité avec le droit et avec l’objectif d’intégration visé par le modèle.

Comme on peut le voir à la lumière de ce qui précède, le modèle repose sur une vision large, multidimensionnelle de la citoyenneté, à savoir :

  • Une dimension culturelle : l’harmonisation des différences
  • Une dimension juridique : le respect, l’arbitrage des droits
  • Une dimension sociale : l’insertion socio-économique, la lutte contre le racisme et contre les rapports de domination
  • Une dimension proprement civique : la participation à la vie de la Cité
  • Une dimension politique : d’une part, le rôle de gestionnaire dévolu à l’État, et, d’autre part, dans le contexte québécois notamment, son rôle de médiateur dans le cadre constitutionnel fédéral.

Comme on peut le voir aussi, l’interculturalisme se caractérise fondamentalement par une recherche d’équilibres entre des principes ou impératifs en compétition, sinon en contradiction. Ainsi, il favorise l’intégration tout en évitant l’assimilation; il vise à protéger les droits des minorités, mais accorde en même temps une haute importance à la continuité de la culture majoritaire; il reconnaît le principe de la pluralité des mémoires collectives (celles de la majorité et des minorités), mais cherche à les conjuguer dans des représentations partagées; il prend acte de la diversité ethnoculturelle, mais veut instituer une culture commune à même la diversité, sans la résorber, etc. En ce sens, on dira que l’interculturalisme s’emploie à promouvoir un pluralisme intégrateur.

Un modèle au-delà du Québec

L’interculturalisme est fortement implanté au Québec, s’appuyant sur une tradition de pensée qui s’est élaborée progressivement au cours des dernières décennies. Mais il bénéficie présentement d’une conjoncture favorable bien au-delà du Québec. La défaveur dans laquelle est tombé le multiculturalisme dans plusieurs pays d’Europe et le rejet des formules assimilationnistes dans la plupart d'entre eux  ouvrent un large horizon à l’interculturalisme, comme l’attestent les résultats d’une consultation effectuée en 2006-2007 par le Conseil de l’Europe auprès de ses 47 États membres (donnant suite au Sommet de Varsovie en 2005). Interrogés sur le meilleur modèle à promouvoir en matière de relations interethniques, tous ces pays en sont arrivés à un consensus en trois points : a) le rejet du multiculturalisme, associé au risque de fragmentation et perçu comme nuisible à la cohésion sociale, b) le rejet de l’assimilation, à cause de la violation des droits individuels auquel elle conduit, c) le choix de l’interculturalisme comme voie médiane, comme modèle d’équilibre et d’équité. La consultation faisait également ressortir que ce modèle retenait ce qu’il y a de meilleur dans le multiculturalisme (la sensibilité à la diversité) et dans le républicanisme (la sensibilité à l’universalité des droits).

«Le rejet des formules assimilationnistes dans la plupart des pays d'Europe  ouvrent un large horizon à l’interculturalisme».

Il faut souligner que l’interculturalisme était déjà implanté dans plusieurs des pays membres, mais surtout comme pensée et comme pratique de l’interculturalité dans le domaine de l’éducation et à l’échelle micro-sociale. Or, à cause principalement du fait musulman, on observe depuis quelque temps le sentiment grandissant que cette démarche accuse des limites, qu’elle se heurte à une altérité structurée en termes d’identité, d’appartenance, de traditions et de valeurs. S’ajoute à cela la perception d’une menace non seulement pour la culture et la cohésion des sociétés d’accueil, mais aussi pour la sécurité physique des citoyens.

Enfin, on prend conscience que le dialogue interculturel (érigé en priorité par le Conseil de l’Europe) peut être compromis par les inégalités et les rapports de domination qui structurent toute réalité ethnoculturelle. Dès lors, la réflexion interculturelle se porte sur la problématique générale de l’intégration. Du même coup, elle semble embrasser progressivement le paradigme de la dualité en se construisant autour de diverses dichotomies : Blancs–Non-Blancs, natifs-étrangers, séculiers-religieux, homogénéité-diversité. Ces oppositions sont autant de visages du rapport majorité-minorités. On reconnaît là le terrain de prédilection de l’interculturalisme.

Sujets : cultures, sociétés

Présentation de l'auteur

Historien et sociologue, Gérard Bouchard est professeur au Département des sciences humaines et titulaire d’une chaire de recherche du Canada à l’Université du Québec à Chicoutimi. Ses principaux domaines d’intérêt sont les imaginaires collectifs, les mythes, La Révolution tranquille, les fondements symboliques des sociétés et la gestion de la diversité ethnoculturelle.

Il est l’auteur, co-auteur, éditeur ou co-éditeur de 40 ouvrages, dont 3 romans, et de nombreux articles dans des revues scientifiques. Il a reçu plusieurs distinctions, dont le Prix du Gouverneur général du Canada en 2000 pour son livre Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, et la Légion d’honneur de France en 2002.

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