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Le déclin des grandes revues

Février 2013 | Chroniques » Les mesures de la recherche
Vincent Larivière
Université de Montréal
L’importance d’une revue ou d’une autre dans le champ scientifique est tout sauf statique. Certaines disparaissent et d'autres apparaissent, à la faveur de l’émergence de nouvelles disciplines, spécialités ou méthodologies.
Être publié chez les « majors »

Les revues sont au cœur du processus de communication savante. D’un point de vue pratique, elles coordonnent l’évaluation par les pairs, permettant ainsi une certaine validation des connaissances qu’elles publient. Bien que cette étape cruciale soit imparfaite – comme en témoigne la hausse des articles rétractés, observée depuis quelques années  –, elle demeure le mode d’évaluation standard utilisé pour départager ce qui mérite d’être publié de ce qui ne le mérite pas. Les revues servent également à établir la priorité d’une découverte et à fournir la méthode « recette » des auteurs menant à la reproductibilité des résultats.

À une échelle plus symbolique, les revues savantes déterminent une certaine hiérarchie des découvertes. Par exemple, on attribuera une « qualité » supérieure à une découverte publiée dans Science ou Nature qu'à une autre présentée dans la revue Il Nuovo Cimento ou le Canadian Journal of Physics.

Dans un échange de capital purement bourdieusien1, les chercheurs envoient leurs résultats les plus importants aux « meilleures » revues, qui, en les acceptant, confirment aux auteurs et à la communauté scientifique la supériorité de la découverte publiée. Les revues fournissent ainsi aux auteurs, en échange de leur contribution, un capital symbolique proportionnel à leur rang dans la hiérarchie des revues.

Se sachant de plus en plus évalués à l’aune d’indicateurs basés sur ces classements de revues, les chercheurs visent évidemment à y publier le plus souvent possible. Le halo de qualité entourant ces revues est si grand que l’un des classements d’universités parmi les plus visibles – le Academic Ranking of World Universities, communément appelé « Classement de Shanghai » – utilise le nombre d’articles écrits dans Science ou Nature comme l’un des indicateurs d’excellence des établissements, comptant pour 20 % de leur note globale.

Nouvelle compétition dans l’écosystème

L’importance d’une revue ou d’une autre dans le champ scientifique est tout sauf statique. Certaines disparaissent et d'autres apparaissent, à la faveur de l’émergence de nouvelles disciplines, spécialités ou méthodologies. Dans un article récent , mes collègues George Lozano, Yves Gingraset moi-même avons documenté le déclin, à l’échelle macro, de la relation entre le facteur d’impact des revues et le nombre de citations reçues par leurs articles. Nos données montrent que depuis l’arrivée du Web et des modes de diffusion électroniques au début des années 1990, les « grandes revues » publient une proportion de plus en plus faible des travaux de recherche les plus cités. Ainsi, la littérature la plus importante est publiée dans un éventail de revues de plus en plus large, et non seulement dans les revues à haut facteur d’impact.

Comment cette tendance se répercute-t-elle sur ces grandes revues, prises individuellement? La figure 1 montre, en partant de 1985, la proportion des articles hautement cités obtenue par certaines de ces revues à facteur d’impact élevé. Celles-ci ont été choisies parmi les revues généralistes les plus réputées : les Proceedings of the National Academies of Science (PNAS), le Journal of Biological Chemistry (JBC), Nature, Science, Cell et le New England Journal of Medicine (NEJM).

De façon cohérente avec ce que l’on observe à l’échelle macro, on constate que ces grandes revues publient une proportion de plus en plus faible des travaux les plus cités. Plus spécifiquement, jusqu’au début des années 2000, JBC publiait plus de 5 % des articles parmi les 5 % les plus cités. En 2010, ce pourcentage est de moins de 1 %. Les PNAS ont subi une baisse similaire, passant de plus de 4 % au milieu des années 1980 à 2,3 % en 2010. De façon analogue, pour Nature et Science, qui, en 1985, publiaient respectivement 2,4 % et 1,7% des articles parmi les 5 % les plus cités, ces pourcentages sont, en 2010, respectivement de 1,2 % et de 1,1 %. Enfin, Cell et le NEJM, qui publiaient autour de 1 % des articles parmi les 5 % les plus cités, n’en publient plus que 0,5 % en 2010.

«On assiste donc clairement à une diversification des lieux de publication des découvertes importantes.»

À l’opposé, d’autres revues – pour la plupart récemment lancées – augmentent leur proportion des articles les plus cités (figure 2). PLOS ONE, revue interdisciplinaire en accès libre fondée en 2006, obtient au cours des dernières années près de 0,8 % des articles parmi plus cités. La création de nouveaux domaines, telles les nanotechnologies et la science des matériaux, amena également la naissance de revues – telles que Nano Letters, ACSNano, Advanced Material, Biomaterials et Journal of Physical Chemistry C, présentées à la figure 2 – qui ont également grugé une part croissante des articles hautement cités. On assiste donc clairement à une diversification des lieux de publication des découvertes importantes.

Pas question de disparition

Évidemment, bien que leur part des articles les plus cités soit en déclin, ces grandes revues ne disparaîtront pas de sitôt. Même que, dans tous les cas, elles publient une proportion d’articles hautement cités plus élevée que leur proportion d’articles « tout impact confondu » et demeurent ainsi parmi les revues ayant, globalement, le plus haut impact scientifique. Toutefois, leur place relative dans l’écosystème des revues savantes est en déclin.

Notes :

  • 1. NDLR : Chez le sociologue Pierre Boudieu (1930-2002), la notion de  « capital » est centrale. Il s'agit de « ressources » matérielles ou symboliques qui ont valeur d'échange ou qui sont source de pouvoir. Ce capital peut être monétaire, bien sûr, mais il peut être question d’un capital de titre (Docteur), d’un capital social (réseau de relations), d’un capital culturel (connaissances, expertises), etc.
Sujets : communication & information, socio-histoire des sciences

Présentation de l'auteur

Vincent Larivière est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante, professeur adjoint à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l'Université de Montréal, membre régulier du CIRST et directeur scientifique adjoint de l’Observatoire des sciences et des technologies. Ses recherches s'intéressent aux caractéristiques des systèmes de la recherche québécois, canadien et mondial, ainsi qu'à la transformation, dans le monde numérique, des modes de production et de diffusion des connaissances scientifiques et technologiques. Il est titulaire d'un baccalauréat en Science, technologie et société (UQAM), d'une maîtrise en histoire (UQAM) et d'un Ph.D. en sciences de l'information (Université McGill).

 

Note de la rédaction :
Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n'engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

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Démocratisation de la science

«Elle demeure le mode d’évaluation standard utilisé pour départager ce qui mérite d’être publié de ce qui ne le mérite pas» Qui décide? Les recherches les plus avancées se font souvent par des personnes qui ont été rejetées ou qui rejettent les «modes d’évaluation standard».

Serge Grenier

Librement sur la toile en français

Le papier est de trop, la publication sur la toile informatique et accessible à tous librement et en français.

Pierre Demers physicien
Membre émérite de l'Acfas
président de la LISULF
 

Peut-on évaluer la science ?

Un grand bravo à nos collègues d'avoir démontré quantitativement une faiblesse des facteur d'impact ! Ce n'est qu'un juste retour car le facteur d'impact a été initialement créé pour classer des revues dans une bibliothèque, et non pour évaluer la science.

Le facteur d'impact souffre en effet de nombreux biais. Un biais temporel puisque le facteur d'impact n'est calculé que sur une période de 2 ans après la publication. Ce calcul favorise donc mécaniquement les domaines à citation rapide et intense, le domaine biomédical par exemple, au détriment des domaines à citation lente et régulière, l'agronomie par exemple. Un biais disciplinaire puisque certains domaines publient beaucoup plus et beaucoup plus rapidement en raison de la durée courte des expériences pouvant varier de quelques heures en microbiologie ou en chimie contre quelques années en archéologie et agronomie. Un biais scientifique puisqu'un auteur ne cite pas obligatoirement un autre article pour son originalité ; en d'autres termes une citation n'est pas une preuve absolue de qualité scientifique.

A ces biais classiques on peut ajouter des biais moins évoqués car plus sensibles : n'y a-t-il pas un fort biais financier puisque les hauts facteurs d'impact s'observent souvent dans les domaines "riches" ? N'y a-t-il pas aussi un biais de diffusion puisqu'une "grande" revue comme Nature ou Science est lue par des millions de chercheurs, augmentant ainsi notablement la probabilité de citation, alors qu'une "petite" revue locale seulement par des dizaines de chercheurs ? Le système d'évaluation par les pairs est-il entièrement juste quand la plupart des revues ne se basent que sur un ou deux rapports d'experts qui sont forcément en conflit d'intérêt puisque travaillant dans le domaine de l'auteur ? Plus fondamentalement, peut-on réellement évaluer la 'valeur' de la science ?

Dans mes cours de rédaction scientifique j'explique que la nouveauté et l'originalité sont plutôt aléatoires et subjectives. Par exemple, la découverte d'une nouvelle espèce d'insecte a fondamentalement beaucoup de valeur mais passera probablement inaperçue dans un article décrivant seulement cette identification. Par contre, si quelques années plus tard un autre article démontre aussi le rôle majeur de cet insecte pour la pollinisation ou la protection des cultures, le nombre de citations de ce deuxième article sera bien plus élevé en raison de son rôle pour la société.

En conclusion, il me semble qu'il faudrait plutôt promouvoir la diversité des originalités, nouveautés, avancées, progrès, innovations... Plutôt que d'utiliser un "hit-parade" basé sur des paramètres simplistes et réducteurs qui ne ressemblent en rien à la richesse - intellectuelle - de la science.

Mes remerciements pour votre lecture
Dr. Eric Lichtfouse

  • Professeur de rédaction scientifique en France et aux Etats-Unis
  • Rédacteur-en-Chef, Agronomy for Sustainable Development, Environmental Chemistry Letters
  • Chef de services d'assistance à la publication scientifique
  • Auteur du livre Rédiger pour être publié ! (Springer 2012)
  • Conférence : http://www.youtube.com/watch?v=kBFLXYLTP2c
  • http://www.researcherid.com/rid/F-4759-2011
  • http://www.linkedin.com/pub/eric-lichtfouse/19/493/720

UMR1347 Agroécologie, AgroSup/Inra/uB, 17, rue Sully, 21000 Dijon, France

Le savoir est-il une marchandise?

Merci pour ce billet fort intéressant. Je me permets d’insister sur votre première phrase : « Les revues sont au cœur du processus de communication savante » et d’y ajouter les questions suivantes : À qui appartient le savoir ? Le savoir est-il une marchandise ?

Je dirige un petit OSBL qui édite depuis plus de 20 ans une revue savante francophone destinée aux médecins et chercheurs en science de la santé. Notre revue, Médecine Sciences Amérique (www.msamerique.ca) publie des articles rédigés par les scientifiques universitaires et révisés par les pairs. Notre mission : Être une courroie de transmission de l’information scientifique universitaire au Canada. Notre point fort : l’accès libre ! Tous nos articles sont accessibles gratuitement dés leur date de publication.

Malheureusement, faute de financement et du soutien du gouvernement, notre mission risque de prendre fin. Le savoir, à mon sens, n’est pas une marchandise, si ce n’est d’exister pour la formation d’esprits libres et indépendants. Il me semble important d’évoquer ce point crucial d’accès libre que cette nouvelle ère de transmission du savoir soulève et dont la majorité des « grandes revues » ne semble pas concernée. J’en suis consternée !

Au plaisir,

Anne-Laure Nouvion
Directrice générale de la SRMS (Société de la Revue Médecine Sciences )
www.msamerique.ca

Papier versus PDF

Le problème, c'est que la publication dans une revue est largement dépassée comme mode de communication pour les chercheurs d'un domaine, ceux-ci s'échangeant les articles sous forme électronique avec souvent la mention "for peers comments" afin de ne pas perdre les droits de publication finale dans une "revue officielle".

La publication dans une telle revue ne vient plus que consacrer la fin d'un cycle de recherche en lui apposant tant le sceau de la reconnaissance scientifique qu'en répondant à une obligation vis-à-vis de l'agence ayant subventionnée le recherche ou auprès de l'institution où travaille le scientifique, mais son rôle comme moyen de communication est devenu depuis longtemps quasi-inutile.

Avec les coûts effarants des abonnements aux "revues officielles", on peut se demander s'il ne s'agit pas là d'un pur gaspillage. Si pendant des siècles, l'imprimé était bien le moyen privilégié pour communiquer, aujourd'hui il a perdu de cette utilité. Vous en désirez une illustration? Eh bien, vous me lisez comment en ce moment?

Pierre-Alain Cotnoir