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Récit : Parcours d’une ancienne « jeune engagée »

Comment la fille de parents n’ayant jamais fréquenté l’université, ayant grandi dans une ville minière du Labrador, est-elle devenue professeure de science politique? On m’a déjà dit que j’étais une énigme dans le monde universitaire, où j’avais fait mentir les chances statistiques de décrocher un doctorat, et a fortiori un poste.

Chouinard
Source: Stéphanie Chouinard.

L’engagement dans ma communauté

Un élément central, présent depuis l’adolescence, me revient en tête lorsque je considère ma trajectoire : l’engagement dans ma communauté. J’ai mis le doigt dans l’engrenage vers mes 15 ans, alors que le journal francophone de ma province, Le Gaboteur, cherchait à recruter un représentant jeunesse pour son conseil d’administration. Un an plus tard, je devenais présidente de Franco-Jeunes de Terre-Neuve-et-Labrador. Ce poste signifiait que j’occuperais aussi un siège au CA de la Fédération de la jeunesse canadienne-française et de la Société nationale de l’Acadie. 

Je savais que ce réseau d’institutions était important. Ce que j’ignorais, c’est qu’à travers celui-ci, les connaissances que j’accumulerais sur les communautés linguistiques du pays et leurs rapports avec l’État seraient autant d’apprentissages utiles à mes travaux de recherche à venir. De plus, le défi logistique de ce poste (j’étais souvent à l’extérieur de la province, devant m’absenter des cours) m’a appris à gérer un horaire chargé, et le stress qui en découlait. L’opportunité de participer à plusieurs simulations parlementaires par l’entremise du même réseau a développé mes connaissances de ce système, ainsi que mes capacités de débat oratoire.

À ceux et celles qui ont reconnu l'étoffe d'une future chercheuse

Quittant ma province pour entamer des études à l’Université de Moncton, j’ai poursuivi mes pratiques d’engagement au sein du milieu universitaire, devenant en 2007-2008 présidente de la Fédération des étudiantes et étudiants du Campus universitaire de Moncton (FÉÉCUM). J’y ai eu un premier aperçu des rouages universitaires, tel qu’on ne les voit que rarement en tant qu’étudiante. J’y ai aussi fait mes premières armes médiatiques, devant régulièrement commenter les actions du gouvernement provincial dans le domaine du postsecondaire. C’est aussi à l’Université de Moncton que j’ai eu la chance inouïe d’avoir quelques professeurs croyant que j’avais l’étoffe d’une future chercheuse. Sans leur appui, je ne suis pas certaine que j’aurais eu le cran de postuler à la maîtrise, et je n’aurais sans doute pas décroché ma première bourse du CRSH.

Inscrite à la maîtrise à l’Université d’Ottawa, alors que je comptais m’éloigner de la francophonie canadienne, jugeant ce sujet trop « personnel » pour en faire un sujet de recherche, j’ai découvert dans cette institution une communauté de chercheurs chevronnés, au Collège des Chaires de la francophonie canadienne. J’ai fini par y produire un mémoire de maîtrise et une thèse de doctorat portant sur la société civile en Acadie, et sur les réponses juridiques aux revendications d’autonomie des communautés francophones en situation minoritaire, respectivement. Après un postdoctorat à l’Université de Montréal, où je me suis penchée sur l’autodétermination des peuples autochtones et l’autonomie des francophones au Canada dans une perspective comparée, j’ai décroché un poste au Collège militaire royal de Kingston, où j’œuvre depuis 2017. 

Sans ces premiers pas au sein du réseau jeunesse, sans l’appui crucial de certains mentors, je ne serais probablement pas professeure aujourd’hui. Ces expériences m’ont, de surcroît, convaincue que les chercheurs se doivent aussi d’être des « citoyens dans la Cité », de participer aux débats ayant lieu dans leur société, de rendre leur recherche accessible à la communauté qui les inspire. Je crois sincèrement que mon engagement passé dans le milieu communautaire a fait de moi une meilleure intellectuelle. C’est par l’entremise de mes recherches que j’ai trouvé, en un sens, ma propre façon de redonner à ma communauté. 

Comment la fille de parents n’ayant jamais fréquenté l’université, ayant grandi dans une ville minière du Labrador, est-elle devenue professeure de science politique? On m’a déjà dit que j’étais une énigme dans le monde universitaire, où j’avais fait mentir les chances statistiques de décrocher un doctorat, et a fortiori un poste.

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Auteure

Stéphanie Chouinard
Collège militaire royal du Canada et Université Queen's

Stéphanie Chouinard est professeure adjointe au département de science politique et d'économie au Collège militaire royal du Canada depuis 2017. Elle a obtenu sa co-affiliation de l'Université Queen's en 2018. Ses travaux de recherche portent sur le fédéralisme, sur le rapport entre droit et politique, et sur les droits des minorités, notamment des minorités linguistiques ainsi que des Autochtones. Elle est l'auteure de nombreuses publications dans ces domaines. Elle est membre de plusieurs groupes de recherche dont l'Institut des relations intergouvernementales et de la Chaire de recherche en francophonie et politiques publiques.

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