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Fragment 4 : Compte-rendu du Symposium marquant les 100 ans de Brenda Milner (première partie)

Doctorant-e-s, postdoctorant-e-s, chercheur-e-s établi-e-s, figures de proue des principaux domaines d’élection de la neurologie et des neurosciences, nonagénaires comme trentenaires, au total 350 scientifiques d’ici et d’ailleurs, venus se rassembler autour de la centenaire Brenda Milner, « vedette consentante » de ce Centennial Symposium, seront repartis de l’Institut et Hôpital neurologiques de Montréal (Neuro), le vendredi 7 septembre dernier – au terme de deux riches journées de conférences et de témoignages avec un million d’images-souvenirs… Ainsi que deux étonnements de taille.

D’abord, ils auront entendu, saillant et remarquable parmi tous les discours protocolaires d’ouverture, celui de la représentante du gouvernement de la Grande-Bretagne, dépêchée de Londres afin de relayer, en anglais certes, mais d’entrée de jeu dans un français soigné, un message de Sa Majesté la reine Elizabeth II (converti en français par notre traducteur, Michel Turmel) personnellement adressé à la neuropsychologue née Langford à Manchester (Royaume-Uni) en 1918 : « De par son travail de pionnière ici, en sciences, je sais qu'elle est considérée comme la fondatrice de la neuropsychologie. Brenda a été une authentique meneuse et pionnière dans son domaine. Je tiens particulièrement à souligner sa passion pour enseigner et pour encourager ses collaborateurs à exceller tout comme elle. Elle est une véritable source d'inspiration non seulement pour les femmes, mais pour tout le monde en sciences et toutes les femmes dans tous les domaines. C'est pourquoi je suis fort honorée d'être ici aujourd'hui pour souhaiter à professeure Milner un très joyeux centième anniversaire de naissance et pour souligner sa remarquable contribution - passée et présente - à sa sphère d'activité. Permettez-moi de conclure en vous lisant le message que Sa Majesté la reine a adressé à Docteure Milner: "Dear Brenda Milner, I am delighted to hear that you are celebrating your one hundreth birthday. I send you my warmed congratulations on this happy occasion and good wishes for an enjoyable day." »

Puis, contre toute attente, les congressistes ont vu se lever, de l’un des fauteuils de la première rangée réservée aux dignitaires, dans cet auditorium Jeanne-Timmins plein à craquer; ils ont vu se lever et se diriger, d’un pas prudent, vers la tribune principale, au bras de son collègue Michael Petrides, et sous une ovation debout, cette contemporaine de Wilder Penfield, arrivée à Montréal à la fin des années 1940 (pour ne jamais plus en repartir, faites le compte…), elle qui fut la première à démontrer, parmi de nombreuses autres découvertes, que notre cerveau porte plusieurs types de mémoire.

Au micro, traversant ce visage lumineux que collègues – et patients ! – lui connaissent bien, elle laissera tomber, en substance, ces mots enjoués : « Merci, merci, pour tout cela, mais vous savez : ‘Je ne me reconnais plus au milieu de tous ces éloges !’ »

Mot de Brenda Milner, prononcé au Symposium
[Ce mot de Madame Milner se déploie en anglais dans le vidéo ci-après]
Traduction : Michel Turmel
« Éminents collègues et chers amis, je suis un peu émue, mais je suis rarement à court de mots, comme le savent ceux et celles qui me connaissent. Tous ces éloges, les uns après les autres, je ne me reconnais plus... Je suis fière d'avoir pu rapprocher la psychologie, la neurologie et la nouvelle chirurgie. Comme quelqu'un l'a mentionné plus tôt, mon directeur de thèse, Donald Hebb, estimait qu'aucun psychologue ne pouvait survivre longtemps à l'Institut neurologique de Montréal, et que c'était surtout un château fort de la médecine. Le Dr Penfield y accueillait des gens pendant une courte période pour effectuer des recherches d'intérêt sur ses propres patients, et ensuite ces gens s'en allaient. D'une certaine façon, pour ma part, j'ai trouvé ce milieu de travail fort attirant. J'étais aussi très heureuse d'enseigner à l'Université de Montréal. J'ai franchi cette montagne maintes fois. C'est d'ailleurs l'Université de Montréal qui m'a accueillie et non pas l'Université McGill quand je suis arrivée au pays. Je lui suis très reconnaissante. Mais une tentation me turlupinait. Le dimanche après-midi, on venait tester les patients. On avait une épouvantable devinette à résoudre. Avec Robert, le résident en chef, il fallait deviner : qui allait être opéré? Cela peut sembler bizarre de nos jours, les patients étant examinés pendant des semaines et des semaines, et il faut de longs débats pour déterminer qui va être opéré. Je sais comment ça se passe... Cependant, à cette époque, on pouvait avoir trois patients à voir en l'espace d'une heure, et le Dr Penfield pouvait décider que deux d'entre eux allaient être opérés la semaine suivante. Et ensuite, si je désirais avoir un plan préopératoire, il me fallait donc deviner qui allait être opéré. Le problème, c'est qu'ils avaient tous de terribles maux de tête, et ils étaient tous alités. Aussitôt que j'arrivais, je voulais effectuer un blood design et les amener à se lever, malgré leurs fortes migraines. Je devais constamment faire l'aller-retour entre la chirurgie et l'autre versant de la montagne. Je trouvais cela très exigeant, mais incroyablement gratifiant. Les compliments actuels sont quelque peu exagérés, il faut dire. Ce dont je tire néanmoins une grande fierté, c'est d'avoir solidement établi la neuroscience du comportement ici, à Montréal. Aujourd'hui, un peu tout le monde s'intéresse aux neurosciences, mais c'est cet institut-ci qui a ouvert la voie. Je suis extrêmement reconnaissante aux étudiants et aux collègues qui ont oeuvré avec moi, et plusieurs parmi eux sont ici même aujourd'hui, ce dont je les remercie grandement. Pour ma part, ce travail demeure une fantastique expérience, et j'en savoure chaque instant.

Avec l'aimable autorisation des Services Neuromédias

Chercheurs : en temps et lieu

Le lieu et le temps sont d’admirables « cochercheurs », même si les scientifiques n’en prennent pas toujours pleinement conscience. Sans l’exprimer tout à fait ainsi, Brenda Milner a toujours insisté sur le fait que le début de sa carrière aura reposé sur un heureux concours de circonstances, ce qui s’appelle « être au bon endroit au bon moment ! », c’est-à-dire à l’intérieur d’une institution de renommée mondiale, au milieu même d’un aréopage de scientifiques (Wilder Penfield, Donald Hebb, Herbert Jaspers, William Feindel et les autres) en train de passer à l’histoire, et tout juste au moment où la médecine du cerveau engendre quelques-uns de ses faux pas tragiques.

C’est ainsi que : psychologue expérimentale de formation entre 1936 et 1939, à l’Université de Cambridge (sous Oliver Zangwill (1913-1987), Milner se retrouvera non pas dans un cabinet de thérapie (ou dans un quelqu’autre environnement standard), mais bien plutôt clinicienne en neuropsychologie, dans un institut de recherche/hôpital de grand calibre au beau milieu d’un champ - la neurologie - alors en pleine expansion. Et, bien qu’initialement formée aux problématiques touchant les patients handicapés visuels, c’est plutôt au côté de neurochirurgiens avant-gardistes (tels Wilder Penfield, mais aussi Theodore Rasmussen ou Gilles Bertrand), et dans le traitement d’épileptiques réduits à des cures de dernier recours, qu’elle devra appliquer toute sa science – on devrait dire : sa discipline encore naissante : la neuropsychologie.

On aurait donc pu croire d’emblée que les sujets de recherche les plus anciens abordés par Dre Milner, comme l’étude de la structure et du rôle des hippocampes dans la consolidation de la mémoire, vieux déjà d’un peu plus de 60 ans, se retrouveraient éclipsés de ce programme, à plus forte raison dans un Symposium de 2018. Rien de plus faux ! Ces sujets auront encore et tout à fait pris leur place, au côté des développements de l’heure émanant du champ de la neurologie : études inter-hémisphériques, plasticité et interventions thérapeutiques, neuropsychologie de l’apprentissage et du langage.

Eric R. Kandel

Hippocampe, donc ! Loin d’être tarie par les découvertes des Milner, Penfield et Scoville, cette structure cérébrale, portée aux nues durant les années 1950, pour avoir été reconnue comme étant le premier substrat neurologique directement associé au phénomène de la mémoire, cette structure donc engendrera par la suite à travers le monde son lot de chantiers de recherches. L’un d’eux conduira même son auteur, Eric R. Kandel, au prix Nobel.

Le professeur Eric R. Kandel n’a jamais caché le fait qu’il enracina une partie de ses recherches en neurologie dans le terreau fertile des premières véritables connaissances hippocampiques établies par Brenda Milner (voir à ce sujet le Fragment 3). Sa contribution essentielle sera de donner à ces petites structures cérébrales (qui font tout de même 2 à 3 centimètres de longueur), toute leur épaisseur biomoléculaire.

Milner l’avait formellement démontré avec ses patients cérébrolésés : les deux hippocampes sont ces lieux de traitement de l’information à l’intérieur de notre cerveau, où sont dirigés les flux continus de nos sensations immédiates, afin d’être consolidés en une mémoire à long terme.

Kandel – porté comme tous les chercheurs des années 1960, 1970 et 1980, par le raz de marée de la biomoléculaire, vite devenue l’une des disciplines "reine" de la recherche biomédicale - réussira un énorme tour de force. En s’appuyant sur une microscopie électronique et une génétique, triomphantes également à cette époque, ce chercheur né en 1929, dans la Vienne savante de l’ancien empire austro-hongrois (celle des Freud, Zweig et Musil…), arrivera à expliquer comment – c’est-à-dire par quelles cascades biochimiques et biogénétiques - les hippocampes procèdent aux transformations cérébro-cellulaires de tous ces flots sensitifs « entrants » et affluents, en un type de mémoire dite communément « à long terme ».

Pour cela, il se verra attribuer, en 2000, le prix Nobel de physiologie et de médecine. C’est aussi lui qui, à tout seigneur tout honneur, présenta le 6 septembre 2018 la première des huit grandes conférences de ce symposium. (Cette conférence du Dr Kandel est disponible dans le présent vidéo, en anglais, entre 1h 08min 00sec et 1h 49min 16sec.)

Morris Moscovitch

D’autres avancées dans la compréhension des hippocampes - certaines datant même de 2018 - auront également été communiquées au cours de ces deux jours. Et l’un des derniers scientifiques à prendre la parole dans ce Symposium, le Pr Morris Moscovitch, était du nombre.

Sa présence au micro revêtait un double intérêt, car en plus de faire progresser la recherche sur les hippocampes, M. Moscovitch représentait un de ces nombreux post-doctorants ayant séjourné dans le laboratoire de Brenda Milner. (Dans le Fragment 5, nous nous arrêtons sur le rôle de « formatrice » de Madame Milner, quant à la relève dans tous ses champs d’expertise.)

Né en Roumanie en 1945, le professeur Moscovitch est arrivé à Montréal en 1953. Il termine un baccalauréat en sciences de l’Université McGill en 1966. Puis en 1971, il se joint à l’Université de Toronto (où il est encore actuellement), et poursuit des études postdoctorales à l’Institut et hôpital neurologiques de Montréal (INM) auprès de Brenda Milner (1973-1974).

Ses travaux portent sur la base cognitive et cérébrale de la mémoire, la reconnaissance faciale, l’attention et la spécialisation hémisphérique. L’une de ses théories rend compte des interactions entre hippocampe et néocortex dans le processus de consolidation des éléments mnésiques. Il s’est intéressé à certaines caractéristiques cellulaires constitutives de ce long corps – de ce corps élancé des hippocampes – pour se rendre compte que les cellules de la face postérieure (le dos de l’hippocampe) présentent une granulation différente (plus fine) que celles de la face antérieure (la partie « ventrale », si on peut dire). Cette observation l’amènera à une autre : il remarque que les cellules hippocampiques ainsi différenciées (antérieures/postérieures) se lient à deux parties différentes du néocortex.

Or dans les processus du vieillissement, une partie des pertes, plus grandes chez certaines personnes que d’autres, seraient selon lui, et tel qu’on peut le lire dans un de ses articles publiés en 2018 , attribuables à une baisse graduelle du nombre des cellules de la partie postérieure des hippocampes, qui semblent jouer un rôle important au niveau de la rétention des souvenirs. Leurs plus fines granulations (comparativement à celles de la partie antérieure) y étant, en outre, pour beaucoup dans le phénomène de consolidation des souvenirs – à long terme.

***

Évidemment entre Kandel en ouverture et Moscovitch à la toute fin du Symposium, bien d’autres thématiques étudiées par Brenda Milner au cours des 7 décennies durant lesquelles se sont poursuivis ses travaux, seront venues nourrir cette assemblée de scientifiques issus des principales disciplines de la neuroscience.

Nous abordons ces autres thématiques, ainsi que la présence de 22 post-doctorants de Madame Milner venus saluer leur mentore, au Fragment 5, qui constitue la deuxième et dernière partie du compte-rendu de ce Symposium.

Auteur(e)

Luc Dupont
Journaliste scientifique et UQAM

Colauréat de la Bourse Fernand Seguin (1983), récipiendaire du prix Molson de journalisme (1991), Luc Dupont poursuit depuis 1985 une carrière en journalisme scientifique, avec une spécialisation de plus en plus accrue du côté de la médecine. À ce titre, il réalise actuellement, de concert avec le Pr Denis Goulet, une Histoire de la recherche biomédicale au Québec. Il compte terminer, d'ici à 2020, une maîtrise en Science, Technologie et Société à l'Université du Québec à Montréal.