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Naître gaucher?

Texte lauréat du premier Concours de vulgarisation scientifique du Département de psychologie du Collège Montmorency

  • Susciter par la science, le désir d’écrire
  • J’ai l’immense plaisir de vous présenter les deux textes gagnants du premier concours de vulgarisation scientifique chapeauté par le Département de psychologie du Collège Montmorency. Ce concours a commencé à prendre forme dans mon cours d’initiation à la psychologie il y a trois ans. Officiellement, je cherchais un moyen d’encourager mes étudiants de sciences humaines, fraîchement débarqués dans le monde collégial, à bien écrire. Mais officieusement, je souhaitais quelque chose de plus intangible. Je voulais que mes étudiants aiment écrire!  Le défi exigeait de sortir des sentiers battus pour renouveler le travail de fin de session traditionnel qui n’a pour lectorat que l’enseignante. Mais comment? Au lieu de me prendre la tête en lisant tout ce qui se fait d’innovateur en pédagogie, je me suis tout bêtement posé la question suivante : dans le domaine de la psychologie, qu’est-ce que j’aime lire, qu’aie-je le goût d’ écrire? Des articles de vulgarisation scientifique! Voilà!
  • Depuis près de trois ans, mes étudiants rédigent des textes qui ont pour objectif d’informer et d’intéresser autant l’enseignante que les parents et les amis. Même si au départ, l’idée de publier les meilleurs textes était embryonnaire, je voulais que mes étudiants aboutissent à un résultat de grande qualité. Je voulais qu’ils soient tellement fiers qu'ils deviennent des récidivistes de la vulgarisation. Je ne sais pas si ce projet portera dans le futur ces fruits, mais une chose est claire : ce travail pour lequel ils ont mis temps et effort a été, si je me fie aux commentaires, une expérience enrichissante qu’ils ont tous adorée!
  • Tania Tremblay, enseignante au Département de psychologie du Collège Montmorency, et chercheuse associée au Département de didactique de l’UQAM.

Naître gaucher?

Qu'est-ce qu'un gaucher?

Vous avez tous quelqu'un de différent dans votre entourage, qui se sert d’une main pour écrire, d’un pied pour botter un ballon, mais ni de la même main ni du même pied que la grande majorité d’entre nous. Ces individus affirment être gauchers. La définition simple des gens affichant cette « gaucherie » se résume à : « […] ceux qui écrivent de la main gauche et qui utilisent généralement cette même main pour la plupart de leurs activités manuelles »1. Par contre, être gaucher concerne aussi la vision (l'œil utilisé pour regarder dans une longue-vue), le langage (la moitié du cerveau utilisée pour parler) et la motricité (la main utilisée pour tenir sa fourchette). Si l’on se restreint à la main, on estime qu’il y aurait de 10 à 13 % de gauchers parmi la population générale, soit 0,7 milliard d’individus sur 7 milliards.

Comment se manifeste la gaucherie chez les animaux?

De multiples expériences sont menées avec des rats, des chats et des chimpanzés pour comprendre l'évolution de la gaucherie2. Par exemple, une expérimentation de R. L. Collins dans les années 1996, couramment appelée aujourd'hui le « Collins Test », consiste à évaluer la préférence de la patte chez la souris. Les souris sont d'abord privées de nourriture, puis on les installe dans de minuscules cellules organisées de telle sorte qu'elles doivent s'alimenter par des petits tubes étroits en n’utilisant qu'une seule patte. Puis, on répète ce test plusieurs fois afin de déterminer si les souris sont droitières ou gauchères. Les travaux de Collins ont été repris par de nombreux scientifiques, qui en arrivent à un consensus : la préférence d'une patte est une caractéristique stable chez les mammifères3. En général, il y a deux possibilités : soit l'animal utilise de façon aléatoire une de ses deux pattes, soit il a une préférence prononcée pour l'une d’elles, et, dans ce dernier cas, 50 % préfèrent utiliser la droite et 50 % la gauche4.

#MagAcfas - 2016-10-13 : Gaucher
Appareil permettant de réaliser le « Collins Test ». Source : www.researchgate.net/publication/14111366_Mouse_paw_preference_Effects_of_variations_in_testing_protocol

Pourquoi les gauchers sont-ils si peu nombreux?

Chez les humains, la préférence pour l'utilisation d'une main se révèle très spécifique à notre espèce, soit 90 % de droitiers et 10 % de gauchers. Cette forte disproportion n’est pas d'hier, elle date des hommes de Cro-Magnon, il y a quelque 1,9 million d'années – des connaissances anthropologiques, neurologiques et génétiques avancées en font foi. Par exemple, des archéologues ont observé des marques d'usure dues à l'usage de la main droite sur plusieurs outils datant de l'âge de pierre. D’autres ont découvert la préférence pour l’usage d’une main par l'étude des ossements, notamment en comparant la densité osseuse et la différence de la longueur des bras, plus spécifiquement du radius et de l'humérus. Ces outils et artéfacts démontrent également une utilisation plus fréquente de la main gauche, mais en très faible proportion5.

La suprématie droitière a longtemps été un fardeau pour les gauchers, qui n'avaient pas bonne réputation déjà au Moyen Âge. La religion a toujours influencé énormément l'opinion publique. Or, souvent, elle ne fut pas en faveur des gauchers, qui furent longtemps forcés de se conformer à la majorité droitière. C’est encore le cas aujourd’hui dans plusieurs pays. En anglais, l’usage du même mot pour désigner à la fois le côté droit et un geste socialement acceptable, en témoigne; et c’est également le cas dans plusieurs autres langues. Pourtant, ces facteurs ne sont pas suffisants pour expliquer la dominance droitière5.

Maintenant que les gauchers sont davantage tolérés et même totalement acceptés au sein de plusieurs sociétés, pourquoi ne sont-ils guère plus nombreux qu’auparavant? 

Des chercheurs, telle Tania Tremblay, affirment que « cette tendance à droite est une conséquence directe d'un autre trait distinct de l'être humain : le langage ». Puisque le langage, qui caractérise l'humain, s’élabore et est décodé principalement dans le côté gauche du cerveau, celui-ci aurait grossi davantage que le droit, au point de devenir très dominant chez une grande majorité d'individus2. Ce trait distinct de l'être humain favoriserait une tendance à droite, puisque le côté gauche du cerveau contrôle la partie droite du corps.

Comment se développe la préférence latérale d'un individu?

On ne choisit pas soudainement, un bon matin, d'être gaucher. Plusieurs éléments, autres que le langage, influencent la préférence latérale. En fait, le facteur principal responsable de la dominance gauchère serait la génétique. Plusieurs scientifiques affirment qu'être gaucher est héréditaire; il y a donc plus de risques pour un enfant d'être gaucher si ses deux parents le sont (35 %) que s'ils sont droitiers (10 %)1.

Selon l'hypothèse la plus populaire, il existerait des gènes imposant la droiterie, mais aussi des gènes qui font tendre à gauche, tels que le gène PSCK6 associé à la latéralité au sein même de l'embryon. « Des études démontrent qu'en inactivant ce gène chez les souris, celles-ci se développent avec des erreurs de symétrie, par exemple avec le cœur et l'estomac sur la gauche. » Ce gène définit donc les côtés gauche et droit du cerveau, influençant ainsi l’usage des mains6. De même, le gène LMMR1, transmis par le père, alimente les recherches scientifiques. Ce gène favorise un penchant pour le côté gauche7. En l'absence de ces deux gènes spécifiques, ce sont les facteurs hormonaux et environnementaux qui jouent un rôle dans le fait d'être gaucher, droitier, ou les deux (ambidextre)2.

Enfin, certains scientifiques avancent qu'il faut ajouter à ces observations l'étude de l'évolution de la motricité sur le plan du tonus et du mouvement des nourrissons et des jeunes enfants, qui se fait en deux phases – selon ces recherches, c'est la relation entre l'immaturité biologique de l'humain et son environnement qui influence la tendance à être gaucher ou droitier. La première phase de l'évolution de la motricité est celle de la latéralité innée et neurologique. Pour l'illustrer, imaginez un nourrisson qui rampe sur le sol et qui essaie tant bien que mal de se rendre à destination. Le bébé développe d'abord l'axe de son corps, soit le tonus musculaire au niveau de son tronc, puisqu'il utilise majoritairement cette partie du corps pour avancer et se supporter sur le plancher. On observe dès le plus jeune âge une asymétrie de son tronc, qui ne changera pas en grandissant et qui sera orientée soit vers la gauche, soit vers la droite. La deuxième étape est celle de la latéralité acquise. Ce bébé grandira et éventuellement développera davantage la motricité des mouvements de ses bras et de ses jambes, qui sera influencée par l’environnement du bébé avant d'arriver à maturité, ce qui jouera aussi un rôle dans sa préférence latérale. C'est par l'observation de ces deux phases chez l'enfant que l'on peut savoir s'il est réellement gaucher ou droitier8. Mais en grandissant, est-ce que les gauchers se sentent si différents des droitiers?

Auteur(e)

Marie-Claire Picard
Collège Montmorency

Marie-Claire Picard est une étudiante de deuxième année en sciences humaines, profil administration au Collège Montmorency. Elle est une grande passionnée de l'entraînement, des voyages, des sciences, de la philosophie et de son travail. Elle explore les quatre coins tout en vaguant à ses passions. Son travail acharné lui a valu de nombreux prix auprès de son ex-employeur McDonald's dont le prix d'employée de l'année en 2013. Puis, en 2016, sa persévérance lui a fait gagner le Concours Philosopher à l'échelle du Collège Montmorency lui méritant une bourse de la fondation. Elle-même gauchère et curieuse de nature, elle s'est rapidement intéressée au sujet de la gaucherie et c'est pourquoi elle nous le présente dans son article.

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