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Quelle place pour la sociocritique des sciences aux Journées de la relève en recherche?

D'entrée de jeu, je souligne que je n'ai pas assisté aux Journées de la relève en recherche 2015. Mais la lecture de leur programme en ligne m'a inspiré plusieurs réflexions que je partage ici afin de contribuer au développement de ces rencontres.

D'entrée de jeu, je souligne que je n'ai pas assisté aux Journées de la relève en recherche 2015. Mais la lecture de leur programme en ligne m'a inspiré plusieurs réflexions que je partage ici afin de contribuer au développement de ces rencontres.

Ficelles et ressorts du monde de la recherche scientifique

Aider les doctorantes et les doctorants à mieux comprendre les ficelles et les ressorts du monde de la recherche scientifique dans lequel une grande partie d’entre eux espèrent faire carrière, quelle bonne idée!

Les départements se concentrent sur le contenu disciplinaire des formations doctorales qu’ils offrent; les facultés, sur la gestion des études; si bien que la formation « professionnelle » en recherche est laissée au bon vouloir des directrices et directeurs de thèse, à l’apprentissage sur le tas ou à l’imitation plus moins éclairée des comportements qui paraissent les plus fréquents ou les plus payants sur le plan de la carrière.

Quelle place est alors donnée à la compréhension approfondie par ces futurs chercheurs et chercheuses des enjeux liés à l'institution scientifique et à ses pratiques dans la société? Une telle compréhension fait la différence entre la maîtrise d’une technique (collecter des informations, noter des chiffres, aligner des références) et le professionnalisme civique qu’une société est en droit d’attendre de la part de ses scientifiques. Elle rend possible le recul réflexif nécessaire à une pratique libre et réfléchie du métier de chercheur.

Comme l’a montré une enquête sur la formation en éthique dans les universités québécoises que j'ai réalisée en 2008 (Enquête sur la formation en éthique de la science et de la recherche dans les universités québécoises. Rapport remis à la Commission de l’éthique de la science et de la technologie), aucune formation de ce type, sur les sciences (et non en science) n’est offerte au niveau doctoral au Québec, sauf lorsqu’il s’agit de l’objet de recherche, bien sûr. Pourtant, une telle formation aiderait les doctorants et doctorantes à sortir d’une certaine naïveté ou myopie quant aux enjeux sociaux, politiques et culturels de leur futur métier. Je ne sais pas si certains de ces aspects ont été traités lors des Journées de la relève 2015, mais il me semble que de savoir répondre ne serait-ce qu’approximativement aux questions suivantes est un minimum pour des futurs professionnels et professionnelles de la science :

  • Qu’est-ce qu’une politique scientifique et pourquoi y en a-t-il?
  • Quelle est l’incidence de ces politiques sur la pratique de la recherche?
  • Qui les conçoit, qui en débat?
  • Quelle est la place respective des gouvernements provincial et fédéral dans le financement et l’organisation de la recherche?
  • Sur quels principes est établi le système d'attribution des bourses aux étudiants et étudiantes?
  • Pourquoi les politiques scientifiques insistent-elles actuellement de plus en plus sur les partenariats entre les universités et l’industrie ou sur les « contreparties » que doivent aller chercher les scientifiques dans le secteur privé?
  • Quelle est et devrait être la place de la recherche scientifique dans une université?
  • Quel est le rôle des organismes d’agrément dans les critères de promotion des scientifiques à l’université?
  • Qu’est-ce que la responsabilité sociale des universités?
  • D'où vient le concept de plus en plus utilisé de « recherche et innovation responsables »?
  • Pourquoi et par qui les universités sont-elles encouragées à engager le dialogue avec la société civile et à promouvoir le libre accès aux publications scientifiques et aux données de recherche?
  • Comment et pourquoi faire des débats publics sur des innovations techniques ou scientifiques?
  • Comment la science influence-t-elle la culture?

Oui, iI est important que les futurs scientifiques du Québec connaissent les organismes de la recherche, qu’ils et elles aient un bon réseau de contacts et reçoivent des récompenses quand ils et elles travaillent bien. Oui, il est utile de savoir trouver et présenter une demande de bourse ou de subvention.

Mais il est tout aussi important de comprendre pourquoi le système de la recherche scientifique fonctionne de cette manière au Québec, comment coexistent la recherche indépendante et la recherche orientée, comment est déterminée la répartition des budgets entre les différents types d’aide à la recherche (bourses, subventions), pourquoi l’effet Matthieu est si fort au Québec (les chercheurs et chercheuses déjà financés le deviennent toujours plus), etc.

Oui, il est important de savoir communiquer en congrès, de connaître les canons de l’écriture scientifique en vue de réussir à publier, de découvrir les « trucs pratiques pour la rédaction de mémoire ou de thèse », d’apprendre à vulgariser ses recherches ou de  « réussir son expérience de mobilité universitaire ».

Mais il est également important de savoir que pour rédiger une thèse, il existe des logiciels libres et des logiciels propriétaires et que la différence entre les deux n’est pas anodine; qu'il existe de nombreuses possibilités pour diffuser ses publications scientifiques en libre accès; que la vulgarisation est une démarche unilatérale qui présuppose l’ignorance de l’un et l’expertise de l’autre (théorie du déficit des connaissances) et qu’elle peut être remplacée par un dialogue des savoirs; que les canons de l’écriture scientifique ont été inventés à un moment donné et qu’il est possible de les questionner et de les faire évoluer; que le conservatisme n’a pas à être la marque de commerce de la science; que l’obsession de la publication est à la source de bien des manquements à l’intégrité.

Quelques propositions

Des ateliers sur le libre accès, sur le travail scientifique collaboratif, sur le dialogue science-société, sur la responsabilité sociale des scientifiques et des universités et sur les politiques scientifiques pourraient figurer au programme de ces journées.

Au lieu de proposer des ateliers sur la propriété intellectuelle, concept lié au paradigme de l'économie du savoir, les journées pourraient présenter des options alternatives, comme les licences Creative Commons qui définissent la science comme un bien commun, collectif, et non comme des textes ou des idées appropriables par des individus ou des entreprises privées.

La table ronde pourrait soulever des enjeux sociocritiques cruciaux à propos de la recherche scientifique : que penser des critères de performance ou de « réussite » appliqués au doctorat? La vitesse et le nombre de publications sont-ils les seuls critères à respecter? Les meilleures thèses ne sont-elles pas le reflet d’une réflexion approfondie, respectueuse de la complexité de la réalité? Comment la pression à « finir » vite sa thèse prend-elle en compte le fait que l'âge de la thèse est aussi souvent celui auquel une femme ou un homme a son premier enfant? Comment atténuer la culture de compétition qui décourage de nombreuses femmes à finir leur thèse?

J’ai noté qu’il y avait un atelier sur l’éthique et l’intégrité en recherche traitant des « conflits d’intérêts » entre industrie et université. Cette question est fondamentale, mais l'éthique et l'intégrité en recherche mériteraient au moins un autre atelier, orienté par exemple sur la recherche avec les sujets vulnérables ou avec les Premières nations, sur les enjeux éthiques de la responsabilité sociale en science et sur l’importance de tenir des débats publics sur les enjeux éthiques de la pratique scientifique.

Bref, il me semble que les Journées de la relève organisées par l’Acfas doivent comporter tout autant une solide dimension sociocritique, visant à donner aux jeunes scientifiques les outils d’analyse de leur futur métier, que des savoir-faire plus techniques. De fait, ces savoir-faire doivent être cadrés, pensés, critiqués dans un cadre réflexif plus large, question d’échapper, par exemple, au « matraquage » unilatéral des vertus de l’économie du savoir, souvent présentée comme seul modèle existant de la pratique scientifique.

Auteur(e)

Florence Piron
Université Laval

Florence Piron est professeure au Département d’information et de communication de l’Université Laval, où elle enseigne l’éthique de la communication et la sociologie du risque, et donne un séminaire sur la démocratie et la citoyenneté. Elle est aussi présidente de l’Association science et bien commun et directrice de la boutique de sciences de l’Université Laval Accès savoirs. En plus de ses activités universitaires régulières, elle pilote plusieurs sites Internet, écrit des jeux vidéo, fait des veilles sur la science ouverte et l’éthique des sciences et organise des événements science-société de toutes sortes.

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