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Les quartiers historiques : pressions, enjeux, actions

Cet ouvrage a été conçu pour éclairer la situation présente et l'avenir du Vieux-Québec à l'aune de diverses expériences internationales. Il propose une « visite » de plusieurs quartiers historiques pour se familiariser avec les problématiques auxquelles ceux-ci sont confrontés, de même qu'avec les approches, les pratiques et les actions que leurs populations ont déployées pour les garder en vie, le plus longtemps possible...

Les quartiers historiques : pressions, enjeux, actions. Les Presses de l'Université Laval, 2012, 262 p., collection « Géographie »

À l’échelle mondiale, les quartiers historiques partagent des caractéristiques similaires. Point de chute prisé de l’industrie touristique, de produits culturels et d’évènements festifs, ils jouent un rôle socioéconomique indéniable, bien que l’équilibre entre leurs différentes fonctions demeure toujours précaire. Aussi, ces quartiers ont une fonction symbolique tout aussi importante. Et cette fonction se traduit par une mise en patrimoine, sorte de construction identitaire collective, sans cesse réactualisée tant par les experts, les pouvoirs publics et les résidents locaux que par les visiteurs.

Cet ouvrage a été conçu pour éclairer la situation présente et l'avenir du Vieux-Québec à l'aune de diverses expériences internationales. Il propose une « visite » de plusieurs quartiers historiques pour se familiariser avec les problématiques auxquelles ceux-ci sont confrontés, de même qu'avec les approches, les pratiques et les actions que leurs populations ont déployées pour les garder en vie, le plus longtemps possible...

Des État généraux pour le Vieux-Québec

Au mois d'octobre 2010, après une longue préparation, eurent lieu les États généraux du Vieux-Québec (EGVQ), au Musée de la civilisation, à Québec. Lancés par le Comité des citoyens du Vieux-Québec et organisés par l'Institut du Nouveau monde, les EGVQ rassemblaient les différents groupes d'usagers du Vieux-Québec (résidants, commerçants, et représentants institutionnels, du milieu de l'économie touristique et des pouvoirs publics) afin de les amener à adopter une vision et des principes communs pour l'avenir de ce quartier qui subit les énormes pressions qu'engendre, presque automatiquement, la fréquentation touristique d'un site inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. Au terme des EGVQ, une déclaration de principes en huit points fut adoptée. Cette déclaration porte, en quelque sorte, l'expression des délibérations et d'une vision commune concernant l'état et l'avenir du Vieux-Québec.

Un débat alimenté par la recherche

La démarche préparatoire des États généraux du Vieux-Québec a été guidée par le souci d’accorder une place centrale à l’information dans les débats, afin, entre autres, d’éviter les écueils de la partisanerie idéologique souvent associée, à tort ou à raison, aux groupes d’intérêt que sont les comités de citoyens ou les associations de commerçants. Soucieux d'orienter les discussions et les débats sur une information neuve et crédible, le Comité des citoyens du Vieux-Québec a ainsi confié à une équipe de chercheurs universitaires le soin de développer un programme de recherche dont les résultats furent intégrés aux EGVQ sous plusieurs formes.

Le colloque « Les quartiers historiques : pressions, enjeux, actions », d'où provient l'ouvrage du même nom que j'ai dirigé, a marqué un jalon important de ce programme de recherche. Il s'est tenu à Québec en mai 2010, rassemblant une vingtaine de participants internationaux de provenance et d'horizons divers. De nombreux citoyens, gens d'affaires et décideurs politiques du milieu de Québec y ont assisté. Le colloque cherchait fondamentale-ment à lier l’érudition universitaire et le savoir des praticiens, ou encore, l’« expertise citoyenne », faisant le pari que la rencontre et le dialogue entre l’opération du savant et l’interprétation ainsi que la prise de position du citoyen permettaient de mieux comprendre le quartier historique.

Parmi les aspects centraux de la "construction" des quartiers historiques : le phénomène que l’on nomme "gentrification", la montée de l’implication citoyenne, les vicissitudes des législations en matière de patrimoine urbain, etc.

Divisé en deux parties, l’ouvrage est composé de 13 textes qui contiennent des réflexions critiques, des études de cas et des témoignages sur des aspects centraux de la construction des quartiers historiques : les processus de mise en patrimoine, bien entendu, mais aussi le déploiement du phénomène touristique et son interaction avec les populations visitées, les nouveaux mouvements sociaux, notamment le phénomène que l’on nomme « gentrification », la montée de l’implication citoyenne, les vicissitudes des législations en matière de patrimoine urbain, etc.

Phénomène patrimonial

Les six premiers textes de l’ouvrage contiennent des analyses du phénomène patrimonial.  Le quartier, cette entité complexe, monofonctionnelle ou – le plus sou- vent – plurifonctionnelle au cœur des diverses facettes de la vie urbaine, est historique dans la mesure où il fait l’objet d’une mise en patrimoine. Le patrimoine urbain, c’est-à-dire le patrimoine monumental, le patrimoine des places et espaces publics, voire la restauration architecturale privée lorsqu’elle est sollicitée par un processus de patrimonialisation, émane, en quelque sorte, d’une construction. Sans cesse réactualisée, faute de quoi elle se pétrifie, cette construction résulte de la combinaison et de la convergence de contextes, de discours, d’idéologies et de spécialisations disciplinaires, parmi d’autres.

En retraçant l’ensemble des étapes ayant présidé à l’aménagement d’un parc public, le parc al-Azhar, Anna Madoeuf1 met en relief le processus de resémantisation et de patrimonialisation qui s’est opéré dans les « vieux quartiers » de la ville du Caire, en Égypte. Comme le démontre l’auteure, ce processus, mené dans une perspective de « patri-mondialisation », a su « mobiliser, combiner et mettre en scène des références et des emprunts aux registres égyptien, arabe et islamique, ainsi qu’au vocabulaire urbanistique mondial ».

Amandine Chapuis, Maria Gravari-Barbas, Sébastien Jacquot et Anne-Cécile Mermet2 poursuivent la réflexion sur le phénomène de gentrification avec une solide analyse du cas du quartier Le Marais, à Paris. Passé d’un quartier résidentiel à un quartier créatif, un culturescape, le Marais a connu une gentrification résidentielle et commerciale. Des perceptions tenaces veulent que le quartier soit aujourd’hui prisonnier d’un paysage dichotomique comportant les résidents, d’un côté, et les touristes, de l’autre. La recherche des auteurs démontre une réalité beaucoup plus riche, le quartier abritant plutôt une multitude d’usagers : résidents, Parisiens, Franciliens et touristes. Ainsi, pour les auteurs, le Marais constitue d’abord et avant tout « un espace de brassage entre différentes populations et catégories d’usagers, réciproquement attirées et coproductrices du Marais contemporain, dont même la structure matérielle a changé sous l’effet des curetages, réhabilitations et normalisations patrimoniales ».

Dans sa réflexion qui s’inscrit dans une géographie de l’enchantement, Anne-Claire Kurzac-Souali3 aborde la patrimonialisation des médinas marocaines par rapport au phénomène de gentrification. Elle met en relief l’investissement des médinas par des populations étrangères, surtout européennes. L’auteure dégage, entre autres, quelques grandes interprétations successives qu’ont proposées les étrangers des médinas, au Maroc : de la vision exotique en vigueur sous la colonisation française jusqu’à l’enchantement contemporain, que traduisent des modes de vie distinctifs résolument inscrits dans l’économie mondialisée.

Nathalie Lemarchand4 aborde ensuite le quartier historique sur la base d’une approche culturelle de la consommation. L’exemple du marché Bonsecours, une attraction-phare de la partie est du Vieux-Montréal, permet de reconstruire les processus par lesquels le commerce participe à la valorisation touristique des lieux dans une perspective distractive – une tendance, du reste, bien manifeste dans plusieurs quartiers historiques, de nos jours.

Le marché Bonsecours, une attraction-phare du Vieux-Montréal, permet de reconstruire les processus par lesquels le commerce participe à la valorisation touristique des lieux dans une perspective distractive – une tendance, du reste, bien manifeste dans plusieurs quartiers historiques.

Les deux derniers textes de la première partie mettent en question, quant à eux, la place des résidents et des communautés locales au sein de l’« institution » patrimoniale. Sur un plan général, Mathieu Dormaels5 retrace le cheminement de la notion de patrimoine mondial de l’UNESCO. On y voit le critère de « valeur universelle exceptionnelle » être peu à peu relégué au second plan, et les notions de « communauté » et d’« habitants » prendre de l’importance dans le processus qui mène à l’inscription des sites sur la célèbre liste de l’Organisation. L’auteur attribue cette dynamique à un passage, dans la conception même de la patrimonialisation à l’UNESCO, de ce qui nous unit à ce qui nous distingue.

À partir du cas d’Avignon, Anne Watremez6 met en lumière une relation complexe et méconnue entre le patrimoine officiel, labellisé, médiatisé et touristifié, et celui des habitants. En partant d’une conception dynamique de la « patrimonialité » voulant que le rapport au patrimoine ne soit jamais donné a priori, mais qu’il constitue une construction discursive repérée à travers un ensemble de marqueurs d’énonciation, l’auteur poursuit l’objectif d’explorer et de rendre visible le patrimoine des habitants. Ce dernier est « composé à la fois des pratiques et expériences vécues dans l’espace urbain, des relations sensibles ressenties dans ce même espace, des savoirs connus et des représentations construites ».

Portraits de quartiers

Les sept derniers textes de l’ouvrage contiennent des portraits précis, des témoignages, parfois des prises de position fermes, sur certaines des problématiques qui affectent les quartiers historiques.

Tsouria Kassab7 s’intéresse, pour sa part, à la place occupée par les idéologies dans une construction patrimoniale « en quartier historique ». À ce chapitre, le recours au cas de la Casbah d’Alger permet de distinguer deux grandes conjonctures idéologiques en prise avec la patrimonialisation : une première, sous la colonisation française, alors que la conservation et la mise en valeur des monuments s’inscrivent dans une stratégie de contrôle et d’encadrement de la vieille ville, et une seconde, plus récente, où la patrimonialisation tend à réintégrer des éléments vernaculaires de l’héritage et doit composer avec les legs de l’époque coloniale.

Dans une étude exhaustive appuyée sur des données de première main et sur une cartographie originale, Najem Dhaher8 dresse le bilan de la mise en patrimoine des vieux quartiers de la ville de Tozeur, en Tunisie. Il met notamment en relief le fait que la mise en tourisme consécutive à la patrimonialisation a permis de « revivifier de fortes traditions culturelles », mais qu’elle menace la conservation même du patrimoine ainsi que l’équilibre des diverses fonctions urbaines, à Tozeur.

Les deux textes suivants, de Komi Tublu9 et de Jihane Chedouki10, mettent en relation le cadre législatif et réglementaire du patrimoine urbain et les diverses pratiques aménagistes « en quartier historique ». Dans son texte, Komi Tublu fait le relevé des patrimoines que l’on trouve à Lomé, capitale du Togo. Il présente ensuite les principaux règlements et lois qui régissent la conservation et la mise en valeur du patrimoine urbain au Togo, et constate les difficultés, les problématiques et les irrégularités qui entourent leur application. L’auteur conclut en proposant quelques pistes de solution destinées à mieux articuler le cadre législatif et réglementaire et les pratiques du patrimoine urbain à Lomé, notamment la nécessité de développer une meilleure collaboration entre les spécialistes des secteurs de l’urbanisme et de la culture et, surtout, l’urgence de réaliser une cartographie et un inventaire des biens patrimoniaux.

Pour sa part, Jihane Chedouki examine le cas de Louxor, en Égypte. Elle y relève, entre autres, l’absence de coordination entre les prescriptions du législateur à l’égard du patrimoine archéologique, qui recèle la richesse de l’antique cité égyptienne de Thèbes, et les motivations et actions des instances responsables de l’aménagement du territoire, qui paraissent se soucier davantage de développement touristique que de conservation du patrimoine. Les textes de Komi Tublu et de Jihane Chedouki mettent ainsi à jour des relations conflictuelles et tendues entre le cadre législatif et réglementaire du patrimoine urbain, d’une part, et les pratiques aménagistes concrètes, déployées sur le terrain, d’autre part.

À Tiznit, au Maroc, on découvre des initiatives allant à contre-courant  mettant "en valeur le patrimoine, dans une approche participative de redécouverte des origines".

Dans un texte sensible, intuitif et documenté, Salima Naji, Abdellatif Ouammou et Lahcen Boumehdi cherchent une solution de rechange au concept de « centres émergents », qui se trouve à la base des idéologies du développement des villes moyennes, au Maroc. À travers l’étude de cas de Tiznit, une ville fortifiée de taille moyenne située dans la région de Souss Massa Draa, les auteurs illustrent la montée et les ramifications du mouvement associatif dans le processus de « mise en patrimoine ». On y découvre des initiatives allant à contre-courant et qui permettent, selon les auteurs, de « mettre en valeur le patrimoine, dans une approche participative de redécouverte des origines ».

L’ouvrage se termine par des témoignages précieux sur l’état de deux villes historiques d’importance à l’échelle mondiale : Venise et la Nouvelle-Orléans. Pierluigi Tamburrini11, journaliste ayant participé à l’organisation des célèbres « funérailles » de Venise, qui ont eu lieu en 2009, présente un portrait accablant d’une Venise pratiquement submergée par les pressions découlant du phénomène touristique. Howard Margot12 appelle le cheminement historique du Vieux-Carré et soulève les problèmes contemporains reliés à la conservation du patrimoine de ce quartier historique de la Nouvelle-Orléans. Finalement, il présente un outil de recherche interactif sur lequel il travaille actuellement et qu’il situe, à juste titre, dans le mouvement de conservation du patrimoine urbain.

  • 1. Anna Madoeuf, maître de conférences à l’Université de Tours.
  • 2. Amandine Chapuis, Maria Gravari-Barbas, Sébastien Jacquot et Anne-Cécile Mermet, chercheurs affiliés à l’Équipe interdisciplinaire de recherche sur le tourisme (EIREST) de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.
  • 3. Anne-Claire Kurzac-Souali, professeure au lycée français de Rabat.
  • 4. Nathalie Lemarchand, professeure à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint- Denis.
  • 5. Mathieu Dormaels, chercheur et doctorant au Programme international conjoint en muséologie, médiation et patrimoine (Université du Québec à Montréal et Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse).
  • 6. Anne Watremez, chercheuse au Centre Norbert Élias de l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse.
  • 7. Tsouria Kassab, maître de conférences à l’École polytechnique d’architecture et d’urbanisme d’Alger.
  • 8. Najem Dhaher, chercheur postdoctoral et enseignant à l’Université de Tunis.
  • 9. Komi Tublu, gestionnaire du patrimoine culturel affilié à l’École du patrimoine africain de Porto Novo, au Bénin.
  • 10. Jihane Chedouki, doctorante à la Faculté de droit et de sciences sociales de l’Université de Poitiers.
  • 11. Pierluigi Tamburrini, journaliste ayant participé à l’organisation des célèbres « funérailles » de Venise, qui ont eu lieu en 2009.
  • 12. Howard Margot, archiviste et chercheur au Williams Research Center, The Historic New Orleans Collection.

Auteur(e)

Étienne Berthold
Université Laval

Étienne Berthold est chargé de cours au Département de géographie de l’Université Laval et chercheur invité à l’INRS Urbanisation Culture Société. Son domaine de spécialisation porte sur l’histoire culturelle et l’histoire du patrimoine urbain. Il est l’auteur d’une demi-douzaine d’ouvrages consacrés à l’histoire du patrimoine et de la culture, dont Patrimoine et histoire de l’art : enjeux et perspectives (en codirection avec Nathalie Miglioli, Les Presses de l’Université Laval, 2011) et, plus récemment, Patrimoine, culture et récit. L’île d’Orléans et la place Royale de Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2012.

Les contributeurs

Les contributeurs à l’ouvrage Les quartiers historiques : pressions, enjeux, actions ont mis en lumière des problématiques centrales touchant des quartiers historiques à l’échelle internationale. Par leur rigueur, ils ont permis d’alimenter les discussions auxquelles les États généraux du Vieux-Québec ont fait place. En outre, par la diversité de leur provenance (tantôt de la communauté scientifique et tantôt du monde de l’« action »), ils ont souligné, avec éclat, que le quartier historique doit dorénavant susciter le débat entre décideurs politiques, administrateurs, savants et citoyens. Une belle leçon pour éclairer l’avenir du Vieux-Québec!