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Lorsque le bois n’arrive plus à la mer!

Une rivière s’écoule en divaguant de gauche à droite dans son lit. Elle fait de la migration latérale. Cette migration érode les berges et constitue la première cause d’ajout de bois dans son long cours.

Les rivières ne mènent pas une longue vie tranquille

Toujours en mouvement,  les rivières érodent leurs berges en continu, et les arbres qui peuplent leurs rives finissent par perdre pied et plonger. Transportés le long du corridor fluvial1 au fil des crues saisonnières, ils prennent alors le chemin de la mer. C’est là le cycle naturel des arbres en milieu fluvial.

Un cas au Québec cependant ne répond pas à cet ordre des choses, et ce cas est spectaculaire. Il s’agit de la rivière Saint-Jean, située près de la ville de Gaspé. Majestueuse, tant par la beauté de ses paysages, la clarté de son eau que par l’abondance de ses saumons. Mais ces atouts sont menacés, car les arbres ne vont plus à la mer depuis les années 1960! Des méga-embâcles de bois morts obstruent complètement son embouchure. Ainsi, de nombreux saumons y ont été retrouvés morts et les premières accusations pointent vers cet amoncellement de matière ligneuse! L’avenir de la pêche au saumon, une source importante de revenus pour la Société de gestion des rivières de Gaspé et pour la Ville de Gaspé, est sérieusement menacé. 

Avec le cas de la rivière Saint-Jean, ce sont les toutes premières études sur le bois mort en rivière au Québec qui ont débuté à l’été 2010. Elles sont réalisées par le Laboratoire de géomorphologie et dynamique fluviale de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), le ministère des Ressources naturelles et de la Faune et la firme-conseil GÉNIVAR. L’approche adoptée se veut globale, car la question touche autant un large écosystème qu’un important sociosystème. À l’UQAR, par exemple, les recherches consistent à effectuer un calcul de bilan de bois à l’échelle d’un bassin versant, bilan qui, à terme, viendra soutenir la gestion des embâcles. 

À l’échelle de la rivière Saint-Jean, ce calcul s’exprime selon cette équation simplifiée, donnant le bilan ligneux pour une période donnée : 

Vp = Va + Vt + Ve

Vp représente le volume de bois morts produit par la migration latérale; Va est le volume accumulé dans les lits mineurs et majeurs; Vt est le volume en transport; Ve est le volume s’échappant vers la mer.

La production (Vp), ou comment le bois arrive à la rivière

Une rivière s’écoule en divaguant de gauche à droite dans son lit, ce qu’on appelle la migration latérale. Cette migration érode les berges et constitue la première cause d’ajout de bois dans son cours. Dans une plus faible mesure, les tempêtes de vent, l’activité des castors et les coupes forestières amènent aussi une certaine quantité de débris dans les systèmes fluviaux. De même, les glissements de terrain et l’activation de torrents de montagne peuvent apporter de très grandes quantités de bois mort, mais leur fréquence est très faible.

Le transport (Vt), ou comment le bois se rend à la mer

Lorsque les arbres se retrouvent dans la rivière, l’eau agit comme agent de transport et évacue les troncs vers l’aval. Un propriétaire riverain de la rivière Saint-Jean explique : « Au moment des crues du printemps, on dirait des serpents de bois qui descendent de l’amont, les quantités de bois transportées sont énormes! » Ces serpents de bois sont en réalité des radeaux de bois, comme dans le temps de la drave, qui arrivent de la partie amont de la rivière et naviguent vers l’embouchure de la rivière. Une seule crue peut transporter des milliers d’arbres vers la mer.

L’accumulation (Va), ou comment se construit un embâcle titanesque

On observe habituellement deux formes de construction d’embâcles. Dans le bassin versant, le bois est stocké sur les bancs d’accumulation et sur les hauts de berges, ou encore, à l’embouchure. Dans le cas de la Saint-Jean, l’empilement à l’embouchure est monstrueux. Il obstrue complètement les trois chenaux principaux. Aucune autre situation similaire n’a été observée à ce jour dans le monde. On parle d’une accumulation linéaire de plus de 2,5 kilomètres de long, qui augmente graduellement depuis les années 1960. Ces bouchons s’engraissent annuellement avec le transport du bois par les crues, et depuis les années 1990, pratiquement aucun morceau de bois mort ne peut être évacué. 

Les effets des changements climatiques observés près de Gaspé se traduisent par une augmentation significative des précipitations et des événements extrêmes. La crue du 15 décembre 2011, par exemple, a résulté en un ajout supplémentaire de près de 400 mètres de bois à l’embouchure de la Saint-Jean. Une augmentation des précipitations et des débits engendre des changements majeurs des formes de rivière (banc d’accumulation, méandres…) et augmente les épisodes d’érosion des berges et d’ajout de bois à la rivière.  

Avant les années 1960, nos rivières étaient prises d’assaut au printemps par des hommes très courageux, les draveurs, qui descendaient les rivières avec le bois des coupes forestières produit durant l’hiver. Cette industrie nettoyait les cours d’eau des bois morts naturels et les évacuait avant qu’ils n’arrivent à l’embouchure, ce qui limitait la formation de méga-embâcles. 

Les coupes forestières dans un bassin versant peuvent aussi modifier la réponse hydrologique d’un cours d’eau et augmenter le transport des sédiments. Ces changements peuvent affecter l’équilibre d’une rivière et hausser les taux d’érosion, donc les taux de production de bois mort. 

Finalement, la morphologie du delta de la rivière Saint-Jean explique en partie l’accumulation colossale dans l’embouchure. La largeur moyenne de la rivière est d’environ 60 mètres dans sa portion fluviale. Dans le delta, on passe d’une dynamique à chenal unique à une rivière à chenaux multiples avec une largeur moyenne beaucoup plus faible. Lorsque les arbres arrivent dans l’embouchure, ils sont souvent plus larges que les chenaux. Ainsi s’amorce la formation d’embâcles. Les recherches se poursuivent afin de définir le rôle et la dynamique des différents facteurs de production, de transit et d’accumulation de bois mort dans la Saint-Jean.   

La gestion : quelques pistes

Cette présence du bois mort dans les cours d’eau fait l’objet d’études dans plusieurs pays à travers le monde, et plusieurs outils de gestion ont été développés en France et ailleurs afin d’optimiser la gestion des cours d’eau. Au Québec, les outils sont rares, sinon inexistants. De plus, les bois flottants sont perçus ici comme une source de nuisance par la population alors que leurs bienfaits écologiques, démontrés dans plusieurs recherches, demeurent méconnus. Selon ces études, la présence de bois favorise la biodiversité, augmente le nombre de niches écologiques, engendre la formation de formes fluviales et d’habitats pour la faune (fosse, chute…). Il se révèle donc urgent de bien comprendre la complexité du système afin d’intervenir de manière optimale. 

 

La rivière Saint-Jean près de Gaspé constitue ainsi l’objet d’étude idéal pour mettre au point un modèle de gestion des embâcles de bois mort. 

Les gestionnaires doivent se retrousser vite les manches pour trouver des solutions durables et respectueuses de l’environnement. Déjà, ils examinent, parmi les actions possibles, la création de passages pour assurer une montaison plus facile et plus sécuritaire des saumons et l’instauration de mesures de protection pour les infrastructures riveraines.  Or, pour envisager ces actions globalement, les trois variables du calcul de bilan ligneux constituent  un excellent départ. Voici des exemples.  Variable production Vp : la stabilisation de berges est une des solutions pour limiter l’érosion et l’apport en bois; il est aussi possible de diminuer la densité d’arbres sur les berges par des coupes sélectives. Variable accumulation Va : on pourrait enlever les troncs accumulés dans le bassin versant; ceci représente une tâche ardue étant donné la quantité de bois et la récurrence des opérations, mais efficace pour diminuer les apports à l’embouchure. Variable transport (Vt) : une des solutions envisageables est de bloquer l’écoulement de bois dans un lieu favorable sur la rivière et de retirer les bois morts accumulés dans des filets (estacades) après chaque crue. Chacune de ces actions doit être associée à l’enlèvement d’une partie des embâcles afin de permettre la libre circulation de l’écoulement et de la ressource piscicole.

Dans un contexte de changements climatiques, toute cette problématique pourrait s’accentuer. Le développement d’un modèle de gestion permettant de mieux comprendre cette dynamique complexe est donc non seulement essentiel, mais pressant. L’étude des bois morts en rivière est ici toute jeune, mais le calcul de bilan ligneux à l’échelle des bassins versants constitue un apport original et ce, même à l’échelle internationale. La rivière Saint-Jean peut nous en apprendre beaucoup sur le sujet. Ne l’oublions pas : les bois ne vont plus à la mer!   

1. Fluvial : Lié aux systèmes qui sont influencés par une rivière ou un cours d'eau (Pêche et Océans Canada, 2011)

Auteur(e)

Maxime Boivin
UQAR - Université du Québec à Rimouski

Maxime Boivin est détenteur d’un baccalauréat en géographie et doctorant en science de l’environnement et géomorphologie fluviale à l’Université du Québec à Rimouski et à l’École Normale Supérieure de Lyon. M. Boivin travaille sur le bois mort en rivière dans la région de la Gaspésie au Québec et dans celle du Rhône-Alpes en France. Il cherche à comprendre les effets et la dynamique du bois mort à l’échelle des bassins versants de régions froides afin de développer un modèle d’analyse. Ces travaux de recherche novateurs sur les bilans ligneux permettront une meilleure gestion des cours d’eau au Canada et dans le monde. 

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