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Récit de recherche – actualité : Faire de l'ethnographie institutionnelle en milieu hospitalier

Cette photo de l’hôpital Royal Victoria a été prise cet automne, par un bel après-midi. Elle illustre la vision des hôpitaux que mon projet doctoral, initié il y a deux ans, participe à élaborer. On y voit deux parties d’un même édifice, raboutées sans qu’aucune attention n’ait été portée à la cohésion de l’ensemble ni à une quelconque harmonie. À l’image de cette architecture, la structure sociale de l’hôpital semble avoir évolué de façon désorganisée par accumulation et juxtaposition, sans plan d’ensemble.

Récit -Skate

La structure sociale et administrative de l’hôpital est une sorte de "patchwork". On y retrouve de tout, des soins primaires aux quaternaires, des départements de toutes sortes qui fonctionnent en cellules autonomes sans concertation.

Bien que l’ancien site du Royal Victoria soit maintenant abandonné, il existe encore comme entité au sein du site Glen du CUSM. Il en est ainsi de tous les autres hôpitaux rapatriés dans le « super-hôpital » qui est ainsi composé de plusieurs hôpitaux, chacun ayant conservé son nom et une partie de sa structure administrative. La structure sociale et administrative de l’hôpital est donc une sorte de patchwork. On y retrouve de tout, des soins primaires aux quaternaires, des départements de toutes sortes qui fonctionnent en cellules autonomes sans concertation. À y regarder de près, il est très difficile de repérer la cohésion qui permet à l’ensemble de fonctionner. C’est l’inverse de l’adage « le tout est plus que la somme des parties » qui semble valoir pour un hôpital : on y fait moins avec plus.

Ce qui m’intéresse dans le cadre de mes recherches, c’est de comprendre comment ce système hétérogène affecte le travail des infirmières. J’ai pour ma part travaillé comme infirmière dans divers milieux hospitaliers, et j’ai toujours eu l’impression de porter des œillères. Les tâches à accomplir étaient relativement claires, mais les raisons, les décisions, les règles administratives qui les entouraient semblaient obscures et insaisissables. Chaque hôpital avait ses « règles » concernant le travail des infirmières soignantes et l’étendue de leur pratique. Tel hôpital interdisait d’insérer un tube nasogastrique, tel autre d’administrer des médicaments par intraveineuse s’ils étaient dans une seringue. Les infirmières, qu’elles détiennent un diplôme d'études collégiales ou un baccalauréat, reçoivent pourtant une formation pour réaliser tous ces gestes. Outre la relation complexe de subordination entre médecins et infirmières, la pratique de celles-ci en milieu hospitalier est régie par des gestionnaires à travers ces détails les plus quotidiens. Cette bureaucratie anonyme a un pouvoir discrétionnaire important sur le travail journalier des infirmières soignantes.

Comment cette structure socioadministrative se traduit-elle dans les gestes des infirmières soignantes? Dans leur expérience au travail ? Une méthodologie particulièrement bien adaptée à ce genre de problématique est l’ethnographie institutionnelle, développée par la sociologue canadienne Dorothy Smith. C’est une méthodologie qui permet au chercheur de cartographier les relations sociales d’un milieu de travail à travers le temps et les distances; c’est-à-dire la coordination du travail entre personnes qui ne sont jamais en contact direct. Dans ce type d’ethnographie, le chercheur est un peu comme un détective qui suit une piste qui le mènera au-delà du milieu qu’il a choisi d’étudier. On cherche à identifier comment et pourquoi l’expression des relations de gouvernance dans le travail se fait de telle ou telle manière. J’espère bien, à travers ce projet doctoral, trouver un peu d’ordre dans le désordre apparent de notre système hospitalier.

Auteur(e)

Natalie Stake-Doucet
Université de Montréal

Natalie Stake-Doucet est infirmière et étudiante au doctorat en sciences infirmières à l’Université de Montréal sous la direction de Jacinthe Pepin et de Damien Contandriopoulos. Elle est boursière de la chaire de la recherche Politiques, Connaissances, Santé et du Fond de recherche du Québec- Société et culture. Elle est cofondatrice du groupe McGill Nurses for Healthy Policy. Elle a travaillé comme infirmière quelques années, principalement en milieu hospitalier, en Gaspésie et à Montréal, avant de décider de poursuivre des études supérieures. Elle s’intéresse à l’histoire de l’exercice infirmier et sa professionnalisation, ainsi qu’aux enjeux et impacts politiques qui s’y rattachent.