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Récit de recherche – actualité : « Petits points » d’histoire de la psychiatrie

Ces traces de l’existence de Marguerite-Marie me sont parvenues par un heureux hasard. Outre les travaux de broderie, ce sont des photographies, des lettres, des coupures de journaux, et des objets divers qui avaient été précieusement conservés et transmis de mère en fille dans la famille de Marguerite-Marie.

Petit point de broderie réalisé par Marguerite-Marie (circa 1921-1950). Collection privée, famille Latreille.
Petit point de broderie réalisé par Marguerite-Marie (circa 1921-1950). Collection privée, famille Latreille.

Le petit point est un point en diagonale qui se travaille méthodiquement en rangs horizontaux, de gauche à droite puis de droite à gauche, en plaçant l’aiguille de l’envers vers l’endroit du canevas pour la ressortir et repiquer, ainsi de suite. Tout à la fois un art, et un passe-temps qui occupent le fil des jours, les travaux d’aiguille surjetant le coton blanc des linges de vaisselle, des serviettes et des draps ont longtemps été une activité féminine pratiquée dans le rituel de la confection minutieuse du trousseau des jeunes filles.

Ces étoffes, comme l’a écrit Michelle Perrot, font partie d’un patrimoine matériel précieux de l’histoire des femmes : « (…) c’est au monde muet et permis des choses que les femmes confient leur mémoire »1. Ce travail de broderie sur un linge de vaisselle a été réalisé par Marguerite-Marie, une épileptique internée à l’âge de 12 ans à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu. Entre les murs de cette institution asilaire montréalaise où elle passera toute son existence (1921-1950), Marguerite-Marie rêvait d’une vie, hors des murs, semblable à celle de ses sœurs qui tour à tour se marieront et pour qui soigneusement, avec patience et talent, elle brodera, sur des coupons de cotonnade, les initiales des futurs époux ou des gerbes de fleurs piquées de rose et de lilas. 

Ces traces de l’existence de Marguerite-Marie me sont parvenues par un heureux hasard. Outre les travaux de broderie, ce sont des photographies, des lettres, des coupures de journaux, et des objets divers qui avaient été précieusement conservés et transmis de mère en fille dans la famille de Marguerite-Marie. Sa mère, sa sœur Cécile et sa nièce Mariette ayant, comme bien des femmes selon Perrot, « […] la passion des coffrets, des boîtes et des médaillons, où elles enferment leurs trésors »2. Mariette, touchée par notre délicatesse à révéler dans Une toupie sur la tête3 des parcours de vie qu’elle appelait « misérable », me contacta un jour pour savoir à qui, à son tour, elle pouvait confier une boîte de souvenirs ayant appartenu à sa mère. C’est ainsi que j’ai eu accès à la correspondance de Marguerite-Marie et que j’ai pu ajouter sa voix au récit de son internement4 et par là même à l’histoire de la psychiatrie québécoise.

Ces étoffes, comme l’a écrit Michelle Perrot, font partie d’un patrimoine matériel précieux de l’histoire des femmes : « (…) c’est au monde muet et permis des choses que les femmes confient leur mémoire ».

  • 1. Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Champs Flammarion, 1998, p. 15.
  • 2. Ibid.
  • 3. Cellard, André et Marie-Claude Thifault, Une toupie sur la tête. Visages de la folie à Saint-Jean-de-Dieu, Montréal, Boréal, 2007.
  • 4. Voir Marie-Claude Thifault, « Des existences et des singularités dans le discours historique. Les lettres de Marguerite-Marie, 1921-1950 », dans Klein, A. et S. Parayre (dir), Histoire de la santé (XVIIIe-XXe siècles). Nouvelles recherches francophones, Québec, PUL, 2015, p. 123-139.

Auteur(e)

Marie-Claude Thifault
Université d'Ottawa

L’historienne Marie-Claude Thifault est professeure titulaire à l’École des sciences infirmières de l’Université d’Ottawa, titulaire de la Chaire de recherche sur la francophonie canadienne en santé et directrice de l’Unité de recherche sur l’histoire du nursing.