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Réalité des théories et réalisme des pratiques

En ce début de 21e siècle, on peut sans se tromper, affirmer que le soutien à la culture scientifique, cette forme de diffusion pédagogique des connaissances qui cherche à mettre le savoir (et éventuellement ses limites et ses incertitudes) à portée d'un public non expert, est toujours aussi nécessaire et important, mais les raisons de cet engagement sont quelque peu différentes.

ClaessensLa mise en culture

La mise en culture de la science, et la diffusion élargie de sa compréhension, sont aussi anciennes que la science elle-même. On se souvient notamment que les cabinets de science ont eu pignon sur rue dès le 18e siècle et que, à l’époque où la science commençait à s'institutionnaliser, les scientifiques invitaient volontiers le public à partager avec eux les résultats et les progrès de la connaissance1. Vers la fin du 19e siècle, la diffusion de la science s'est accélérée et amplifiée à la suite de l'instauration de l'éducation scolaire généralisée et de la pratique continue de la vulgarisation de ses grandes avancées. Au cours du siècle passé, enfin, des scientifiques de haut vol, tels Carl Sagan, Stephen Hawking, Freeman Dyson, Hubert Reeves ou Stephen Jay Gould, ont aussi été célébrés pour leurs talents de vulgarisateurs.

Après avoir professionnalisé la recherche, les pays à forte tradition scientifique se sont dotés d'une structure institutionnelle pour diffuser la science et contribuer à intégrer celle-ci dans la culture de l'honnête homme. La France, en particulier, s'est imposée comme un acteur majeur de popularisation des sciences en participant à l'évolution de ces pratiques et en assurant la continuité d'une offre de qualité : fondation du Muséum d'histoire naturelle en 1793 et du Conservatoire des arts et métiers en 1794, ouverture du Palais de la découverte en 1937, création du premier Centre de culture scientifique, technique et industrielle – CCSTI (La Casemate de Grenoble) en 1979, puis de l'Association des musées et centres pour le développement de la culture scientifique, technique et industrielle – AMCSTI en 1982, et enfin, de la Cité des sciences et de l’industrie en 1986.

Le chemin parcouru se mesure à l'aune du volume et du niveau des activités entreprises – à la fois pratiques (événements, formations, médias, etc.) et académiques (revues spécialisées, thèses de doctorat, etc.). Pourtant, depuis trois décennies, les cartes se sont brouillées, tant en ce qui concerne les moyens à mettre en jeu que les objectifs à atteindre.

Les moyens : une réflexion est toujours en cours sur les pratiques et les finalités de l'information sur les sciences. Les années fastes de la culture scientifique et du public understanding of science ont cédé la place à la communication, au dialogue et au public engagement. Les acteurs de la culture scientifique sont devenus des médiateurs de la science. Ils ont dû intégrer dans leurs approches les techniques de communication, l'interactivité, le multimédia, le jeu, etc. À quoi bon en effet vulgariser, documenter, communiquer la science? Voyez donc le résultat : près d'un Européen sur trois croit toujours que le Soleil tourne autour de la Terre! Certes, le contexte général ne facilite pas les choses. Regardez du côté des musées : ils sont le plus souvent payants et certains s’offrent le luxe de fermer le week-end! Et les montagnes de science poussiéreuse qu'ils recèlent n'inspirent que les convaincus… Du côté des médias, ce n'est guère plus encourageant.

Les objectifs : compte tenu de la désaffection des jeunes pour les études et carrières scientifiques, il est question moins de diffuser la connaissance et de susciter l'intérêt pour les sciences que de passer un agréable moment dans un espace-temps aménagé  ̶  dans tous les sens du terme. Au-delà, la communication scientifique est apparue comme une activité essentielle pour donner une image moins austère et rétablir la confiance dans la science. Organismes tripotés, centrales subatomiques et cellules souches : ces avancées scientifiques et techniques qui « passent mal » dans le public ne seraient-elles que la partie émergée et médiatisée d’une opinion publique gagnée par le doute, sinon par le rejet, parce qu'elle ignore dans les grandes lignes les bases et la méthode scientifiques?

Sans doute en vue d'obtenir du financement supplémentaire, de nombreux acteurs ont également donné un contenu politique à la culture scientifique, celle-ci se transformant en boîte à outils pour aider le citoyen à devenir un acteur et à participer aux prises de décisions. Mais la réalité a appelé au réalisme : les conférences de consensus, par exemple, qui font place à une confrontation explicite entre compétences et incompétences, ne débouchent pas sur le rejet de la technoscience, bien au contraire. En reconnaissant le droit de juger des choses technoscientifiques « en méconnaissance de cause », la société a effectué un virage à 180 degrés par rapport à ce qu’écrivait Philippe Roqueplo en 19742.

Pour compliquer le tout, un nombre important de chercheurs, qui soutiennent en grande majorité ces activités de mise en culture, considèrent que la vulgarisation et la communication avec le public sont des activités qui non seulement ont mordu sur le peu de leur temps libre, mais qui aussi ont eu un impact négatif sur leur évolution professionnelle, étant le plus souvent pratiquées par les personnes qui ne sont pas « dignes d'une carrière académique ».

En ce début de 21e siècle, on peut sans se tromper, affirmer que le soutien à la culture scientifique, cette forme de diffusion pédagogique des connaissances qui cherche à mettre le savoir (et éventuellement ses limites et ses incertitudes) à portée d'un public non expert, est toujours aussi nécessaire et important, mais les raisons de cet engagement sont quelque peu différentes. En effet, les citoyens sont aujourd'hui considérés comme des acteurs à part entière de la recherche et de l’innovation, ce qui implique que le cloisonnement entre scientifiques et citoyens n’a plus de sens, chacun contribuant aux choix de société.

Par ailleurs, cet engagement possède lui aussi ses limites : les solutions aux grands défis actuels ne sont pas seulement technologiques, mais appellent également des choix socio-politico-économiques. Les technosciences font aujourd’hui partie de notre quotidien et de notre modernité, même si le public, de son côté, suit souvent avec difficulté les transformations technologiques d'un monde en évolution rapide. Considérant que la recherche et ses applications sont discutées et décidées sans eux, les citoyens se sentent parfois « laissés pour compte »; et les scientifiques ont également l’impression de n’être pas toujours entendus ni même écoutés. Beaucoup de pays entreprennent, avec d’évidents succès, des actions de communication, de médiation scientifiques et d’incitation à l’engagement par le débat démocratique sur les enjeux collectifs afin de refonder la confiance et les liens entre science, technique et société. Mais le sujet n'est pas clos. Le risque est que, à force de viser plusieurs cibles à la fois, l'action soit diluée et perde, au propre comme au figuré, son sens.

Enfin, des progrès sont encore nécessaires avant de reconnaître que la médiation des sciences est partie intégrante du travail des scientifiques et mérite, à ce titre, d’être reconnue et valorisée tout au long de leur carrière.

Malgré ces remarques, je reste confiant. La situation n'est pas aussi préoccupante que certains le disent. Ayant coordonné les enquêtes Eurobaromètre pendant plusieurs années, je constate que la science et la technologie sont toujours des valeurs importantes pour les Européens. La culture scientifique est aussi plus développée que ce que l'on dit. Les enquêtes européennes ont notamment révélé qu'il existe bel et bien une progression des connaissances scientifiques, en tout cas en Europe. D'autres résultats montrent que les Européens sont « mieux cultivés » en sciences qu'ils ne le pensent et sous-estiment leurs propres connaissances dans ce domaine. La Fête de la science française attire plus d’un million de visiteurs chaque année et l'on a vu des livres, des films et des vidéos de vulgarisation scientifique se tailler de beaux succès d’audience. Faut-il voir dans ces résultats les retombées positives des initiatives prises par des acteurs de plus en plus nombreux, voire un plébiscite en faveur de la culture scientifique? Ce n'est pas impossible, mais la vigilance est de mise. Car le verre à moitié rempli est aussi à moitié vide!

  • 1. D. RAICHSWARG et J. JACQUES, Savants et ignorants : une histoire de la vulgarisation, Paris, Le Seuil, 1991.
  • 2. « Étant donné le caractère de plus en plus scientifique et technique de notre environnement quotidien, est-il possible d'en "user" et de se l'approprier véritablement sans connaître si peu que ce soit des lois qui le constituent? Ceux qui sont condamnés à l'ignorance (au sens scientifique du terme) ou qui se contentent de représentations souvent incohérentes ne tombent-ils pas ipso facto sous la domination de ceux dont le savoir s'avère indispensable au fonctionnement d'une "nature" quasi totalement "artificielle"? [...] Ceux qui consentent à ce que les sciences constituent diverses boîtes noires dont on pourrait contrôler l'usage de l'extérieur commettent une erreur. » (P. Roqueplo, Le partage du savoir. Science, culture, vulgarisation, Le Seuil, 1974).

Auteur

Michel Claessens
Commission européenne, Belgique

Michel Claessens est scientifique et essayiste. Il bénéficie d’un parcours de chercheur, docteur en physique-chimie, et de journaliste scientifique. Depuis 1994, il travaille à la Commission européenne, où il s’est notamment engagé dans les activités « science et société » et a, en particulier, assumé les fonctions suivantes : direction de l’Unité Communication, rédacteur en chef du magazine research*eu, coordinateur des enquêtes Eurobaromètre sur la science et la technologie, et porte-parole du Commissaire européen à la recherche. Il travaille actuellement sur le programme ITER, le réacteur international et expérimental de fusion nucléaire en construction à Saint-Paul-lez-Durance (France). Maître de conférences à l'Université Libre de Bruxelles, il a publié de nombreux ouvrages, dont Décider de ne pas décider en 2016.