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Complexité et culture scientifique

Après plus de 20 ans de démocratie, la fracture raciale politique en Afrique demeure présente et la communication scientifique cherche toujours à occuper un rôle central pour faire ce qu’elle pourrait faire de mieux : fournir la vérité à l’appui des preuves scientifiques impartiales.

Hester

La culture scientifique d’une société atteste son degré d’engagement envers la science. Elle témoigne de son environnement historique, social, culturel, linguistique, politique et géographique. Elle reflète la manière dont un gouvernement soutient le développement institutionnel et universitaire, de même que la façon dont il articule science et technologie, d'une part,  et bien commun de la collectivité, d'autre part. La culture scientifique s’illustre aussi à travers l'appui aux expositions et aux musées scientifiques, et à la recherche scientifique. Bien que la recherche réponde à des besoins transnationaux, la culture scientifique, localement, adopte et adapte les spécificités d’une collectivité sur un territoire.

Pour qu’existe une saine culture scientifique, il faut une société culturellement homogène où, entre gouvernement, universitaires et citoyens, se cultive une relation de confiance et de respect mutuel. Mais qu’advient-il de cette culture quand elle est asservie à un programme politique partisan, et ce, sur un territoire culturellement complexe? Le cas d’une société au passé colonial se prête bien à l’étude de cette question. Examinons donc les effets de l’environnement intellectuel, du contrôle strict de l’État sur l’information et d’un passé colonial sur le champ, toujours sous-développé, de la communication scientifique en Afrique du Sud.

On considère généralement que les activités de culture scientifique ne sont pas distinctes des autres activités culturelles, toutes ayant en commun de refléter la vie quotidienne et l'imaginaire d’une société. La culture n’est pas une entité statique, et les nouvelles idées comme les découvertes scientifiques sont filtrées à travers de multiples couches de pratiques culturelles et de conceptions du monde. Dans les débats d’aujourd’hui, on s’inquiète de la domination « colonialiste » de la science occidentale par rapport à une culture scientifique locale; le flux actuel des idées scientifiques de l’Ouest vers l’Est n’est pourtant pas chose récente, il représente en fait un processus graduel qui remonte aussi loin que le 17e siècle. Cette préoccupation prendrait plutôt appui sur l’introduction des technologies qui ont transformé l’Afrique en un gigantesque laboratoire scientifique vivant – une situation qui aurait constitué le fondement de l’impérialisme britannique (Tilley 1968, James 2016).

Il existe des homologies cognitives entre les formes de connaissance qui relient les cultures et les civilisations (Habib et Raina 2007). D'où la difficulté de faire ressortir les liens entre la science et une société spécifique. À cet égard, nous devons garder à l’esprit deux approches qui servent à penser le social de la science : la perspective de la sociologie des connaissances et la perspective postcoloniale de la science (Habib et Raina 2007). S’intéresser à l’histoire sociale de la science nous informe  sur les usages politiques de cette science, et on y voit ressortir, entre autres, comment peut s’exprimer, dans l’enchevêtrement entre science et valeurs sociales, la collusion entre science et colonialisme.

Le champ de la communication scientifique joue un rôle central dans le maintien de la confiance tout comme dans le développement des nouvelles idées, et ce, au sein d’une culture et entre des cultures. La communication scientifique a la responsabilité de refléter la réalité d’aussi près que possible, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas elle-même « compliquée », de par sa nature transdisciplinaire, complexe et souvent imprévisible. Elle est associée au discours de transgression, discours qui s'interroge sur les axiomes dominants en exposant leurs contradictions, leurs paradoxes et leurs conflits. Et elle remet en question les formes de connaissance favorisées par le politique qui marginalisent d’autres systèmes de savoirs, créant des écarts entre les approches officielles, coloniales et autochtones (Baxi, 2000).

Les débats entourant l’élection à la présidence américaine1 de l’hôte d’un show de téléréalité font ressortir ces effets de discours politiquement dominants. Son élection n’est-elle pas l’illustration d’une communication scientifique qui ne réussit pas à assurer une démocratie saine2? Les messages forts qui en émergent sont que les faits scientifiques ne comptent plus et que la communauté scientifique a laissé s’installer une culture de complaisance en raison d’une réticence, qui ne date pas d’hier, à affronter les problèmes profonds auxquels nous sommes désormais confrontés3. Il est peut-être temps de tirer des leçons de tous ces constats pour enfin oser se radicaliser et faire de la communication scientifique un « créateur » socialement responsable d’une nouvelle vision. Depuis trop longtemps, les postvérités politiques, et les médias qui s’en font les diffuseurs, affaiblissent et diminuent l’importance des faits établis scientifiquement. Les médias sociaux, pour leur part, créent des chambres d’écho dans lesquelles circulent des points de vue politiquement biaisés, souvent alimentés par des postvérités4 ou clickbaits. Avec la vérité postfactuelle, il y a danger, selon les termes de Robert Frisk5, de « commencer à vivre les mensonges des autres ».

Les communicateurs scientifiques doivent aussi se demander comment on peut reconnaître l’idéologie étatique dans les choix en matière de recherche scientifique, et comment ces choix teintent la « tradition » intellectuelle et l’intégrité épistémologique. Dans un monde orwellien, cadré par les colonisateurs et des politiciens populistes, ils doivent examiner sérieusement les principes sous-jacents aux relations « science et société » en Afrique. Il ne fait aucun doute que la communication scientifique est un moyen d’introduire la vérité, l’éthique, la valeur, l’objectivité et la subjectivité dans le débat, avec toutes les complexités liées à la méthode scientifique et à la pertinence géographique, politique et culturelle. Mais on décrit là un monde idéal. La réalité politique démontre autre chose.

Ainsi, l’Afrique est historiquement et douloureusement marquée par une conquête et une colonisation où « l’expertise scientifique » a joué son rôle. En Afrique du Sud, pendant la période coloniale britannique (1795-1910), un système de ségrégation sociale et épistémologique a été établi, fondé « non scientifiquement » sur  la race et l’ethnicité. Un programme politique idéologique, ainsi légitimé, imposa la colonisation des terres et instaura des lois prescrivant, entre autres, une éducation racialement ségrégée6.

Au début du 20e siècle, des institutions scientifiques sont fondées en Afrique du Sud : l’Association sud-africaine pour l’avancement des sciences (1905), l’Institut sud-africain de recherche médicale (1912) et l’Institut Bernard Price pour la recherche géophysique (1937).  En 1948, les Britanniques créent un espace pour discuter de « science et société occidentale ». On y vient sur invitation – invitations pour l’intelligentsia blanche coloniale. Ces débats publics, accueillis par la Bibliothèque sud-africaine, visent à cimenter la confiance mutuelle parmi les représentants des élites intellectuelles, sociales et politiques (Dubow, 2006). Prétextant contrer une perception d’obscurité et de primitivité, politiquement créée et entretenue, ces colonisateurs se croient en droit d’introduire progressivement les principes de la modernité en Afrique.

Au sein du Parti national et de son système d’apartheid (1948-1994), la promotion de la modernité et de la rationalité scientifique contre le « primitivisme noir » se maintient à travers les institutions scientifiques, et toutes joueront un rôle important dans la promotion de la notion de science en tant qu’élément de la rationalité (occidentale). Puisque la science n’est pas considérée comme « ouvertement idéologique », elle facilite la transformation des idéaux coloniaux britanniques en idéologie de l’apartheid du Parti national7.

Il a fallu 30 ans pour renverser la suprématie blanche en Afrique du Sud, une période durant laquelle l’État, en véritable mode postvérité, utilisait de façon non scientifique la race pour classer les groupes sociaux8. « […] l’apartheid était un système profondément divisant,  il a littéralement encouragé les citoyens à comprendre leurs histoires différemment (et souvent en concurrence). Sa fin a changé cela, non seulement l’échafaudage intellectuel de l’apartheid était en ruine, mais la vie quotidienne du système était entièrement discréditée »9, rapporte Peter Vale (2014, p. 2) La tradition intellectuelle en Afrique du Sud après 1994 reste aujourd’hui, cependant, aussi « mélangée » que sa population.

Après plus de 20 ans de démocratie, la fracture raciale et  politique en Afrique du Sud demeure présente et la communication scientifique cherche toujours à occuper un rôle central pour faire ce qu’elle pourrait faire de mieux : fournir la vérité à l’appui des preuves scientifiques impartiales.

Références :

  • Baxi, Upendra (2000). « Transdisciplinarity and transformative praxis ». Dans Somerville, M., et D. Rapport (éd.), Transdisciplinarity: recreating integrated knowledge, Oxford, EOLSS, p. 77-87.
  • Dubow, Saul (2006). A commonwealth of knowledge: science, sensibility and white South Africa 1820 – 2000, New York, Oxford University Press.
  • Habib, Irfan, et Dhruv Raina (2007). Social history of science in colonial India, New Delhi, Oxford University Press.
  • Hountondji, Paulin (2002). « An Alienated Literature ». Dans P.H. Coetzee (2002). Philosophy from Africa, Cape Town, Oxford University Press.
  • Hountondji, Paulin (2002). « Producing Knowledge in Africa Today ». Dans P.H. Coetzee. Op.cit.
  • James, Lawrence (2016). Empires in the sun: the struggle for the mastery of Africa, Johannesburg, Jonathan Ball Publishers.
  • Klein, Julie (2014). « Discourses of transdisciplinarity: looking back to the future », Futures 63, p.68-74.
  • Ormond, Roger (1984). The apartheid handbook. A guide to South Africa’s everyday racial policies, Middlesex, Penguin Books.
  • Steyn, H., R. van der Walt et J. van Loggerenberg (2003). Armament and disarmament. South Africa’s nuclear weapons experience, Pretoria, Network Publishers.
  • Tilley, Helen (1968). Africa as a living laboratory: empire, development and the problem of scientific knowledge, 1870 – 1950, Chicago, University of Chicago Press.
  • Vale, Peter, Lawrence Hamilton et H. Prinsloo (2014). Intellectual traditions in South Africa, Scottsville, University of Kwa-Zulu Natal Press.
  • 1. La longue tradition des fondamentalistes chrétiens qui forment le Parti républicain aux États-Unis peut servir d'exemple. Ce parti a délibérément créé un système parallèle d'éducation et d'éducation aux médias depuis les années 1970 pour appuyer et opposer des faits alternatifs aux faits issus de la démarche scientifique.
  • 2. Tom Nichols, How America lost faith in expertise and why that’s a giant problem, [En ligne]. [https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2017-02-13/how-am…] (Consulté le 20 février 2017)
  • 3. Literacy of the present. Sci-Comm: what is to be done : https://literacyofthe present.wordpress.com/2017/01/24/sci-comm-what-is-to-be-done. (consulté le 20 février 2017).
  • 4. Le Oxford Dictionary définit ainsi le mot postvérité : « [… ] se rapportant ou dénotant des circonstances dans lesquelles les faits objectifs sont moins influents dans la formation de l'opinion publique que les appels à l'émotion et à la croyance personnelle ».
  • 5. http://www.independent.co.uk/voices/donald-trump-post-truth-world-livin… (Consulté le 24 janvier 2017).
  • 6. En 1929, le président des Associations britanniques et sud-africaines pour l'avancement des sciences (BSAAS), Jan Hofmeyer, énonce que « la science doit exploiter les grandes ressources de l'Afrique » et « surmonter la puissance de la barbarie africaine et sa défiante nature », exprimant ainsi, pour stimuler la recherche scientifique, une postvérité politiquement fabriquée et fondée sur la race (Tilley, 1968). La quête coloniale, selon Lawrence James (2016), a transformé l'Afrique en « ouvrier docile » et en consommateur de biens étrangers, sous le couvert d’une interminable conquête du « mystère de l'Afrique la plus sombre » et de la richesse de ses minéraux. En 1992-1993, l’African Research Survey s’est donné comme objectif de voir dans quelle mesure les problèmes africains étaient pris en considération dans le champ des connaissances modernes (Tilley, 1968).
  • 7. La communication scientifique a été fortement censurée en vertu de la Loi sur l'énergie atomique (1948), qui a réglementé l'industrie de l'uranium et a permis la construction secrète d'un réacteur nucléaire pour la recherche. L'ampleur du programme d'armes nucléaires n'a été officiellement reconnue qu'après l'adhésion de l'Afrique du Sud au Traité sur la non-prolifération nucléaire en 1991 (Steyn, 2003). Cette adhésion a été suivie du démantèlement volontaire de cinq « bombes nucléaires » juste avant 1994, fournissant au public sud-africain un premier aperçu d’une zone d’ombre de l'Afrique du Sud (Steyn, 2003).
  • 8. En 1994, le Congrès national africain (ANC), élu démocratiquement, adopte un système national d'innovation (NSI), dans un effort pour établir l’équilibre racial. Au cœur de l'INS, reflété dans le Livre vert sud-africain sur la science et la technologie, Preparing for the 21st Century (1996), on y lit l'urgence de développer la communication scientifique. La recherche scientifique, cependant, lutte toujours pour surmonter l'héritage de ce que Paulin Hountondji (2002: 503) identifiait comme des extroversions scientifiques où les chercheurs africains « [...] sont incités à choisir leurs sujets et leurs méthodes de recherche selon les retombées publiques, ce qui les obligent à se verrouiller dans une description empirique des caractéristiques de leurs sociétés, sans efforts consistents pour interpréter, élaborer ou théoriser sur ces caractéristiques. En ce sens, ils acceptent implicitement d'agir comme informateurs; des informateurs savants pour les sciences et les scientifiques de l'Ouest ".
  • 9. Le libéralisme considère comme sujet social l’individu plutôt que le groupe. Cette vision a trouvé un espace favorable dans la politique d'apartheid dominée par les blancs; ce qui n’empêchent pas des politiciens et des intellectuels blancs d’avoir une attitude favorable vis-à-vis de la majorité noire (opprimée). La théorie et la pratique marxistes ont bénéficié du soutien des groupes noirs de lutte politique. Les Afrikaners (des européens blancs parlant une nouvelle langue indigènée) ont pris des positions sur le nationalisme libéral, la logique pluraliste, le pluralisme politique, l'institutionnalisme du calvinisme néerlandais; ces positions sont conduites par une compréhension dualiste de la race et de la classe, et par une vision herméneutique-communautariste du soi. L’African Nationalism, le mouvement Pan Africanist ainsi que le Black Consciousness et la philosophie d'Ubuntu sont en train d'émerger comme prétendants pour renouveler la culture scientifique, mais ce processus est en cours.

Auteure

Hester du Plessis
Conseil des sciences sociales et humaines, Afrique du Sud

Hester du Plessis est titulaire d’un doctorat en philosophie (UNISA). Elle est actuellement chef de la recherche et responsable de l’engagement scientifique et de la parité hommes femmes à l’unité RIA (Research and Use and Impact Assessment) du Human and Social Science Council (HSRC) d’Afrique du Sud. Auparavant, elle était directrice de la Faculté des humanités à l’Institut Mapungubwe pour la réflexion stratégique (MISTRA), à Woodmead, Johannesburg. Elle possède une expérience universitaire et journalistique dans le domaine de l’art et du design, et elle a été chercheuse principale à la Faculté d’art, design et architecture (FADA) à l’Université de Johannesburg (UJ). Elle a aussi été titulaire d’une Chaire de recherche en design d’éducation et d’innovation à l’Institut national de la conception (NID), Ahmedabad, Gujarat, en Inde. Avec une approche transdisciplinaire, elle mène des travaux dans les domaines de la communication scientifique, de la compréhension publique des sciences, des études civilisationnelles, des arts, du genre et de la philosophie. En plus de nombreux articles scientifiques, et parmi ses publications comme coauteure, on peut mentionner Science, crafts and knowledge: understanding of science amongst artisans in India and South Africa, The concept and application of transdisciplinarity in intellectual discourse and research et The rise, decline and rise of the Chinese civilisation: searching for an organising philosophy.