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La fraude scientifique éclabousse aussi les coauteurs

Novembre 2013 | Chroniques » Les mesures de la recherche
Philippe Mongeon et Vincent Larivière
Université de Montréal
Historiquement, les cas de fraude étaient rares et isolés, mais depuis une dizaine d’années, on assiste à une véritable épidémie.

La fraude scientifique commise par certains chercheurs n’a pas que des conséquences sur leur carrière. Elle contamine aussi celle des coauteurs. La plupart d’entre eux voient en effet leur productivité et leur impact diminuer à la suite de la rétractation d’un article frauduleux, et beaucoup quittent même le monde de la recherche. Dans un contexte où les chercheurs collaborent de plus en plus et où un nombre croissant d’articles sont rétractés, ce sont des centaines de carrières scientifiques qui, chaque année, peuvent être touchées par la fraude scientifique. Il importe donc que les collaborateurs soient critiques des travaux de leurs collègues…

Des fraudes en augmentation

Au cours des dernières décennies, plusieurs cas de fraude scientifique ont fait les manchettes et secoué la communauté scientifique, rendant tristement célèbres des chercheurs comme Diederick Stapel (psychologie), Eric Poehlman (médecine), Jan Hendrik Schön (physique) ou Woo-Suk Hwang (génétique). La fraude scientifique n’est toutefois pas un phénomène contemporain : Ptolémée et Isaac Newton auraient eux-mêmes falsifié une partie de leurs travaux.

Historiquement, cependant les cas de fraude étaient rares et isolés, mais depuis une dizaine d’années, on assiste à une véritable épidémie. En effet, alors que dans les années 1990, on pouvait encore compter annuellement les cas de fraude scientifique sur une main, ce sont maintenant des centaines de cas qui sont découverts chaque année. La fraude scientifique a généralement de lourdes conséquences pour les fraudeurs. En plus de voir leur réputation entachée, ils sont souvent congédiés ou contraints de démissionner. Ils peuvent aussi perdre leurs subventions de recherche et même faire face à des poursuites judiciaires.

Mais qu’en est-il des coauteurs des articles rétractés? Bien que ces derniers ne subissent pas les mêmes conséquences que les fraudeurs, il est généralement tenu pour acquis que la rétractation d’un article aura un impact sur leur carrière, bien qu’il n’existe aucune donnée à ce sujet. Cette courte note vise justement à pallier ce manque en mesurant l’effet de la rétractation, dans le domaine biomédical, d’un article frauduleux sur la carrière subséquente des coauteurs en termes de productivité et d’impact scientifique.

Les données

Nous avons utilisé la base de données PubMed afin de recenser les auteurs de tous les articles rétractés entre 1996 et 2006 pour cause de falsification, fabrication de données ou plagiat. Nous avons ainsi compilé une liste de 629 auteurs ayant signé 181 articles frauduleux.

Ensuite, le Web of Science (WoS) a été utilisé afin d’identifier tous les articles publiés par chacun des 629 auteurs sur une période de cinq ans précédant et suivant la rétractation, pour un total de 13 835 articles.

Afin de mesurer l’évolution de la productivité et de l’impact des chercheurs, nous avons calculé pour chacune des 5 années précédant et suivant la rétractation 1) le nombre de publications et 2) le nombre de citations normalisées selon l’année et la discipline de la revue. Ces résultats ont été comparés à ceux d’un groupe contrôle, constitué de 926 auteurs ayant publiés dans la même revue et n’étant associés à aucun cas de fraude connu.

Les collaborateurs ne sont pas épargnés

La comparaison entre les coauteurs d’articles rétractés et le groupe contrôle montre que la rétractation d’un article frauduleux affecte bel et bien la carrière des coauteurs, et ce, peu importe leur rang dans la liste des auteurs de l’article.

En effet, la figure 1 montre qu’il y a eu une diminution de la productivité et de l’impact scientifique pour 30 %, 24 % et 35 % des premiers auteurs, autres auteurs et derniers auteurs respectivement, alors que pour le groupe contrôle, ces proportions sont de 22 %, 24 % et 27 %. De plus, pour plusieurs d’entre eux (36 %, 27 % et 18 %) n’ont aucune publication à la suite de la rétractation (comparativement à 14 %, 19 % et 7 % pour le groupe contrôle). Cela montre que la rétractation d’un article mène plusieurs chercheurs à quitter le monde de la recherche.
En recherche biomédicale, l’ordre des auteurs est généralement le suivant : le premier auteur est le doctorant ou le postdoctorant responsable du projet, et le dernier auteur est le directeur du laboratoire. Les autres auteurs, quant à eux, ont des contributions variables au projet de recherche et sont souvent des techniciens. Les premiers et les derniers auteurs reçoivent donc une plus grande part du crédit (et de la responsabilité) et, par conséquent, on pourrait s’attendre à ce qu’ils ressentent davantage les effets de la fraude. Les résultats présentés à la figure 1 le confirment : les conséquences sont plus importantes pour les premiers auteurs, suivis des derniers auteurs et des autres auteurs.

En somme, les jeunes chercheurs (premiers auteurs) sont dans une position plus vulnérable que les chercheurs expérimentés responsables de laboratoires (dernier auteur), ce qui explique que les premiers soient plus lourdement affectés que les seconds. Les autres auteurs sont aussi affectés, mais dans une mesure moindre, ce qui peut s’expliquer par le fait que plusieurs d’entre eux sont en fait des auteurs transitoires qui ne poursuivent pas nécessairement une carrière scientifique.

 

Sujets : socio-histoire des sciences, université

Présentation des auteurs

Philippe Mongeon est étudiant au doctorat en sciences de l'information à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'Université de Montréal. Il détient un baccalauréat en administration des affaires ainsi qu'une maîtrise en sciences de l'information. Ses travaux de maîtrise se sont intéressés aux impacts de la fraude scientifique sur la carrière des coauteurs, et sa recherche doctorale porte sur les pratiques de signature des articles scientifiques.

Vincent Larivière est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante, professeur adjoint à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l'Université de Montréal, membre régulier du CIRST et directeur scientifique adjoint de l’Observatoire des sciences et des technologies. Ses recherches s'intéressent aux caractéristiques des systèmes de la recherche québécois, canadien et mondial, ainsi qu'à la transformation, dans le monde numérique, des modes de production et de diffusion des connaissances scientifiques et technologiques. Il est titulaire d'un baccalauréat en Science, technologie et société (UQAM), d'une maîtrise en histoire (UQAM) et d'un Ph.D. en sciences de l'information (Université McGill).

 

Note de la rédaction :
Les textes publiés et les opinions exprimées dans Découvrir n'engagent que les auteurs, et ne représentent pas nécessairement les positions de l’Acfas.

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