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Syphilis en Amérique précolombienne

Segment facial d'un crâne et d'une mandibule, l'os formant la mâchoire inférieure, portant les traces de la syphilis. L’individu, originaire de la Méso-Amérique, devait avoir entre deux et quatre ans au moment de sa mort, il y a environ 1300 ans.

L’histoire

Les maladies de type tréponématose ont interpellé plusieurs groupes de scientifiques à travers l’histoire. Leur propagation, les formes multiples qu’elles empruntent dans les organismes récepteurs et la question de leurs origines ont retenu, entre autres, leur attention.

Le nom générique « tréponématose » ne suggère guère une idée immédiate au lecteur non spécialiste, mais ses différentes déclinaisons informent hors de tout doute sur leur importance : évoquons Pinta, Yaws, Bejel (syphilis non vénérienne), et la plus connue, Syphilis (vénérienne). Toutes sont provoquées par des bactéries de type tréponème, certaines inoffensives, d’autres moins....

De ces quatre infections, la syphilis est la seule qu'on puisse retracer sous toutes les conditions climatiques et géographiques. Les autres sont plus localisées parce qu’elles ont besoin de conditions spécifiques pour se propager.

Une maladie du nouveau monde

À l’intérêt scientifique et médical pour la syphilis vénérienne, treponema pallidum, s’ajoute bien sûr un fond moral pour expliquer la préoccupation des premières études envers l’origine géographique de cette funeste infection. Deux théories ont longtemps été avancées : le vieux monde c. le nouveau monde. Et le point de confluence de ces deux théories, c’est la découverte des Amériques. C’est à ce moment-là qu’a eu lieu le « partage ».

Les dernières recherches démontrent l’absence totale de traces de syphilis dans le vieux monde avant le contact précolombien. Une dernière révision1 des cas reportés en Europe indique qu’il y avait erreur sur la pathologie. Ces cas éliminés, on n’en trouve aucun autre datant de la période de pré-contact.

De plus, les études récentes indiquent que ce sont les premiers voyageurs européens qui ont ramené la syphilis sur le vieux continent, suite à leurs séjours américains. Mes études se joignent à la faible quantité de cas venant confirmer la présence de cette maladie en Amérique précolombienne.

La recherche

Lors d’un sauvetage archéologique dans la région occidentale du Mexique, nous avons réussi à préserver de la destruction un ensemble de 26 individus provenant de 22 contextes funéraires différents et qui, à eux seuls, représentaient à peine 30 % de la richesse funéraire du site excavé. Malgré la représentativité assez pauvre de cette population déterrée, nous avons réalisé des études individualisées et exhaustives de chacun des individus.

Un des cas nous a intéressés tout particulièrement : un enfant présentant des lésions osseuses dont la position, la sévérité et l’extension permettaient de supposer la trace d’une infection tréponématose. Pour dater ces ossements, nous avons pratiqué des datations C14 sur un échantillon. Les résultats placent la mort de l’enfant vers 730 (± 48 ans) de notre ère, presque 700 ans avant le contact européen.

De toutes les tréponématoses, seuls le Yaws, le Bejel et la syphilis stigmatisent le système osseux. Cette caractéristique rend possible les études paléopathologiques et bioanthropologiques par les traces qu’elles laissent dans et sur les os des personnes qui en ont souffert.

La forme, la localisation et la sévérité de ces « attaques » sont autant d’indicateurs pour les chercheurs. Cependant la différenciation entre les types d’infections tréponématoses représente un travail ardu.  Bioanthropologiquement, l’identification doit être opérée à partir d’études de populations, c’est-à-dire à travers le facteur d’incidence des cas au sein d’une population spécifique dans un moment circonscrit – condition difficile à respecter lors d’une investigation archéologique, et plus encore dans le cadre d’un sauvetage archéologique où les intérêts patrimoniaux jurent avec ceux de nature plus directement scientifique.

Les images

Dans l’image principale, vous pouvez voir un segment facial du crâne ainsi que la mandibule d’un enfant portant les traces d’une infection qui a attaqué les secteurs de la bouche et du nez.  L’individu en question devait avoir entre deux et quatre ans au moment de sa mort; sa condition pathologique n’a pas permis de déterminer plus précisément son âge.

Dans l'image ci-dessous, nous observons une des conditions pathologiques les plus caractéristiques des infections tréponématoses, c’est-à-dire la déformation en forme de sabre du cubitus. La ligne courbe est anormale et dessine la silhouette latérale de l’os de l’avant-bras, mais également l’état infectieux qui recouvre le radius.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la troisième image, on note l’extension de l’infection dans le tibia et la fibule droite ainsi que la sévérité avec laquelle elle affecte l’os.  Aux membres supérieurs et inférieurs, les lésions se sont faites de façon bilatérale, avec la même intensité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la quatrième et dernière image, nous pouvons voir un phénomène très intéressant : une coupe transversale de la fibule et du tibia droits montrant de façon macroscopique l’attaque de l’infection osseuse et son comportement singulier lors du processus de croissance propre aux enfants.

 

L’usage

Les études de paléopathologie portant sur des populations anciennes nous donnent évidement l’occasion de retracer l’origine des maladies, mais également leur mécanique et leurs processus de transmission et de propagation. Elles nous permettent aussi d’observer le comportement de ces maux dans le passé, leurs transformations et leurs potentielles adaptations ou mutations. Dans cette perspective, nous devons nous rendre compte de la grande valeur humaine et culturelle de ce rôle de témoin qui nous est accordé en pouvant observer un enfant qui vécut voilà quelque 1200 ans et qui, malgré sa condition pathologique, put survivre plusieurs années sans même bénéficier des bienfaits de la pénicilline; il a probablement reçu les soins d’un noyau social qui eut le temps, la volonté et les possibilités de le faire. Ce petit enfant est la preuve que les liens sociaux transcendent les conditions adverses, soient-elles individuelles ou collectives.

Notes

  • 1. Harper KN, Zuckerman MK, Harper ML, Kingston JD, and Armelagos GJ. 2011. "The origin and antiquity of syphilis revisited: An Appraisal of Old World pre-Columbian evidence for treponemal infection". American Journal of Physical Anthropology 146 (S53):9-133.
  • Baker BJ, Armelagos GJ, Becker MJ, Don B, Drusini A, Geise MC, Kelley MA, Moritoto I, Morris AG, Nurse GT et al. . 1988. "The Origin and Antiquity of Syphilis: Paleopathological Diagnosis and Interpretation [and Comments and Reply]". Current Anthropology 29(5):70 -737.
  • Meyer C, Jung C, Kohl T, Poenicke A, Poppe A, and Alt KW. 2002. "Syphilis a palaeopathological reappraisal. HOMO". Journal of Comparative Human Biology 53(1):39-58.
  • Rothschild BM, and Rothschild C. 1995. "Treponemal Disease Revisited: Skeletal Discriminators for Yaws, Bejel, and Venereal Syphilis". Clinical Infectious Diseases 20(5):1402-1408.
  • Rothschild BM. 2005. History of Syphilis. Clinical Infectious Diseases 40(10):1454-1463.

Auteur(e)

Carlos Jacome H.
Université de Montréal

Carlos Jácome H. est archéologue de formation. Depuis le début de sa carrière, il se spécialise dans la perspective biologique de l’investigation archéologique, notamment dans sa branche bioanthropologique. Docteur diplômé de l’Université de Montréal, il travaille depuis plus de dix ans dans la région archéologique méso-américaine. En août 2012, il se joindra en tant que professeur-chercheur au Département d’anthropologie de l’Université de Concepción, au Chili.