Entrevue réalisée par Le Devoir
Prix Marcel-Vincent 2005
L'alchimiste du nombre
Guylaine Boucher
Le Devoir, édition du samedi 8 et du dimanche 9 octobre 2005
Il a publié plus d'articles et de livres que la majorité de ses collègues. Les spécialistes des sciences économiques le définissent comme un leader dans son domaine. Une étude récente le classait même au septième rang mondial pour l'importance et l'impact de ses publications en économétrie. En recevant le prix Marcel-Vincent de l'Acfas, Jean-Marie Dufour voit son excellence soulignée de belle façon pour la huitième fois en carrière. Quand les mathématiques, les statistiques et l'économie ne font qu'un.
À 20 ans, Jean-Marie Dufour rêvait de physique et de sciences appliquées. Les faibles perspectives d'emploi le dissuadent toutefois alors d'opter pour ces domaines. Il bifurque finalement vers les mathématiques avant de compléter une scolarité de maîtrise en statistique et de découvrir les sciences économiques. «J'avais l'intention de me diriger vers une discipline appliquée qui me permettrait d'utiliser les sciences pour explorer divers phénomènes sous l'angle social. J'ai feuilleté par pur hasard un numéro de la revue Econometrica et ça été une révélation. Je venais de trouver une manière d'appliquer des méthodes de physique aux problèmes sociaux.»
La suite de l'histoire est maintenant connue. Boursier du gouvernement du Québec et du gouvernement du Canada, Jean-Marie Dufour prend le chemin des États-Unis où il complétera une maîtrise et un doctorat en économie à l'Université de Chicago. Un épisode qu'il considère encore aujourd'hui comme crucial dans son parcours professionnel. «À l'époque, le département d'économie de l'Université de Chicago était un peu en marge de tout ce qui se faisait ailleurs. La beauté de l'histoire, c'est que tout cela s'est par la suite imposé comme le courant de pensée majoritaire et j'étais parmi ceux qui avaient eu la chance de suivre le développement de tout cela de très près.»
Sa scolarité complétée, la vieille tradition d'économétrie qui a fait la marque de l'Université de Montréal l'incite à revenir au Québec. En quête de nouveaux professeurs, son alma mater l'accueille à bras ouverts. «Il y avait à Montréal tout ce qu'il fallait pour me développer professionnellement», raconte-t-il encore aujourd'hui. Les années qui suivent lui donneront raison.
Un chercheur prolifique
Le jeune professeur et chercheur fait rapidement sa marque. Auteur de nombreux articles son dossier de publications totalise actuellement plus d'une centaine de titres, il fait sa marque tant du côté de l'économétrie appliquée que théorique. Il s'intéresse notamment à l'évaluation économique de l'aide au financement des exportations, au comportement des taux d'intérêt et à la construction de modèles macroéconomiques dynamiques. Chaque fois, sa triple formation en économie, mathématique et statistique fait la différence. «En économie, explique-t-il, les échantillons dont nous disposons sont souvent très petits. C'est quelque chose qui m'agaçait parce que ça limitait la fiabilité des résultats. Je me suis donc rapidement intéressé à la mise au point de tests statistiques utilisables en économétrie. Ma formation en statistique m'a beaucoup aidé. C'est ce qui a fait en sorte que j'aie pu voir les choses différemment et importer des relations mathématiques à l'intérieur de problèmes strictement économiques.»
Extrapolée dans le temps, cette façon de faire lui a aussi permis de développer et d'évaluer des modèles de prix d'actifs financiers. Un fait d'armes qui lui vaut aujourd'hui l'admiration de ses collègues un peu partout dans le monde.
Coauteur avec lui de plusieurs articles, le président de l'Institut de statistique et de recherche opérationnelle de Belgique, Marc Hallin considère, lui, que le mariage économie et statistique proposé par Jean-Marie Dufour est sa plus grande contribution à l'économétrie. «Tout au long de sa carrière, Jean-Marie s'est fait l'apôtre d'une utilisation plus consciente et plus efficace par les économètres des grands principes de la statistique mathématique : invariance, liberté, robustesse, validité sous échantillons de taille finie. Cet apport a été majeur. Si le Québec est considéré comme l'un de centres d'excellence de cette discipline si importante pour les sciences sociales contemporaines, c'est en grande partie à des personnalités comme lui qu'il le doit.»
Une notoriété incontestée
Concrètement, la pertinence des travaux réalisés par le professeur-chercheur lui a valu de nombreux prix et reconnaissances. Il est notamment Fellow de l'Econometric Society, la plus prestigieuse société internationale dans le domaine de la théorie économique et de l'économétrie. Il a aussi été le premier récipiendaire du prix John Rae, décerné par la Canadian Economic Association, et deux fois lauréat du prix triennal d'excellence scientifique de la Société canadienne de science économique. Membre de l'International Statistical Institute et de la Société royale du Canada, il a également été titulaire de la prestigieuse bourse Killam. Pour James H. Stock, du département d'économie de l'université Harvard, Jean-Marie Dufour s'impose comme un leader de l'économétrie moderne. «Il est, affirme-t-il, prolifique, techniquement très fort, prudent dans ses recherches, plein d'idées et ultra compétent en matière de statistique et d'économétrie théorique.»
Une opinion que Donald W. K. Andrews, professeur au département d'économie de l'université Yale, partage entièrement. Selon lui, «parce qu'il n'a jamais cessé de s'intéresser au développement de nouvelles méthodes, Jean-Marie Dufour a travaillé sur des problèmes fondamentaux en matière de macroéconomie et d'actifs financiers et les a résolus».
Modeste malgré tout, le principal intéressé affirme qu'il est «plus facile de faire de la théorie [ce qu'il considère comme sa spécialité] que de l'appliquer». Toujours passionné par son champ de recherche, il avoue d'ailleurs que c'est la recherche qui lui procure encore le plus de plaisir aujourd'hui. D'autant plus, précise-t-il, «qu'une grande partie de cette recherche est aujourd'hui réalisée avec des étudiants ou d'ex-étudiants qui ont choisi de continuer d'évoluer à Montréal».
C'est qu'en plus de jouir d'une feuille de route fort bien garnie en tant que chercheur, au fil des années, Jean-Marie Dufour a aussi consacré une bonne partie de son énergie à l'encadrement des économètres en formation. Une question d'avenir, selon lui. «L'économétrie est un champ d'excellence pour le Québec et l'Université de Montréal fait figure de chef de file dans le domaine non seulement au Québec et au Canada, mais aussi à l'échelle internationale. Maintenir un tel niveau n'est pas évident; il faut pouvoir compter sur une relève. J'espère que le fait que l'un d'entre nous reçoive un prix tel que le prix Marcel-Vincent continuera de favoriser le développement de la discipline au Québec.»
Collaboratrice du Devoir