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Portrait de Jean Rochon

[NDLR : Cet entretien a été publié en septembre-octobre 1999, au moment où Jean Rochon (1938-2021) était ministre du tout nouveau ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie, créé en mai 1999. Il y préparait une nouvelle version de la politique québécoise de la recherche. Celle-ci allait être présentée en 2001 sous le nom de Savoir changer le monde : politique québécoise de la science et de l'innovation.

[Propos recueillis par Sophie Malavoy, septembre-octobre 1999. Publié dans la version imprimée du présent magazine]

Rappelez-vous, c'était il y a presque vingt ans : le Québec se dotait de sa toute première politique scientifique [NDLR : 1979]. Une époque de réflexion, d'où sont nés des organismes aussi importants pour la recherche québécoise que le Fonds pour la formation de chercheurs et l'aide à la recherche (FCAR, alors FCAC) et le Fonds de recherche en santé du Québec (FRSQ). Une époque, aussi, où la science et la technologie avaient un ministère propre. Mais en 1985, celui-ci disparaît, reléguant les deux secteurs au statut de wagons qui seront successivement arrimés, ensemble ou séparément, à de nombreux trains ministériels : éducation, enseignement supérieur, commerce extérieur, industrie et commerce. Quatorze ans d'itinérance. Et notre politique scientifique de 1980 n'a toujours pas de descendance...

Voilà pour l'histoire. Et maintenant? « Depuis 1995, le gouvernement cherche à remettre à jour cette politique scientifique. Mais on a compris qu'il fallait pour cela se redonner un instrument d'abord et avant tout politique en vue d'unifier notre action. » On ne saurait trouver plus convaincu de cette nécessité que Jean Rochon lorsqu'il prononce ces mots, et pour cause. Après quatre années au ministère de la Santé et des Services sociaux, l'homme occupe maintenant la tête du nouvel « instrument » officiellement créé en mai dernier, le ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie. Et son mandat, s'il devait se dérouler dans des eaux moins troubles que le précédent, n'en sera de tout repos... Une nouvelle politique scientifique, ça ne se fait pas, après tout, sans changer bien des pratiques!

« Par un concours de circonstances, je me suis toujours trouvé dans un contexte où il y avait un changement à faire, avoue Jean Rochon. Or il y a une chose qui n'est facile à accepter par personne, c'est que tout processus de changement se déroule en dents de scie. Il y a des périodes de repos, de retour en arrière et ça repart. L'important, c'est que la courbe générale continue à monter. » Jean Rochon, médecin de formation et médecin dans l'âme, voit même quelque chose de physiologique dans la façon dont les individus et les groupes sociaux intègrent, assimilent, voire digèrent le changement. « La gestion du changement est quelque chose de très complexe. Il faut savoir jusqu'où on doit exercer une pression pour aller plus loin, tout en étant capable de relâcher au bon moment quand on sent qu'il faut un repos physiologique. On a toujours quelque chose à apprendre, mais il m'apparaît clairement que, pour qu'un changement se fasse, il faut une conjoncture favorable. Les changements imposés par un état de crise ne sont jamais faciles à vivre, même s'ils sont nécessaires. »

"Tout processus de changement se déroule en dents de scie. Il y a des périodes de repos, de retour en arrière et ça repart. L'important, c'est que la courbe générale continue à monter"

Jean Rochon repart-il au front? Le ministre parle cette fois « d'opportunité » pour le changement. Le ton est confiant, enthousiaste même. « Je pense que les gens dans les universités, dans les entreprises, dans tout ce qui dépend du développement des connaissances et de l'application des résultats de la recherche, partagent une meilleure compréhension de la direction dans laquelle nous devons aller. Les gens savent très bien qu'ils ne peuvent plus faire les choses comme avant, qu'ils ne peuvent plus agir de façon aussi isolée. Les interrelations sont maintenant beaucoup plus grandes. De plus, nous sortons d'une période où l'on s'est redonné des moyens économiques et financiers. » Branle-bas donc, mais sans combat, à l'horizon. La nouvelle politique devrait même être soumise pour consultation dans les mois à venir aux différents milieux en cause. Il n'y a pas de temps à perdre pour Jean Rochon : « Sans être dans une situation de grande perdition, tout le monde sent la fragilité du système, fragilité qui ne peut que s'aggraver si nous n'agissons pas de façon plus concertée. Chacun est conscient des occasions perdues. » Et le ministre d'ajouter qu'il faut créer un environnement plus dynamique, plus favorable aux échanges d'idées pour renforcer l'action de chacun. « Le nouveau ministère se trouve vraiment au carrefour des universités, des organismes de recherche, des entreprises et des autres ministères engagés en recherche, explique-t-il. Il se doit de gérer, de renforcer cette interaction. Par exemple, il subsiste encore un hiatus entre les universités et les sociétés de capital de risque. Celles-ci trouvent difficile d'aller dénicher dans les universités des recherches pouvant mener à un produit, alors que les universités ont, quant à elles, l'impression de se faire marauder par le capital de risque. Nous comptons agir comme interface, pour que les universités soient mieux équipées en termes d'incubation de projets, mais aussi pour que ces dernières et les chercheurs puissent profiter d'un retour sur l'investissement. » L'enjeu est primordial, si l'on pense au fait qu'un tiers du capital de risque disponible dans l'ensemble du Canada se retrouve au Québec, que de nombreux projets sont refusés faute d'être présentés une fois leur maturité atteinte, et que certaines de nos réussites en transferts technologiques finissent entre les mains de grosses multinationales dès qu'elles sont rentables. Un constat qui fait dire à Jean Rochon : « Oui, on devra faire plus d'efforts en ce qui concerne le financement de la recherche, mais il faudra aussi améliorer la façon de gérer cet argent. Quand on a à mettre à jour un système, il faut mener beaucoup d'actions en même temps pour faire un beau lit à la rivière. » Le ministre n'a d'ailleurs pas attendu la sortie de la nouvelle politique scientifique pour agir. Outre l'organisme Valorisation-Recherche, qui sera doté d'une somme de 100 millions de dollars pour, entre autres, favoriser la création d'entreprises innovantes, 75 millions supplémentaires seront réservés au nouveau programme Innovation Québec pour soutenir davantage la recherche, assurer la relève ainsi que le transfert des connaissances et le soutien à l'innovation.

"Le nouveau ministère se trouve vraiment au carrefour des universités, des organismes de recherche, des entreprises et des autres ministères engagés en recherche, explique-t-il. Il se doit de gérer, de renforcer cette interaction."

La relève, la propriété intellectuelle, la culture scientifique, le financement des universités et des chercheurs et chercheuses, voilà autant de questions qui préoccupent Jean Rochon. Ce dernier n'est d'ailleurs pas étranger au monde de la recherche universitaire. Après une formation en droit, suivie d'une autre en médecine puis de huit ans de pratique en clinique ainsi que d'une maîtrise et d'un doctorat en santé publique à l'Université Harvard, il intègre, en 1970, les rangs de l'effectif enseignant de l'Université Laval. Et là encore, il se retrouve à gérer le changement, une époque de grande effervescence, se rappelle-t-il. Il créera et dirigera le Département de médecine sociale et préventive, une branche de la médecine qui n'était pas enseignée comme telle à l'époque. « J'ai aimé faire de la clinique, mais je me demandais toujours s'il n'y avait pas un moyen d'agir un peu plus en amont sur les problèmes de santé. J'ai alors eu la chance, avec quelques autres, de partir aux États-Unis pour voir comment y évoluait la formation en santé publique, un secteur déjà bien développé là-bas. Et là, j'ai complètement accroché à ce domaine de la médecine. » Jean Rochon fondera et dirigera également le Département de santé communautaire du Centre hospitalier de l'Université Laval, pour finalement devenir doyen de la Faculté de médecine.

C'est en 1985 qu'il quitte définitivement l'Université pour présider la Commission d'enquête sur les services de santé et les services sociaux du gouvernement du Québec, poste qu'il quittera en 1987 pour un autre défi, à l'étranger cette fois. « Les étapes sont venues l'une après l'autre. Je n'ai jamais planifié ma carrière en détail. Chaque nouvelle occasion m'amenait à réfléchir. Quelqu'un m'avait déjà dit que c'était difficile de partir... On risque toujours de partir trop vite ou trop tard. C'est peut-être mieux de partir trop vite! »

Jean Rochon partira donc travailler pour l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à Copenhague, tout d'abord, puis à Genève pour mettre sur pied et diriger une nouvelle division de protection et de promotion de la santé, une division de santé publique en quelque sorte. Un départ qui lui permettra de se rapprocher un peu d'un rêve de jeunesse auquel il avait renoncé : aller travailler dans un pays en voie de développement. Son séjour durera jusqu'en 1993. « Après six ans dans une organisation internationale, j'en étais à me demander si j'allais revenir au Québec, raconte-t-il. C'était le moment d'y penser parce qu'avec le temps, on se dissocie des réseaux d'action avec lesquels on travaille. Le retour devient de plus en plus difficile. »

Il ne le sera pas trop. En 1994, un autre vent de changement souffle pour Jean Rochon. On lui propose de se présenter aux élections provinciales pour le Parti québécois. Élu dans le comté de Charlesbourg, il est aussitôt nommé ministre de la Santé et des Services sociaux. Cette nomination lui apparaissait à l'époque comme une belle occasion de poursuivre son travail de santé publique, mais à une autre échelle et avec d'autres moyens. « Je me suis rappelé une citation d'un grand pathologiste allemand, Virchow, qui avait accepté de faire une enquête sur une importante épidémie et qui avait répliqué aux gens qui jugeaient son rapport trop politique :  « Pour certains problèmes de santé ou pour d'autres genres de problèmes, même de nature scientifique, la politique, c'est un peu de la médecine sur une grande échelle. ) »

C'est justement sur une grande échelle que le docteur Rochon ausculte maintenant le secteur de la recherche, de la science et de la technologie. Et si l'on se fie aux premières actions menées, la prochaine politique scientifique n'évitera pas ce qui est devenu inévitable de nos jours : elle parlera d'innovation. Toutefois, pour Jean Rochon, ce mot ne se limite pas à la création d'un produit ou d'un service commercialisable. « Une politique scientifique doit aussi parler d'innovation dans le domaine social. Certaines innovations sont bloquées parce que nos organisations et les pratiques professionnelles ne sont pas adaptées aux nouvelles façons de faire. Si les deux types d'innovations ne sont pas équilibrés, le résultat final va en souffrir. »

"Une politique scientifique doit aussi parler d'innovation dans le domaine social. Certaines innovations sont bloquées parce que nos organisations et les pratiques professionnelles ne sont pas adaptées aux nouvelles façons de faire. Si les deux types d'innovations ne sont pas équilibrés, le résultat final va en souffrir."

Que l'on se rassure : le ministre n'a pas l'intention d'entraîner tous les chercheurs et chercheuses dans une course à la valorisation de leurs travaux. « Il faut qu'il y ait une activité scientifique globale. La personne qui fait de la recherche fondamentale n'a pas à se préoccuper de l'application de ses travaux. Elle est à la source. L'important est plutôt de ne pas l'isoler soi-disant pour la protéger, mais de la mettre en constante interaction avec d'autres. Si l'interaction existe, il se passera quelque chose. Ses idées, ses inspirations pourraient même être un peu différentes si on l'informait des problèmes auxquels les gens font face et des solutions qui ne fonctionnent pas. »

L'interaction, toujours plus d'interaction : le message est clair. Et l'élaboration de la politique scientifique obéira au même credo. « Il faut renforcer la consultation. Une politique scientifique, ça ne se développe pas en catimini derrière des portes closes », incite Jean Rochon. Son objectif n'est pas de faire faire au nouveau ministère ce que d'autres organismes font déjà, qu'il s'agisse des universités, des sociétés de capital de risque ou de certains autres ministères déjà très actifs en recherche. Non, il désire seulement pouvoir faire régner l'harmonie entre tous ces joueurs pour qu'ils se donnent ensemble un bel outil de fonctionnement. Parions donc que notre politique scientifique aura une petite fille pour ses 21 ans...


  • Propos recueillis par Sophie Malavoy, 1999

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