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632 - Ritualiser la mort

Ce colloque est présenté en collaboration avec la revue Frontières.

Les rites de mort sont encore bien présents dans les sociétés modernisées et remplissent d’inestimables fonctions. Pourtant, le discours ambiant, simplificateur et anxiogène, véhicule l’idée que les rites funéraires disparaissent, ou du moins qu’ils ne seraient plus qu’un reflet de ce qu’ils étaient autrefois. Pourtant, comme pour tous les rites, ceux qui concernent la mort connaissent des mutations considérables. Ils ne disparaissent pas, ils se transforment. En fait, ils sont adaptés aux attentes et aux modes de vie de l’individu contemporain. Les spécialistes des rites (Roberge, Jeffrey, Grimes, Bell, Wulf, Baudry, etc.) ont aussi observé que les activités autour de la mort peuvent être plus ou moins ritualisées, c’est-à-dire plus ou moins formalisées et élaborées, et peuvent avoir une durée plus ou moins longue, évidemment selon les circonstances, les situations sociales et les besoins des personnes et des groupes. À côté de cela, on doit prendre en compte que les croyances religieuses au sujet de la survie de l’âme s’essoufflent, alors que l’épreuve de deuil des survivants devient centrale. Dès lors, les rites de mort sont ajustés aux conceptions actuelles du défunt et du deuil.

Ainsi, on observe, dans la modernité occidentale, une réorganisation des rites de mort. On doit notamment prendre en compte les rites d’accompagnement des mourants à l’hôpital, les rites de commémoration dans des sites Web dédiés aux défunts, les ritualités adaptées à la diversité culturelle, les souhaits du défunt, les nouveaux dialogues avec le défunt, le métissage et la personnalisation des rites de mort, etc. En somme, il n’y a pas une disparition ou un retour de la mort et du deuil, puisque les rites de mort ont été adaptés aux nouvelles situations sociales et à l’esprit du temps. À cet égard, ce colloque vise à rendre compte des nouveaux aménagements dans les rites de mort.

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Colloque
Section 600 - Colloques multisectoriels
Responsables
Université Laval
Université Laval
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Avant-midi
09 h 00 à 12 h 00
Communications orales
Introduction au colloque : ritualiser la mort
Présidence/Animation : Denis Jeffrey (Université Laval)
Batiment : (BH) BURNSIDE HALL
Local : (BH) 1B45
09 h 00
Mot de bienvenue
09 h 30
Appréhender la mort dans un monde sécularisé : émergence d’un nouveau paradigme rituel en milieu de santé québécois
Isabelle Kostecki (UdeM - Université de Montréal)

Au Québec, les intervenants en soins spirituels (ISS) forment la relève séculière des prêtres et aumôniers en milieu hospitalier. Ils sont amenés à encadrer la fin de vie avec des rituels adaptés au cas par cas. En effet, les rites de passage qu’ils proposent s’adressent à des groupes familiaux marqués par une hétérogénéité de sensibilités religieuses. Lors de ces cérémonies informelles et improvisées, les ISS doivent satisfaire les attentes d’individus attachés à leur tradition religieuse d’origine comme celles des désaffiliés ou adeptes d’autres influences spirituelles. En l’absence de consensus autour d’un système de sens entourant la mort, comment élaborer une expérience rituelle significative et partagée ? Une recherche anthropologique menée au Québec en 2016 auprès de dix ISS montre que l’interrelationnel et les histoires de vie forment le matériau premier d’innovation rituelle de ces intervenants. Ils facilitent un processus ritualisé qui permet aux participants de vivre l’expérience du « communitas » et de manifester le sens qu’ils attribuent à cet événement-crise du cycle de vie. Ici, l’autorité de l’officiant se restreint à la structure du rite alors que les participants génèrent son contenu. L’analyse de cette modalité rituelle met en lumière une série de traits définissant les contours d’un nouveau paradigme rituel à l’œuvre dans de multiples contextes du monde occidental sécularisé. 

Résumé
10 h 00
Collectiviser la mort : une cérémonie d’hommage aux défunts dans un centre d’hébergement et de soins de longue durée
Eric GAGNON (CERSSPL-UL et CEVQ, Québec), Émilie Allaire (CIUSSS Capitale-Nationale)

Dans un centre d’hébergement et de soins de longue durée de Québec s’est tenue en 2015 une cérémonie à la mémoire des résidents décédés au cours de la dernière année. Cet évènement fut l’occasion d’assister en direct à la création d’une nouvelle cérémonie aux morts, de la conception jusqu’à son déroulement. L’étude des caractères généraux de la cérémonie, des séquences et des étapes, des gestes posés et des paroles prononcées, ainsi que des symboles manipulés, permet d’interroger les relations aux morts et à la mort dans la société contemporaine, mais aussi la manière dont un centre d’hébergement se pense et se représente.

Résumé
10 h 30
Pause
11 h 00
Le « courage de devenir soi-même » : la quête de l’authentique dans le mourir palliatif
Julien Simard (INRS - UCS - Institut national de la recherche scientifique - Urbanisation Culture Société)

Nous nous pencherons ici sur une représentation très prégnante dans le champ des soins palliatifs : la quête de l’authentique. Nous croyons que son étude approfondie permet d’illustrer et de catégoriser les processus de transformation de la ritualité que sont la miniaturisation et l’intimisation de la mort (Déchaux 2001 ; Urbain 1998). Cette recherche, réalisée dans le cadre d’une maîtrise en anthropologie, tentait de determiner si l’accompagnement palliatif avait ou non des airs de famille avec les rites de passage funéraires. En second lieu, nous devions caractériser et décrire les normes et valeurs d’une équipe soignante dans une institution donnée. Conduit sur une période d’une année et demie (2011-2012) dans une maison indépendante de soins palliatifs au Québec, le terrain ethnographique a donné lieu à de nombreuses observations et à quelques entrevues réalisées avec des membres de l’équipe soignante. L’institution cherche à engager le mourant dans un parcours ontologique particulier où celui-ci doit idéalement, selon un médecin interviewé, trouver le « courage de devenir soi-même » en fin de vie. On remarque dans les discours et pratiques des équipes soignantes une agrégation entre les champs de la biomédecine, du New Age et de la psychologie, formant un assemblage de représentations donnant sens à la mort. Ceci s’inscrit dans ce que Gauthier (2011) nomme la « radicale immanentisation des sociétés contemporaines ». 

Résumé
11 h 30
Ritualiser la mort en milieu scolaire
Christine FAWER CAPUTO (HEP - VAUD - Haute école pédagogique Vaud )

De tout temps, les êtres humains ont organisé des rites autour du mourir avec, comme objectifs, de souligner la réalité de la disparition, d’aider à penser la mort et d’en faire une expérience signifiante (Baudry, 1998), puisque seul l’homme est conscient de sa finitude, à l’inverse de l’animal. Face à l’angoisse et à l’incertitude que la mort induit, les rites funéraires servent alors à prendre congé du défunt, à symboliser son départ dans l’inconnu, ou à un état nouveau, mais aussi à soutenir ceux qui restent, à ressouder la collectivité et à permettre à la vie de continuer. 

Résumé
Dîner
12 h 00 à 13 h 30
Dîner
Dîner
Après-midi
13 h 30 à 17 h 00
Communications orales
Profaner pour mieux consommer : la mort à l’épreuve des rituels de désacralisation
Présidence/Animation : Martine ROBERGE (Université Laval)
Batiment : (BH) BURNSIDE HALL
Local : (BH) 1B45
13 h 30
Profaner pour mieux consommer : la mort à l’épreuve des rituels de désacralisation
Bernard KORAI (Université Laval)

Le triomphe du postmodernisme dans les sociétés contemporaines a engendré avec lui l’essor d’un type nouveau de consommateur fort conquérant de son autonomie et désireux de s’affranchir du totalitarisme religieux, des normes et traditions. Ce sujet moderne, pris par le vertige de ses aspirations libertaires, trouve à travers la consommation, un espace de revendications sensualistes, elles-mêmes nourries du désir de réinventer un quotidien en perte de sens et d’authenticité. Sous l’impulsion de ce renouveau ontologique, on assiste, depuis quelques années, à une montée fulgurante de l’individualisation au cœur des activités de consommation. En effet, l’acte de consommer s’inscrit aujourd’hui dans une logique de personnalisation visant à souligner l’unicité d’un consommateur en quête de légitimité identitaire. Cette aspiration à la singularité trouve son point culminant dans la manière dont les individus « consomment » la mort en la dépouillant de sa rigidité sacrale et en l’investissant de nouveaux rituels visant à en diluer la teneur émotive et mythique. Cette communication s’inscrit à la suite des tentatives qui se sont proposées, jusqu’à maintenant, d’identifier les différents « élans » profanes par lesquels les consommateurs en viennent à désacraliser les rituels accompagnant la célébration de la mort à l’ère de la modernité occidentale.

Résumé
14 h 00
Faut-il ou non laisser une trace? Des rites de mort en mutation
Martine ROBERGE (Université Laval)

Nous assistons en Occident à une profonde mutation des rituels entourant la mort. Transformations et aménagements des rites offrent désormais de nombreux points d’observation pour découvrir les facettes de cette ritualité contemporaine et comprendre leurs significations. Qu’on se le dise une fois pour toutes : les rites de mort ne sont pas pressés de disparaître. Si certaines de leurs adaptations dans les sociétés sécularisées laissent parfois les survivants dans une sorte d’insuffisance rituelle, d’autres transformations ouvrent à une plus grande souplesse qui pose toutefois divers défis. C’est le cas notamment de l’encadrement de pratiques liées à l’un ou l’autre des trois temps qui structurent les rites de mort, soit le temps de l’exposition du corps, le temps de la cérémonie et le temps de la sépulture. Cette communication s’intéresse au devenir post-mortem des défunts. Alternative à l’inhumation, la crémation demeure de nos jours le mode de disposition des corps le plus populaire; d’autres procédés considérés plus écologiques comme l‘« aquamation » et l’« humusation », sont dorénavant proposés. Reste que les rites de sépulture faisant appel à ces nouveaux modes de disposition des corps sont en complète définition en raison du statut indéterminé des cendres humaines. Au Québec, le cadre législatif de la Loi sur les activités funéraires, qui vise à mieux encadrer les modes de destination des cendres, demeure encore flou et non contraignant. Sans véritable lieu de sépulture, le devenir post-mortem est-il assuré? Faut-il ou non conserver une trace matérielle du défunt? La ritualisation de ce dernier moment, quelle que soit sa forme rituelle, peut-elle laisser une empreinte commémorative durable et clôturer définitivement le rite de mort?

Résumé
14 h 30
La prise en compte de la spiritualité dans l’intervention funéraire : une proposition d’intégration du yoga et de la méditation
Jacques Cherblanc (UQAC - Université du Québec à Chicoutimi), Christiane Bergeron-Leclerc (UQAC - Université du Québec à Chicoutimi)

Depuis quelques années, nos recherches de terrain et notre travail théorique nous amènent à constater avec d’autres que les pratiques funéraires actuelles souffrent de ce que nous avons appelé le « ritualisme » ; c’est-à-dire d’une certaine superficialité voire d’une stérilité des gestes et des discours. Ce ritualisme s’accompagne d’une inefficience et même d’une inefficacité lorsqu’il s’agit de prévenir les deuils difficiles par exemple. Ce ritualisme s’explique – et se justifie même – du fait des changements culturels et sociaux rapides du dernier quart de siècle et des ajustements que les intervenants du funéraire ont dû réaliser pour y répondre. Devant ce vide symbolique, nous nous interrogeons actuellement sur la pertinence d’investir le milieu funéraire de pratiques qui se répandent de façon explosive dans les milieux de la santé et de l’éducation, soit le yoga et la méditation pleine-conscience. Ces deux pratiques, qu’il faudrait évidemment adapter, nous semblent a priori fécondes car elles permettent une mise en scène collective du sens, tout en étant « vides » de signification partagée.

Résumé
15 h 00
Pause
15 h 30
Vivre et mourir ensemble : gestion de la pluralité religieuse dans les lieux de sépulture des musulmans à Montréal
Lilyane Rachedi (UQAM - Université du Québec à Montréal), Abdelwahed Mekki-Berrada (UQAM - Université du Québec à Montréal), Mouloud Idir (Centre justice et foi)

Cette communication présentera les résultats préliminaires de consultations menées auprès de différents acteurs de «religion » musulmane.  Ce projet commandé par le Ministère de l’Immigration, de la diversité et de l’inclusion (MIDI) permet de  documenter les trajectoires des demandes de lieux de sépulture, en consultant les différents acteurs qui interviennent dans le processus et l’issue des demandes. Nous constaterons que souvent concernant les sépultures,  les endeuillés bricolent et réinventent  la norme. Ils font preuve d'adaptation et d'invention sociale exprimant ainsi la nécessité d’isoler la surdétermination de la variable religieuse dans le choix des pratiques rituelles funéraires. C’est en ce sens que Brahami (2011), en référence aux rites funéraires musulmans, évoque la tension entre les textes et les contextes pour les pratiquants musulmans du Québec. C’est assurément au cœur de cette tension que des demandes spéciales émergent pour maintenir les pratiques rituelles des immigrants dans la société d’accueil et dans son environnement juridique et institutionnel. En lien avec ces trajectoires de demandes et de transformations des sépultures, on constate qu’il y aurait une dimension normative musulmane, une dimension normative émanant de la société d’accueil, et une dimension pratique consistant à  soutenir le processus du deuil. Ces dimensions devraient aussi révéler des aspects d’une perspective sur l'islam en contexte minoritaire (et ce que la mort musulmane en contexte migratoire nous apprend de l’islam). Enfin, les consultations effectuées révèlent les imaginaires autour de la mort ici et nous invitent à réfléchir ainsi à la dimension temporelle du projet migratoire (provisoire versus durable) dans la lignée de Sayad (1989). Choisir d’être enterré ici exige en effet de considérer le rapport à la mémoire (individuelle, familiale, généalogique, etc.); (Attias-Donfut et Wolff, 2005 ; Samaoli (2011) et à l’enracinement des musulmans au Québec.

Résumé
16 h 00
Vers une approche relationnelle de la ritualisation funéraire
Gil Labescat (Institut universitaire au regard des communautés ethnoculturelles du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l‘île-de-Montréal)

Une des caractéristiques des pratiques funéraires modernes est sa labilité. La personnalisation des funérailles, la popularité des crémations, l’engouement du green burial, l’effervescence des usages numériques face à la mort et la vogue des death selfie sont des pratiques qui questionnent les discours classiques sur les rites de mort. Dans le but de comprendre les modes émergents de ritualisation funéraire à travers le processus funéraire, nous envisageons de développer une troisième voie, celle d’une conception de l’action rituelle relationnelle. C’est en concentrant notre analyse sur la «relationnalité» des contextes de pratiques que nous y parvenons. Notre thèse envisage de saisir les propriétés formelles de la ritualisation funéraire dans la modernité tardive et ainsi, de commencer à identifier les régularités propres à l’action rituelle funéraire elle-même, sui-generis. Après avoir décrit le processus funéraire, c’est-à-dire après avoir dressé les combinaisons opérantes dans le déroulement des cérémonies d’obsèques, nous explicitons les principaux contextes relationnels où se joue la ritualisation. Ainsi, l’approche relationnelle de la ritualisation funéraire que nous préconisons s’arrime de manière complémentaire avec l’analyse des connaissances traditionnelles des rites funéraires.

Résumé
16 h 30
La mise en spectacle rituelle de la mort
Denis Jeffrey (Université Laval)

La société des mass médias a permis une diffusion simultanée de la mort en directe. De plus, le cinéma et les séries contemporaines présentent à foison des scènes morbides où des personnes meurent dans d’atroces douleurs. En fait, dans les sociétés des écrans, nous sommes constamment soumis à des images d’individus en train de mourir. Cette obscénité du mourir devient, dans son paroxysme, une pornographie de la mort. Le terme de pornographie – utilisés pour l’activité sexuelle commerciale - comporte deux dimensions essentielles : d’une part, il suggère une absence d’interdits et d’autre part, il renvoie à un événement éphémère (sans passé ni avenir) qui affecte la sensibilité érotique dans le moment présent. La mort spectacularisée des écrans devient-elle, en ce sens, pornographique ? Il ne s’agit plus du spectacle réel d’un condamné à mort comme le décrit Michel Foucault au début de son ouvrage Surveiller et punir, mais de la mort fétichisée au service d’un plaisir esthétique morbide. Les catégories de Philippe Ariès (mort honteuse, mort apprivoisée, mort interdite, etc.) deviennent obsolètes dans cette porno de la mort qui ne s’intéresse pas aux morts, aux défunts et aux survivants, mais à la seule mise en scène du mourir pour le bénéfice du spectateur. Cette ritualisation pornographique de la mort est-elle le signe ou le symptôme d’un nouveau rapport à notre condition d’humain ?

Résumé
17 h 00
Mot de clôture